‹ Œuvres philosophiques de Locke (volume 3)Chapitre 10 sur 141 · LE LIVRE DE LOÇK.E · texte numérisé non relu

LE LIVRE DE LOÇK.E

'£ssAi SUR ,LU:sTEZf^iaUH.x i«[U|iÀiN^ ,(|<m^é par un illustre anglais ^ étant un. des, plus b^auf^ et d^/plus estimés ouvrages de ce tenip#., j'ai., pris U,c^lution' d'y, faire des remanpiesy.parce ^'i^y^in^ .^uis^ médi^ depuis longrtemps sur le mémesujc^t (et^j^uf; la;plufart d^^;iiyUi^i«s qui. y sont toucliées, j'ai çrn.qpfiiçesef^t ujie bonne occ^âion d'en faire paraître q^elqu^ çhq^.y soiifs le titre de , Nouveaux Essais sur tente^i^me^nt, f^uf^^in, et^e prpçur^r une entrée plus favorable à mes pensées, en les n^ettant en si boQiie compagniçr J'f^ cru a,us$i pouyqir profiter ^\^ travail d^autrui , non^sevlempu^t. pour diminuer le joûen, fndj^ encore pour ajouter, qi^eiqij^ç f^Q^ .^ (^ .qju'il npus. a donnée œ qui est plus^..faci)e que{4^ ^mmeacer à travailler s.ur nouveaux frais ei^, tout. > . ...

« Il est vrai que je suis sou^nt d'un aiitrc: avis que lui^ mais, Inen loin de disconvenir pour, cela dii faéi^te,.dç cet écrivain estii|aable , je lui rends justice y en Causant connaître en quoi et poiyrqupi je .m'éloigne de son. sentiment, quand je juge nécessaire d'empêcher quç son autorité ^e prévale sur la ^i^n^ en quelques points de conséquence. £n effet, quoique l'auteur de l'Essai dise mille belles choses

Xliv AVANt-PRO*OS

car^ âutanV- qu'on ^h pevt juger ^ <Sle» n'arrivent jamais 'à forma: de& proportions nédé^sèiires^ àu:li&n que les hommes )sont capables d^^înencès démonstratives,- en quoilafiicolté qu'ont les bëtès de faàfè des' conMcuiions est qîieli^è ch'oto d'inférieur à^la raikon '<(ftâ est disms ieâ* hoMnes. Lés censé' entions des blettes itont purement commfe celles des'eôlpîriques; qui prétêildent que cér-qui «est arrivé quel(|iielëi&^ arritera' encore bilans unf cas ^où ce qui lés < ^rappe^.'eât |^reil , sans être pi^ur cela eapabiek" de juger si les lfném^:'f^dM subsistent. C'tfit 'par là qu'il eà âtséâiik' hommes ^^atti^ap^ les bétesy et'qti'ilfst'sr fj|«ile aux/ simplieb ^tm^inif^éé imve 'dQs= < faiites^ * Les- < personnes ^ devenues* habiter 'par ■ Kei;périenc^ 'tt"^ «jsoni pii^ inéfae>'!e3tempte»', lorsqu'elle^ ^se fient tmp' ai Idur^périeiice passée^ ^nimé cela é^t kmtié à quelqtxes^un^/'danfi le» aflEaiiipes» dviles^ eifMililàives^^'pâree qu'o» ne'isonsidéreprâit.assies <|tte«le mande^hatigei, et q^etles homnies deviemàeniplmé habiles; eiif|ttèinvaJ^ âilHe advéstfs^aiHAMtellësi , au lieu '^ue jes cc^s et les^ lièH^r«» 4dé te ^iaps'»nie''Sqnc pas phKi rciftés qan œux- eu témpei^àsâé. Les ccmràciiiMfifi; des^'bjâtesj neisôntqif^ne 6nA>rë«(ile'J4iiisonnement v >c'«st^^<birë ' ne^-s^nt qu'ismei coiinbsdôn' • d'ihiagination et' un passage d'une image à vim ^ûtre; patijê qWe dans June- rencontra ^llobvelie'9 qui pamdtueÉnblable ^à la préoédenteV^eHiM- sfatliiideMl) de< nouveau • à >ce (]^'éll6^ 7 ont trtWYé jaint dotrefoitf^j^offameMnles' ehosesr étaient liées enoefM^ parce que>iénrs images 4e>iBontUaoisiaDiëittÉ()re^ Il estibÛBfi vrai qoeria raisQn lewiseîlfe ^'on si*àttiftnd(eV'|IO^r l'ordiiiairét, àivoir^arrirvier à'I'aviepir ceitqinies^^ieohi^BCiné à une longue expérience' ^du (passé ;'niéÎ5 ca n^efttipasi^pôtfr cela • une «ilérilé nécessaire' et ' infaillible , • et le i tsuoeès >peut cesseri qiiaiid'On s'y attend le/imoins^- forsqnel W'raiséns qui Font maiAténu ohàngent. Yo^là: pourquoi «les pl|i$iM|ge&

