‹ Œuvres philosophiques de Locke (volume 2)Chapitre 69 sur 144 · XCVI · texte numérisé non relu

XCVI

Le gouverneur d'un jeune homme de bonne maison doit avçir de la politesse.

Ce que tout le monde attend d'un gouviçroeor , c'est, coDome je viens de j^e, qu'il ^U wbre et savant. Généralement parlant, on croit que cela suf&t ; et , pouf l'ordin^e , \f^ p^eqts ne se ^]ettent poinjt en peine d'autre chose.: Mais , je vous prie, après qu'un tel homijoe aura rempli la tête de son disciple de toi^t |e l^tia et de toute la logique qu'il a apportés de l'unie versité, ce disciple en sera -t- il pli|s accom*-. pli ? ou , pour mieux dire , peut-Qn espérer qu'i): ait plus de politesse , plus de connaissance dU monde, qu'il soit mieux instruit d^s^ yéritat^les fondements de la vertu et de 1^ générosité que SQn jeune gouverneur?

Pour qu'un jeune homme de bonne maison puisse être bien poli, il fj^ut que son gouvern^uple soit ^ussi luirméme , qu'il sadie son mo^de ^ qu'il entende les règles de la civilité dans toute Ifur éten4ue par rapport aux temp^., aux lieux et aux personnes., et qu'il exj^age spn disciple à les observer cçinstamment autant que son âge^

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le requiert : c'est un art qu'on ne peut ni apprendre ni enseigner par le moyen des livres; il n'y a que les bonnes compagnies et les sérieuses réflexiohs sur ce qui s'y passe qui puissent en procurer la connaissance. Un tailleur peut habiller à la mode un jeune homme, et un maître de danse donner de la grâce aux mouvements de son corps ; mais ces deux choses qui contribueront sans doute à relever son extérieur, ne le rendront jamais poli. Vous ne devez pas même attendre Cet effet de la science, qui , si elle est mal ménagée , ne servira qu'à le rendre plus impertinent et plus insupportable en conversation. C'est la politesse dans lés manières qui donnera du lustre à toutes ses autres bonnes qualités, et qui les lui rendra utiles à lui-même, en lui procurant l'estime et l'affection de tous ceux qu'il fréquentera. Mais s'il manque de politesse, toutes ses autres perfections ne serviront qu'à le faire regarder comme un homme vain, fier, orgueilleux et impertinent. Le courage dans un homme mal élevé passe pour brutalité , comme en efiet il en a tout l'air ; le savoir devient pédanterie ; l'esprit , pure bouffonnerie ; l'ingénuité et la candeur , rusticité ; et le bon naturel , basse flatterie. En un mot , il n'y a en lui aucune bonne qualité que le manque de politesse ne défigure à son désavantage.

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La vertu même et les talents considérables à qui l'on ne peut refuser les éloges qui leur sont dus , ne suffisent pas pf>ur procurer à un homme une réception favorable dans toutes les compagnies où il se trouve. Un diamant brut ne saurait servir d'ornement : il faut le polir et le mettre en œuvre pour le faire parsdtre avec avantage. Il en est. de même des bonnes qualités de l'ame. Ce sont sans contredit ses véri* tables richesses : mais c'est la politesse qiii letlr donne du lustre ; et quiconque veut être goûté , doit joindre à un mérite solide dès manières agréables. Ce n'est pas assez de faire des actions estimables ou même utiles, il y a outre cela un air engageant et gracieux qui les embellit, sans quoi elles ne peuvent . plaire ; et presque toujours la manière d'agir est d'aune plus grande conséquence que la chose même qu'on fait , qui plaît ou déplaît, selon que la manière en est agréable ou désagré£d[>le. Or comme ces manières engageantes -ne consistent point à ôter le cha« peau de bonne grâce, ou à faire un compliment bien tourné, mais dans une certaine liberté honnête de régler ses discom*s, ses regards, ses actions , ses mouvements , sa contenance , etc. selon les personnes avec qui l'on a à faire et les occasions où l'on se rencontre, il est visible que cette sorte de politesse ne peut s'ac-*

