‹ Œuvres philosophiques de Locke (volume 2)Chapitre 74 sur 144 · S CIX · texte numérisé non relu

S CIX

Si l'on commence bientôt à mettre les en&nts sur ce pied-là, eWqu'qn les accoutimie de bonne heure à ne pas faire éclater leurs désirs, cette excellente habitude se fortifiera en eux; et à mesure qu'ils croîtront en &ge et qu'ils auront plus de discernement , on pourra leur accorder plus de liberté, quand ils agiront par raison, et non par passion ; car lorsque la raison parle, il faut l'écouter nécessairement. Mais autant qu'on doit être exact à ne pas prêter l'oreille aux en^ £aints , lorsqu'ils demandent telle ou telle chose, à moins qu'on ne la leur ait déjà promise, autant doit-on être prompt à les écouter et à leur répondre sincèrement et avec douceur lorsqu'ils demandent à être instruits de quelque chose; car il faut prendre autant de soin d'entretenir en eux cette curiosité , que d'étoufifer leurs autres désirs.

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§ ex,

H faut laisser aux enfants la liberté de suis^re leur fantaisie dans leurs divertissements.

Mais qiielqqe soigneux que vous deviez être de réprimer tous ces désirs qui ne viennent que de pure fantaisie, il y a pourtant un cas où vous devez laisser aux enfants une entière liberté de suivre leur fantaisie, c'est-à-dire dans ce qui regarde leurs divertissements; car comme Je divertissement leur est aussi nécessaire que le travail oii la nourriture, et qu'on ne peut appeler divertiss^nent que ce qui donne du plaisir, qui, comme on sait, n'est pas toujours fondé sur la fantaisie, il faut non-seulement permettre aux enfants de se divertir , mais encore de le faire à leur manière, pourvu que leurs jeux soient innocents, et qu'ils n'intéressent leur santé en aucune maniçre. Lors donc qu'ils demandent à s'amuser à certains divertissements, il nç faudrait jamais les refuser; quoique je sois fort porté à croire que, si leur éducation était bien conduite, ils seraient raremept réduits à la nécessité de faire une telle demande. Pour cet effet, on devrait fsiire en sorte qu'ils fissent toujoiu^s avec plaisir ce qui leur ^t avantageux ; et, avant qu'ils fussent las d'une occupation, il faudrait les faire

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passer à quelque autre qui pût leqr être utile. Mais s'ils ne sont pas encore parvenus à ce point de perfection, qu'on puisse leur faire un sujet de divertissement des choses mêmes qui leur sont avantageuses , il faut leur permettre de se divertir à tous les jeux d'enfant qu'ils aiment le plus , et tâcher néanmoins d^ les sevra: de ces amusement^ frivoles, em les engageant adroite* ment à s'y appliquer jusqu'à ce qu'ils en soient fatigués. A l'égard des qccupalions qui leur sont véritablement utiles , on devrait suivre une méthode toute contraire, je veux dire poindre toujours garde dç les en retmr lorsqu'ils s'y plaisent encore , ou du moins avant q[u'ils en fus^ sent las ou entièrasoent dégoûtés, afin qu'ils pussent y reyenir comme à des choses divertis* séantes; car vous ne devez jamak les supposa dans le bon chemm, que lorsqu'ils fie pLaiseoit à la pratique des dboses louables, et qu'exeiv çant utilement leur corps et kur esprit tour^tour, ils pgssept ag«résd>lement k vie, et se Sont un plaisir de leurs occupations dans cet enohai* nement de plmsirs où l'espiii se diâasse par l'exercice du corps, et le corps par l'applicatîoii de l'esprit. Je ne sais si l'on pourra gagner cela sur toute sorte de tempéraments, ou si les précepteurs et les parents voudi^nt prendre la peine de les amener à ce point, et s'ik auront l'a-