/ DE LEIBWITZ. xlv

DC s'y fient pas tant, qu'Us ne tâchent de pénétrer, s'il est possible , quelque chose de la raison de ce fait-, pour juger quand il faudra faire des exceptions. Car la raison est seule capable d'établir dos règles sûres, et de suppléer à ce qui manque à celles qui ne Tétaient poiiil>(en y faisant des exceptions), et enfin de trouver des liaisons certaines dans la force des copséquences nécessaires; ce qui doime seulement le moye,n de prévoir Tévènement, sans avoir besoin d'expérimenter les liaisons sensibles des images; à quoi les bétes sont réduites. De sorte que ce qui justifie les principes internes des vérités nécessaires, distingue encjore l'homme de la béte.

« Peut-être que notre habile auteur ne s'éloignera pas entièrement de mon sentiment; car, après avoir employé tout son premier livre à rejeter les lumières innées., prises dans un certain sens-, il avoue pourtant, au commencenotent du second et dans la suite, que les idées qui n'ont point leur origine dans la sensation, viennent de la réflexion. Or, la réflexion n'est autre chose qu'une attention à ce qui est en nous, et les sens ne nous donnent point ce que. nous portons déjà avec nous. Cela étant, peut- on nier qu'il y ait beaucoup d'inné en nous , puisque nous sommes pour ainsi dire innés à nousHmôipes? Peut-on nier qu'il y ait en nous être, unité, substance, durée, changement, ^action y perception, plaisir, et mille auti'es objets de nps idées intellectuelles^? Ces mêmes objets étant immédiats et toujours présents à notre entendement (quoiqu'ils ne puissent pas être toujours aperçus, à cause de nos distractions et de nos besoins), pourquoi s'étonner que nous disions cpiç ces idées nous sont innées, avec tout ce qui en dépend ? Je me s^iis sen^ SMSsi de la comparj^ison d'une pierre de marbre qui. a des veines ,. plutôt que d'une pierre

ïIt] AVAWT-PttUPOB

de itiarbre tout unie, ou àe& taUetles vides, c'est-A~din; do oe qui ^'appelle ttUiKla rata, chez les pkiJoM^hes : car, 81 l'ame ressemblait à ces tablettes vides , les Térilés seraient en uDiu comme la figure d'Hntïula est dans un bloc de marbre, ({tfand il est tout-à-fait indifférent à recevoir on cette figure, ou quelque antre. Mais s'il 7 avait, dans l« pierre , das veines qni marquassent la figure d'Hercule préCérablement à d'autres figures, cette pierre 7 serait phts déteraùiée, et Hercide y serait comme inné, en quelque façon , qwMqu'il fallAt dn travail pour découvrir ces veines, et ponr le* nettoyer, en retranchant ce qui les empêche de paraître. C'est ainû que les idées et les vérités nous sont innées comme des inclinations, des dépositions, des habitudes ou des virtualités naturelles, ef non pas «omme des actions, quoique ces virtualité snient tuiijours accom* pagnées de quelques actions, souvent œsenàbles, qui y répondent.