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quérir que par habitude et par rusagedamonde, et qu'elle est par conséquent au-dessus de la capacité des enfants , à qui il ne serait pas à propos d^eu faire des leçbns «Bbarrassantes lorsqu'ils BWt £o€t jeunes. Avec tout cela U faudrait qu'yn jeuxie abomine commençât .à «'y former en grande partie tandis qu'il est sous la diretiîoiL d'un gouverneur, avant qu'il paiHiise sous sa propre conduite dans Jb grand mande ; car alors , pour l'ordinaire, il est inutile de travailler 4 réformer de&. indécences habituelles sur quantité de petites choses ^ pst la raisi» cp^ no& ms^ueres ne sont jamais agréahles , si elles ne diçyienneuit tput-à^faitnaturelles^et que, comme leç doigts d'un habile musicien , elles ne g^a^dent ujn ordre harmonique , sans peine et sans la moindre application d'esprit En effet un homme qui, en conversation:, s'observe soi-même arvee inquiétude , de peur de faillir en quelque chose ^ bien loin de redresser pax'^.là ce qu'il peut y avoir de choquant dans ses manière», leur àcmae par cela même un air forcé qui les rend enclore plus désagréables.

Une seconde raison pour laquelle A est nécessaire qu'un gouverneur ait soin de former lés manières de son âève , c'est qu'encore que les méprises où nous tombons faute de politesse ^ soient les premières que les autres dîKaer^ent

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«n nous y ce sont pourtant les dernières dont on nous avertît nous-mêmes. Ce n^est pas que le monde ne soit assez prompt à en discourir, mais c'est tbujoui«< en T^^sence de ceM qui devrait profiter db la c^tique qu'on eii* fait. A ' la vérité c'est un point si délicat, que même nos meilleurs amis, qui souhaitent sincèrement que nous nous corrigions de ces sortes* de dé<^ fauts, osent à peine nous en parler à nbus-^ mêmes, et nous faire reconnaîtra qu'en telles rencontres nous péchons contre la politesse. On^peuisouv^it avertir un homme deses fkutes sur d'antres matières, et le ramener de qu^ques* unes de.ses' erreurs, sans violer les règles de la civilité, ou.les'loîs de l'amitié; mais la politesse elle ^ même non» défend de faire sentir à un autre qu'il man^ie ^e politesse.' Il ne peut l'apprendre que de ceuxquif ont dél^iutôrité^tif lui; encore la reniOiili*ance est-^elle reçue avec beaucoup de peine de lem^part, si elle s'adii'esse à un homme fait; Pour penqu'bn ait! vécu dans le nuMide^ iL est iciiffîiiled^ la digérer avec quelque adoucissement qu'on la propose. Un gouverneur doit donc s'appliquer principalement à cet article, afin .qu'autant, qu'il est possible, la bonne grâce et la politesse deviennent comme naturelles à son disciple , avant qu'il sorte de ses mains; et afi^ qu'il n'ait pas besoin d'avis sur

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ce point, lorsqu'il ne sera plus ni en état d'en profiter, ni d'humeur à en recevoir, et quil ne restera personne auprès de lui pour lui en donner. Je conclus de là , encore une fois , qu'une vraie politesse est la première et la plus importante qualité que doive avoir celui qui se charge de l'éducation d'un enfant de bonne maison : un jeune homme qui apprend de son gouver-» neur à avoir des manières douces et polies , entre dans le monde avec un grand avantage ; et il trouvera , au bout du compte , que cette seule perfection contribuera plus à son avancement, qu'elle lui procurera plus d'amis , et lui sera d'un plus grand usage dans le monde, que tous les mots scientifiques , ou que toute la connaissance réelle qu'il a acquise en étudiant les arts libéraux, ou en écoutant les savantes leçons de son précepteur. Du reste , ce que je dis là n'est pas pour insinuer que la science doive être négligée, mais seulement pour £ûre voir qu'elle ne devrait pas être préférée à la pohtesse, ni lui donner la chaisse comme à un vain fantôme.

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