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dresse et la patience nécessaires pour en venir heureusement à bout; niais je ne doute nullement qu'on ne puisse mettre sur ce pied-là la plupart des enfants t si l'on s'y prend comme il faut pour exciter en eux le désir de la gloire, de la réputation et de l'estime; et lorsqu'on leur a une fois inspiré ces sentiments , on peut leur parler librement des choses qu'ils aimèâtt le plus ^ et les porter à eli jouir', ou leur laisser à cet égard une entière Kbèrté dé se satisfeiré comme ils le trouven>nt à propos j pour leur faire voir qu'on les diérit aveu un« véritaMe tendresse, et que ceux qui prenneiit soin die leur éducation ne sont point ennemis de leur contentemeçt. Cette conduite leur fera aimer k main qui tes gou-* vcrne, et la verla ^u'on teur propose d'em* brasser.

Un autre avaiïta^é <|u'ôii peut rétii^i!* de k li* berté qu'on accordera aux enfants dans lertTs récréations, c'est qu'on décçtoTrira par -là leur tômpél^ment, leu^s inclinations , et à quoi ils sont propres , ce qui servira beaucbtip à diriger de sages paretits dans le cTioix tant du genre de vie et de? la profession à laquelle ils doivent les éestinn^r^ que des rétoèdes qu'ils sont cependant cAjîKgés d'employer pour redresser certains penchants; naturels qu'ils jugeront le plus capables de gâter leurs enfents.

§ cxt

Il faut empêcher les enfants dus s'élever àu^des-^

sus de leurs camarades,

a. Ce qui fait Toir, ett étscond lieu y que les en&nts ont naturellement une ardente passion pour Fempire , c'est que c0ux qui vivent ensemble disputent souveiït à qui siéra le maître et aura une autorité absolue sur tous lés autres. Pour remédier à cet inconvénient, il faut nonseulement pui^ir, sans rémission celui qui commence la querelle, mais. encore leur apprendre àtou^, à se traiter les uns les autres avec toute sorte de 4é/jérence, de complaisance et de civh* lité. Les enlants^ voyant qp'au lieu de se dégrader par -là, ils se £ont àimér, estimer et considérer, trouveront plus de plaisir dans ce mutuel cç^merce. de civilité et de. complaisance , que dans une iQSolente domination;.

Pour ce qui est des p^iqttçs que lès enfants fqnt les uns des autres ^ par où ils n'ont ordinfi^irement cn.yue que. dp, ce yenger par. jesé-^ cours d'ai^trui, il ne faut p^s lés recevoir favorablement, ni même les écou^çr; car rien n!esi» plus propre à abatte, et. ampilir le courage ;dè6 enfants que .de.ieiir permetti^esd^ se pktindre .-^ d'ailleurs s'ils sont ^uelqi^efois, maltraités par

É 'tlJÉHi I JlJfcirt'lliii^i T tfi

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d'autres enfants , et qu'on les accoutume à ne pas

s'en étonner comme si c'était quelque chose d'extraordinaire et de fort difficile à supporter , cela leur apprendra à souffrir sans peine, et les endurcira de bonne heure à la douleur. Mais quoique vous ne prêtiez pas l'oi'eille aux plaintes des enfants , naturellement portés à se plaindre ^ vous devez prendre soin de réprimer toutes les actions où il paraît de l'insolence et de la malice» S'il arrive que vous soyez vous-même présent à une action de cette nature , censurez*la devant celui contre qui elle a été faite; mais si l'on vous porte plainte d'une chose qui mérite effectivement que vous en prJsniez connaissance^ et que vous la préveniez pour une auti^e fois> alors vous devez censurer Fauteur de l'injure en particulier et en l'absence de celui qui se plaint, et l'obliger à aller trouva ce dernier pour lui demander pardon , et pour lui faire i*épara-^ tion. Cet ordre étant une fois bien établi , et allant, pour ainsi dire, de soi-même, ceux qui auront offensé s'y soumettront plus gaiement, et ceux qui auront été offensés recevront avec plus de douceur la satisfaction qu'on leur fera; l'amour qu'ils auront les uns pour les autres prendra tous les jours de nouvelles forces , et ce commerce de civilité leur deviendra toujours plus familier.