< Il semble que notre habile auteur pr^nd qu'il n'y ait rien de virtael en nous , et même rien dont nous noos apercevions toujours actuellement ; mais il ne peut paa prendre c(4â h la rigueur, autrement son sentknent serait trop paradoxe , puisque , encore que les habitudes acquises et'Ies provisions 4le notre mémoire né soiott pas toujours aperçues, et même ne viennent pas toujours à notre secours an beMfn , nous nous Its reihettons souvent eîsémetit dans l'esprit , à qnelque occasion légère qui nous en &it aoamrtàt, comme il ne nous Faut que le cffinmencMMent d'une chanson, poiir nous' faire ressouvenir Ai reste. Il Hisite xussl sa thèse en d'ovtres 'endroits , en disant qu'il n'y a rien cù nous dont nous ne mu» soyons au moins aperçus autrefois; mais; outre que personne ne penl assurer, "par la àerie rnson, jtAtpt'oÀ peuvent être idlées not

D£ LEIBNITZ. xl^vij

«perceptions passées, ffêfi noua pouvons avoir oubliées, sur «tout sttivaift la réminisebliee dt^ PlaUMÛcâens » qui, toute fidi>uleu8e qu'elle est , n'a rien 4'inooaipatible avec la raison toute nue; outre oela*, dis-je^ pourquoi faut-il que ftmt nous soit aoquis par les aperceptions des c(ioses externes, et que rien ne puisse être déterré en nous-mêmes? Notre ame est-elle donc seule si vide que, sans les images empruntées du dehors , elle ne soit rien ? Ce n'est pas là\ je m'assure, un sentiment que notre judicieux auteur puisse approuver. £t.où trouvera-t--on des tablettes qui làfi soient, par ell^- mêmes, quelque chose de vs^rié? Verrfi-t-on jamais un plaa parfaitement uni et uniforme ? Pourquoi donc ne pottrrion»-tions pas fournir à. nous-mêmes quelque ol^et de pensée de notre propre f<Mids, lorsque nous y voudrons cr^|iser? Aiusi je suis porté 4 croire que^ dans le fonda, son sentilnent n'est pas différeot du nûen, ou plui&t du seotiment commun, d'autMit qu'il reconnaît deux sourcQs de nos connaissances ^ les senft et la réflexion.

a Je ne sab s'il sera aussi aisé d'accorder cet auteur avec BOUS et avec les Ca9tésiei|s , lorsqu'il soutjient qUe l'esprit ne pense pas toujours,, et particulièrement qu'il est sans perception lorsqu'il dort sans avoir des songiBS* U dit que , puisque les corps peuvent être sans mouvement, les ames pourront hmi être aussi sans pensée. Mais ici je réponds «m peu autrement qu'<m n'a coulume d^ faire. Car je soutiens que naturellement une substance ne $iaurait être sans action, et qu'il U'y. a même jamais de. coips sans m a uv ement L'expérience est déjà eu ma faveiuv «^ on n'a qu'à consulter le livre de l'illustre M« Soyle^ pour en être persuadé. Mais je crois que la raison y 0st M^f ^ ef c'est une des preuves ^e j'ai peur détruire les atOnes. lya^leur; il y a milfe marqws qui font. j«ger qu-^ii >y a^

xKiij AVANT-PROPOS

à tout moinent', «a notu une infinité. de perceptions, mais sans ^MrcéptMn et sans réflexion , c'est-à-dire de» changements dans l'ame même dont nous ne nous apercevons pas , parce que ces perceptions sont trop petites et en trop grand nombre , ou trop uniformes, en sorte (ju'clles n'ont rien d'assèc distinguant à part, mais , étant jointes à d'autres, ' elles ne laissent pas de faire leur efïet , et de se faire sentir dans l'msemble, au moins confusément C'est alDsi que l'habitude fait que nous ne prenoi^ pas garde an mouvement d'an moulin , ou à une chute d'ean , quand nous avons habité tout auprès pendant qudque temps. Ce n'est pas que ce mouvement ne frappe tonjouts nos oi^anes, et qu'il ne se rencontre encore dans l'ame quelque chose qui y réponde, à cause de l'bannonie de l'ame et du corps; mus les itnpressiotis qui sont dans l'ame et ^ns le corps , destituées des attraits de la nouveauté, ne sont pas assea fortes pour s'attirer notre attention et notre mémoire , qui nt s'attadient qu'à des objets plus occupants. • '

x Toute attentioD demande de la mémoire , et' quand nous ne sommes point aveiftis p«ur ainsi dire de prendre garde k quelques-unes de nos propres imprAions présentes, nous les laissons passer sans réflexion , et même sons tes remarquer; mais si quelqu'un nous en avertit incontinent, et nous fait remarquer, par exempte, quelque bruit qu'on vient d'entemlre, Dous nous en souvenons et nous nous apercevons d'en avoir eu tantàt quelque sentiment. Ainsi c'étaient des perceptions dont nous ne nous étions pas aperçus à l'instant même, l'aperception ne venant, dans ce cas d'arêrhssement, qu'après quelque intervalle tout petit 'qu'il soit. Pour juger encore mieux des petites perceptions que noils ne saurions distinguer dans la foule, j'ai 'bontumede me servir.de l'exemple du mugissement.

1>E LEIBiriTZ. xlix

ou du* bruit de la -mer dont^'ân est frappé, quand on. est sur le rivage. Pour entendre ce bruit comme Von fait^ it faut bien qu'on ente^nde.les parties. qui composent ce tout, c'est-à-dire le bruit de chaque vague , quoique chacun de ces petits bruits ne se fasèe connaître que dans« l'assemblage confus de tous les autres* ensemble, et »qu'il ne dàt pas être remarqué; si cette vague qui le fait^étipt seule. Car - il faut qu'on àoit \m ■ peu • affecté par le ' mouvement de eétte vague ,' et qu'on ait quelque perception de chacun de ces bruits c|uelque petits qu'ils soi^t^ au'trement cm n'aurait pas celle de cent mille vagues , puisque cent mille iiens' ne ^ sauraient • faire .qudqne chose. D'un autre o6té; 6n ne dort jaim^ 'si >profondémefit qu'on nf ait quelque sentiment 'faible et 'confos-; et oiî ne serait jamais éveillé par le plttsgranfd bruit du -monde, si l'on nfayait quelque perception de son commencement, qui est pedt, comme on ne rcnnpràit jamais une corde- par le* plus grand effort du^moade, si elle notait tendue et allongée un p^u, par de moindres. «fforts, quoique cette petite extension qu'ils produisenfUle paraisse j>as. ' . ; •

« Ces petites fp^(*eptions sont donc 'de- {dus grande efficacité qu'on ne pense. €e sont elles qui forment ce je. ne sids quoi, ces goûts, ces- images des qufthtés;des sens, claires dans rassei)àblage,>mai8 confuses • dans les parties; ces impressions que les corps qui: nous environnent font set nous, et qui enveloppent l'infini; cettd liaison que chaque être a avec tout lé reste de l'univers. On peut même dire qu'en conséquence de œs petites perceptions , le présent est plein de' l'avenir, et chargé du passé , que tout est conspirant ( oûfAirv^to^ it«vTa ) , comme disait Hippoorate y et que, dans la^moindi*e des substances, des ]rteux aussi. per-

1 AVANT-PEOPOS

çants que ceux 4^ Oieju pipAiiTAÎient. lire toute la sil^M» des choses de l'^uiver^ :

f' Qa« sint, quœ foerint , qua mok venttMi trahaninr.

% Ces perQi»pti<Mi& ifffiemiMfls marquent ^poorp et €;on$M'

tuent le même jw^Uvidu^qw ^ Gar^ctériaé par \e^ 9^f^

» qu'elles coasev^eiit .4e^ «M« précé4^9t^ <b cçpt i|ifUvi4«9

en en faisaji^t la o^Qf^j^fon av(Bc cpp .ét^ pr^se^ \ et (^s

peuyent être connues par on e^rit siopéneur» qn^ ^90^^09^

cet individu ne les seiatif^ l^s, iç'est-À*dirp Jpr^i^e |e

aomrenir cyprès n'y serais ptv#- iBlle? 4oi|]}piHt même ]p

moyen de xetx^SMtt le wxvwf$ m ^^W^^s 9^ ^^ déve-

•loppene^ts périodiqim qipi iMMcp^ ^i^er jig jour. C'est

pour cseia que la mort nf . saturait %P qil'iNI i8pmffleil|*-et

même ne aaurait en denn^iKW Wt l^s f^pciytipf^ cessant

senlfment d'être a^ses dÎAli^guéw» ^ i»« ré^ui^ot, dans

les animaMx > à jun ^t d# eoiiAlsiaii ^.fu^yp^ )!f«^'

eeption j mais ^ ne sAiiwl dm^HT^ tpum»<^« 4'^^ .^W^î

par les petoep^j^ons «s^n^Mte^ q^ f f4^pl^fl fi^e adfi4^

rable harmonie préétabli^ 4ç l'iNm9. f t ^ portât «f HV^^

de tontes les «pnades ou «^loiiflfi» SMp^i jqui «i]|>plée

au système insoutaïaUe de l'imflttemwi dfjS- w^ aui? 1«s au-

très, et qui 9 an jpgemenft d/s l'auteur 4o'|du(^ t>e^ll ^ die-

tâonna^M» esake la. gnandnui! 4«l |NK&fiti»9s 4ii|4nés an*

%àk de ce «pi'on a jamab coi^, .