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^ CXIL Il faut porter les enfants à la libéralité.

3. Venons niaintenant à la pasâon quont les enfants d'avoir et de posséder des choses en propre. Pour la vaincre cette dangereuse passien, apprêtez à vos en£auits à partager facilement et gaiement entre leurs amis tont ce qu'ils ont. Pour cet efBet faites en sorte qu'ils soient convaincus par expérience que le plus libéral est toujours le mieux partagé, sans compter restéme et les louanges que lui attire une teUc conduite; et vous verrez qu'ils s'accoutumeront bientôt à cette espèce de libâraiité. Gela sera plus propre, si je. ne me trom^, à engager les firères et les sœurs à se traiter d'une manière douce et obligeante, et à en user par conséquent de même avec les autres, que toutes les règles de diviiité dont on embarrasse d'ordinaire Tesprit de, enfante. '

L'avarice, cette passion insatiable qui nous inspire le désir de possédai phis de choses qu'il ne nous est nécessaire d'en avoir, étant la rsœine de tous maux , il faut s'appliquer de bonne beure et avec Un grand soin à la déraôner entièrement et à lui substituer la qualité opposée , je veux dire une inclination qui nous porte à faire

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part aux autres de ce que nous possédons. C'est à quoi vous devriez exciter votre enfant par de grandes louanges , par la considération de l'estime qu'une telle conduite lui procurera dans le monde , et en prenant bien garde qu'il ne perde rien par sa libéralité. Fait -il quelques honnêtetés, n'oubliez jamais de l'en dédommager, et même avec usure. Faites-lui voir nettement qu'en obligeant les autres, il ne se fait aucun tort à lui-même , mais qu'au contraire il s'attire parlà des honnêtetés de la part de ceux auxquels il en fait, et de ceux qui sont témoins de sa générosité. Inspirez à vos enfants une émulation qui les engage à se disputer la prééminence sur cet article. Par ce moyen, après que, par une constante pratique, ils auront acquis la facilité de partager entre eux ce qu'ils ont, ils pourront y être portés par une bonté qui leur deviendra habituelle, jusqu'à se faire un plaisir et un honneur d'être obligeants , civils et généreux.

Si l'on doit inspirer la libéralité aux enfants, à plus forte raison faut-il avoir soin d'empêcher qu'ils ne violent les règles de la justice; et toutes les fois qu'ils en viennent là, il faudrait les ramener à leur devoir , et , s'il est nécessaire , le^s censurer fortement pour s'en être écartés.

Comme nos premières actions sont plutôt dirigées par l'amour-propre que par la raison 1 j6

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OU par la réflexion, il n'est pas étonnant que celles des enfants passent aisément les véritables-bornes de là justice, qui dans Tesprit sont le résultat d'une raison cultivée et d'une profonde méditation; et plus ils sont sujets à se mépren* dre à cet égard , plus il faut les observer soigneusement , et prendre connaissance de la moindre £aiute qu'Us commettent contre la justice, qui est la base et le soutien dé :1a- société humaine, et (i) cela dans les choses lesimoins considé*