« Apcèacckiy jfidoisajoiilttr jf«ieor« fUiiy» S90^ q^ petite peicef^tions 4|ui. nous idétennineêt » «n hi^ii 4^ jR^mcgpii^^s , sans qu'on y pe^K., cf qui tipmipem le imlf{Mf^i^i:.4'dp~ parence 4^me im^JSfiàrençM 4*équiffknf , fo^yn^ Ifituoi^s étions parfaitement indifférent^ qv^d M ^*m^ > P^r e^f^çippie, de tourner à droke mi À g»uc|»e. {| ^^ p4â ffPff^ ^ JFig que je %9se aussi remarquer ici y comme je l'ai fait dans

le livre même, qu'elles causent* cette inquîétuijle qui consiste, ainsi que je le fais voir, en quelque chose qui ne diffère de la douleur, que comme le petit diffère du grand ^ et qui néanmoins fait souvent notre désir et même notre plaisir, en lui donnant comme un sel qui pique. Ce sont les mêmes parties insefisibles de nos perceptions sensibles qui font qu'il y a un rapport entre ces perceptions des Goulevirs, des chaleurs, et autres qualités sensibles, et entre les mouvements qui y répondent dans les corps : au tien que les Cartésiens avec notre auteur, tout pénétrant qu'il est , conçoivent les perceptions que nous avons de ces qualités comme arbitraires, c'est-à-dire comme si Dieu les avait données à l'ame suivant son bon plaisir, sans avoir égard à aucun rapport essentiel entre les perceptions et leurs objets. Sentiment qui me surprend , et me parait peu digne de la sagesse de l'auteur des choses, qui i^e fait rien sans harmonie et sans raison. £n un mot, les percep- / tions ùisensîbies sont, d'un aussi grand usage dans la pneumatique, que les corpuscules dans la physique; et il est aussi déraisonnable de i;ejeter les unes que les autres, sons prétexte qM^Ies sont hors de la portée de nos sens. «c Rien i^e sfi fait tout d'un coup; et c'est une de mes grsuides maximes, et des plus véiifiéés, que la nature ne /aH Jamais de sauts. J'appelais cela la M de continuité, lorsque j'en parlais autrefois dans les Nouvelles de la répu^blique des lettres; et l'usage de cette loi est très-considérable dans la physique. Elle porte que, dans les degrés comme dans les parties, on passe toujours du petit au grand, ou réciproquement , par le médiocre ; et que jamais on mouvement ne naît immédiatement du repos , ni ne s'y rédoit, que par un mouvement plus peut, de même qu'on n'achève jamais de parcourir aucune ligne ou lon^eur^

lij avaî^t^propos

avant que d'avoir ^chevé iinë ligne plus petite, quoique jus-qu'ici ceux qui oiit 'donné les lois du mouvement, n'aient point observé cette loi , croyant qu'un corps peut recevoir, en un moment, un mouvement contraire au pre- /cèdent. Tout cela fait bien juger que les perceptions remarquables viennent , par degrés , de celles qui sont trop petites pour être remarquées. En jiiger autrement , c'est peu connaître l'îmiîiense subtilité des choses qui enveloppe toujours et partout un in&ni actuel.

« J'ai t-emarqué aussi , qu'en vertu des variations insensibles, deux chosçs individuelles ne sauraient être parfaitement semblables I et qu'elles doivent toujours différer plus qu'en nombre \numerOy comme oh parle dans l'école), ce qui détruit les tablettes vides de l'ame , ' lïne ame sans pensée, une substance sans action, le vide de l'espace, les atomes, et méme^des parcelles non actuellement divisées dans la matière , l'uniformité entière dans une partie du temps, du lieu, ou de la matière, les globes parfaits du second élément nés dès cubes parfaits originaires; et mille âutrë^ fictions des philosophes, qu^^ennent de leurs notions incomplètes, que là nature des^choses ne souffre p^nt y et que notre ignorance et le peu d'attention que nous donnons à ce qui est insensible font passer, mais Yiupn ne saurait rendra tolerables, a moins quon ne les b9^e à des abstractioiis do l'éîprit, qui 'proteste de ne point nier ce Xïu'il met a quartier et qu'il juge ne devoir polut entrer dans quelque considération présente. Autre* ment 9 SI on len tendait t^ut de bon , savoir que les choses dont on ne s aperçoit pas ne sont point dans lame on dans ïe corps, on manquerait en philosophie, comme en boutique, en négligeant lès progrès insensibles (fo u.i)wov); au heu quune abstraction nest pas une crreihr, pourvu

qu'on sache que ce qu'où dissimule y est. C'est- ainsi .que les mathématiciens en usent, quanç) ils parlent des lignes parfaites, des mouvements uniformes,, et d'autres effets réglés , quoique la matière (c'est-à-dire le mélange des effets de l'infini qui nous environoej. fasse toujours quelque exception. Pour . distinguer les considérations , pour réduire les effets aux raisons, autant qu'il nous est possible^ et pour en prévoir quelques suites, on procède ainsi; car plus on est attentif à ne fien négliger des considérations que nous pouvons régler, plus la pratique répoi^d à la théorie. Mais il n'appartient qu'à la suprême raison , à qui rien n'échappe, de comprendre distinctement tout l'infinf, toutes les raisons et toutes les cuites. . Tout ce que nous pouvons sur les infinités, c'est de les connaître confusément , et de sair oir au moins distinctement qu'elles y sont. Autrement nous jugerions fort mal de la beauté et de la grandeur de l'univers, comme aussi nous ne saurions avoir une bonne physique qui explique la nature des choses eu général, et encore moins une honne pneumatique qui comprenne la connaissance de Dieu, des âmes et des substances simples en ^én^al.

« Cette connaissance des perceptions insensibles sert aussi à expliquer pourquoi et comment deux àmès humaines, ou deux choses d'une même espèce, ne sortent jamais. parfaitement semblables des mains du Créateur, et otit.toujpiirs. chacune son rapport originaire aux p(^nts de vue qu'ellft^s auront daijs Tuoivers. Me^ c'est ce qjii suit déjà de ce que j'avais remarqué de deux individus; savoir, que leur différence est toujours ./?/tfA' que numérique, > .; , -, « Il .y a encore un autre p^oint de copséquençe- oCi je suis obligé de m'éloigner nou-seulement des sentiments de notre uteur, mais aussi de ceux delà plupart des mocjeri^si.

liV AVANT-PROPOS

c'est que je crois» , ayec lai plupart des anciens , que tous les génies , toutes les anies> toutes les substances simples créées sont toujours jointes à uiuporps , et qu'il n*y a jamais des âmes qui eii soient entièrement séparées. J*èn ai des raisons a priori : mais on trouvetà encore qu'il y à cela d'avantageux dans ce dogme ^ qu'il rcsOùt toutes les difficultés philosophiques sur l'état des âmes , sur leur conservation perpétuelle , sur leur îmifaottàlîté et siir leur opération ; la différence d'un de leurs état^ à l'autre n'étant ou n'ayant jamais été que dû plus au moins sensible , du plus au moins parfait, ou vice versa ^ ce qui rend leur état |>assé où à venir aussi explicable que celui du présent. On sent assez , en faisant un peu de réflexion , que cela est raisonnable ', et qu'un saut d'un état à un autre infiniment différent , ne saurait être naturel. Je noTé^nn^ qu'en quittant la nature sans sujet , les écoles aient voulu s'enfoncer exprès dans des difficultés très -grandes, et fournir matière aux triomphes apparents des esprits forts, dont toutes les rkisbns tombent tout d'un coup par cette explication des choses, où il n'y a pas plus de difficulté à concevoir la conservation des âmes (ou plutôt, suivant lùoi, de l'animal) que celle qu'il y a dans le changement dé la chenille en papillon , et dans là conservation d# là pèhsée dans le sommeil , auquel Jésus-Christ a divinement bien comparé la mort. Aussi .ai-je déjà dit qu'aucun sommeil ne saurait durer toujours ; et il durera moins , ou piresque point du tout , aux âmes raisonnables , qtii sont tbitjôurs destinées à conserver la souvenance et le personnage qui leur a été donné dans la dté de Dieu, et cela jpour être mieux susceptibles des récoitipehses et dbs châtiments. J'ajoute encore qu'aucun dérangement dés organes visibles n'est capable de porter les choses à une entière confusion dans