(i) Ce que Montaigne dit à ce propos', peut servir ici de commentaire. «C'est une très -dangereuse institution, « dit -il, d'excuser ces vilaines inclinations par la fbiblesse <« de rage et la légèreté du sujet. Premièrement , c'est nature <t qui parle, de qui la voix est lors plus pure et plus naîfVe, <i qu'elle est plus gresle et plus neufve. Secondement , la «•laideur d^ la {>iperie ne dépend pas , de la différence des « escus aux icspingles , elle dépend de soy. Je trouve bien a plus juste de conclure ainsi: Pourquoi ne tromperait -il n pas aux escûs, puisqu'il trompe aux espingles? que, comme (c ils font : Ce n'est qu'aux espingles , il n'aurait garde de le 1^ faire aux escas. Il faut apprendre soigneusement aux eu- ((fants de haïr les vices de leur propre contexture, et leur (c en faut apprendre la naturelle difformité , à ce qu'ils les a fuyent non en leur action seulement , mais sur- tout en « leur cœur : que la pensée même leur en soit odieuse , qnel- « que masqiie; qu'ils portent. Je sçai bien que pour m*es^ « duit en ma puérilité, de marcher toujours mon grand et « plain chemin , et avoir à contre-cœur de mesler ni tricote terie ni finesse à mes jeux enfantins (comme de fait il «faut noter que les jeux des enfants sont pas des jeux: et

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rables, tant afin de les instruire sur ce grand point, que pour prévenir de mauvaises habitudes : car s'ils coramencent à tromper en jouant aux noix ou aux épingles , et qu'on les laisse faire, ils passeront bientôt à de plus grandes fourberies, et seront en danger de se corrompre entièrement le cœur, et de devenir de vrais malhonnêtes gens. Dès qu'on découvre dans leurs actions ta moindre marque d'injustice, leurs parents el leurs gouverneurs doivent supprimer ce penchant en leur faisant connaître que cette découverte leur cause beaucoup de surprise et d'horreur. Mais parce que les enfants ne sauraient bien comprendre ce que c'est qu'injustice, que lorsqu'ils entendent ce que c'est que le droit de propriété , et comment les particuliers viennent à l'acqviérir, le plus sûr moyen d^assurër la probité des enfants, c'est d'en établir de bonne heure les fondements sur la libéralité, en les accoutumant à partager facilement avec d'autres tout ce qu'ils ont, ou qu'ils aiment le plus: c'est ce qu'on ne peut leur apprendre avant qu'ils aient assez de jugement et de connaissance au

« les faut jtiger en eux coinm« lettrs plus sérieuses actions), a il n'est passe- temps si léger ou je n'apporte du dedans, et « d'une propension naturelle et sans estu(k, une extresme « contradiction à tromper. » Essais, liv. I, chap. XXII. "

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langage pcnir se £afire des idées distinctes de la propriété^ et pour savoir ce qui leur appartient par un droit particuli» qui exclut toute autre personne d'y rien prétendre; et conmie les enfants ne possèdent guère que des choses qui leur ont été données, et pour l'ordinaire par leurs parents, on peut d'abord leur enseigner à ne prendre ou retour que ce qui leur est donné par ceux à qui ils supposent qu'elles appartiennent véritablement. Ensuite , à mesure que leur jugement se perfectionne, on peut leur proposer d'autres règles et d'autres cas de justice concernant le mien et le tien. Que si l'on s'aperçoit qu'ils commettent quelque acte d'injustice, non par erreur , mais à dessein , et qu'on ne puisse les corriger de cette mauvaise inclination par de légères censures et par la honte, il faut recourir à de plus forts remèdes. Leur père ou leur précepteur dmt en ce cas-là leiur prendre quelque chose dont ils font cas et qu'ils croient leur appartenir, ou ordonner à quelque autre personne de s'en saisir, et par-là leur Êdre sentir le peu de profit qu'ils doivent attendre de la liberté qu'ils prennent de s'emparer injustement du bien d'autrui , tandis qu'il y a dans le monde des gens plus forts qu'eux et en plus grand nombre. Mais si l'on prend soin de leur inspirer de bonne heure une véritable horreur

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pour ce vice , comme je crois qu'on peut le faire, c'est là le moyen le plus naturel de les empêcher de commettre un crime si honteux, et ce sera un meilleur préservatif contre cette espèce d'injustice,, que toutes les considérations tirées de l'intérêt : car les habitudes opèrent plus constamment et avec plus de fsicilité , que la raison qui, lorsqu'on en a le plus de besoin, est ra^* rement consultée et plus rarement suivie.

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