"*"^^''" ^^^^lààm

D£ LEIBNIT2. Iv

ranimai , ou de détruite tôt» ies àt^sHes , et de pfîy«f l'ttlie de tout son corps otgan^e et des restes îneffoèâbies de toutes les Itaoes prébédentes. BÉài» hr fàeilift^ qu'on a eucr dé quitter rancîenne doetrîne des eorps subtils joints aux anges ( qu'on <x>nfoiidait àtVèc la carporalité des anges ioêmes) 9 et l'introduction dès pl*étendues intelligences séparées dans les créatures , à quoi celles qui (ont rôùkfr les cieun d* Aristote oui beitueoup .eoAtl^ùé ; et enfin Toplnion mal-«otendue où ToU k été, ^'M Mf.tKiUvaft tà^nsérver les adHes des bétes ^ans toniber daiiÉ là méteiiipsfeose, ont fait , à mon avfi , qu'on a .négligé là manière naturelle d'expliquer la gométralîen dé TaiÉè; Ce qoi a ftfit bien du tort à k reli^on naturelle', et â fait tMfë à plusieurs que notre immortalité n'était qu'une gracé miraculeuse de Dieu, dont encore notre célébré aûtetir parle aVèc quelque doute. Mais il serait à souhaiter que tous betix.qui sont de ce setitimètit eii eussent pàtiê àtis^i sagèmèlit cfi avec autant de bonne foi que hà; eàt il eit à -^éùlidre que plusieurs de ceux qui parlent de llÉfitÉfâfftalké par grâce, ne le fa^nt qnë pbtit sauVer les ilppaMi^ces , el approcha, dans lé fond , de ces AverrotStes et dé quelques lâàuvais Quiétistes, qui s^iittagineiit une àbscf^f^tioti et féunion de l'amè à l'Océan de là Divinité, notion ddtlt pfeùt*^tre mon système seid fait bien voir l'impossibilité.

« n semble aussi qdè Utitls différées ëiiceiré, par ttippoH à \d matière, eu ce (jdë l'auteot jtige que le vide est nécesisÉfrè pour le méiiy ttàehti pafrcé qu'il croit que les petites partiel dé ta HAHûiitë tout roidès. Tavo^e que si la iHàÛète était cùmptoséé dé telles pm\H ^ le fflouTémeiit daris le plein ser»t iil$|)C^séîbte ; tàmnk: si vaâe chambt^ était pleine d'une quaiitité de (iètîts cailloux , sans quil y eût la moindre place vide. Mais bh n'atcotde point cette

Ivj AVAWT-PROPOS

aupposîtioii dont il ne parail pas aassi qu'il y ait aucune raison ; quoique cet habile auteui: aille jusqu'à croire que k roideur ou la c<^ïésion des petijtes parties , fait l'essence du corps. Il f$ut plutôt concevoir l'espace comme plein d'une matière originairement fluide , susceptible de toutes les divisions y et assujettie m^e actuellement à des divisions et subdivbions à l'infini; mais avec cette difTérence pourtant^ qu'elle est divisible et divisée inégalement en ibfTérents endroits, à cause des mouvements qui y. sont déjà pbis ou moins conspirants; ce qui. .^t. qu'elle a partout un degré de.' roideur aussi-bien que de ^fluidité , et j^u'il n'y a aucun corps qui soit dur o^ fluide au suprême degré , c'est-à-dire qu'on n'y trouve aucun atome d'une dureté insurmontable, ni aucune masse i^ndèrement indifférente à la division. Aussi l'ordre de la natui*e , et particulièrement la loi de la continuité , détruit également l'un et l'autre.

4 j -4^. fait voir aussi que la cohésion, qui nf serait pas ellemémp Fefîet de. l'impulsion ou du mouvement, causerait une irac/io/i prise à la rigueur. Car, s'il y avait un corps originairement roide, par exemple un atome d'Épicure, qui aurait une partie avancée en forme de crochet (puisqu'on peut se figurer des atomes de toute ^rte de figures), ce crochet poussé tirerait avec lui le reste de cet atome, c'est-à-dire la partie qu'on né, pousse point, et qui ne tombe point dans la ligne, de l'impulsion. Cependant notre habile auteur est lui-même contre* ces tractions philosophiques, telles qu'on les attribuait autrefois- à la crainte du vide; et il les réduit aux. impulsions, soutenant, avec les modernes, qu'une partie de la matière n'opère immédiatfment sur l'autre qu'en la poussant de près ; en quoi je crois qu'ils ont raison, parce qu'autrement il n'y a rien d'intelligible dans l'opération.

J>£ LEIBNITZ. Ivij

Il faut pourtant que je ne dissimule point d'avoir' remarqué une manière de rétractation de notre excellent auteur sur ce sujet, et je ne saurais m'empécher de louer en cela sa modeste sincérité , autant que j*ai admiré son génie pénétrant en d'autres occasions. C'est dans la réponse à la seconde lettre de feu M. Tévéque de Worcester , imprimée en 1699, où, pour justifier le sentiment qu'il avait soutenu contre ce savant prélat, savoir que la matière pourrait penser, il 4it «entre autres choses : « J'avoue que j'ai dit » (liv. 2 de V Essai concernant V Entendement ^ chap. 8, % 11} « que le corps opère par impulsion et non autrement. Aussi « était-ce mon sentiment quand je l'écrivis, et encore préci sentement je ne saurais concevoir une autre manière « d'agir. Mais depuis j'ai été convaincu par le livre incom- « parable du judicieux M. Newton , qu'il y a trop de préci somption de vouloir limiter la puissance de Dieu par nos <( conceptions bornées. La, gravitation de la matière vers la « matière, par des voies qui me sont inconcevable^, est (a non-seulement une démonstration que Dieu peut, quand n bon lui semble , mettre dans les corps des puissances et ff manières d'agir qui sont au-dessus de ce qui peut être n dérivé de notre idée du corps, ou expliqué par ce que « nous connaissons^ de la matière; mais c'est encore une « preuve incontestable qu'il l'a fait effectivement. C'est pour- « quoi j'aurai soin qée, dans la prochaine édition de mon « livre , ce passage soit redressé. » Je trouve que dans la version française de ce livre , faite sans doute sur les dernières éditions, on l'a mis ainsi dans ce S 1 1. « Il est visible, « au moins autant que nous pouvons le concevoir, que c'est « par impulsion, et non autrement, que les corps agislent « les uns sur les autres, car il nous est impossible de com- « prendre quelle corps puisse agir sur ce qu'il ne louche

Iviij AVAKT-PBOPOS

• pu , ce qui est autant qtie d'Uàa^er tja'ïi paisse a^ « où il n'est pas. •

Je ne puis que looer cette pîété modeste de notre cèlera autenr, qiii reconnaît que IKeu peut fûre au-delà de ce que nous pouvons entendre; et qu'ainsi il peut y avoir des mystères inconcevables dans les articles de la foi. Mais je ne voudrais pas qu'on fut obligé de recourir aux miracles dans le cours ordinaire de' là naturle, et d'admettre des poissancès et opérations absolument iiiei()licallps. Autrerhent, à la favebr de ce qÙE t>ien peut faire, od donnera trop de licence aux mauvais pfatlosojAes, et en admetùmt ces vertas ceHtnpéus ou ces attractions immMiatti de loin, sans qu'il soit possible de les rendre IhtelUgibles , je ne vois pas ce qui eAipécherait nos scholàstitjues de dire , qae lotit se fait simplement par les faCnlt^, et de Soutenir leurs espèces intentionnelles ijui vont des objets jnscjtr'à nous, et trouvent moyen d'entrer jusquË dans nos âmes. Si cela va biAi ,

De sorte qu'il me semble que notre auteur, tout judineuz qu'il est , va ici un peu trop d'une extrémité à l'autre. Il fait le difficile sûr les opérations des âmes, quand il s'agï seulement d'admettre ce qui n'est pbint sensible, et le voili qui donne aux corps ce qui n'est pas luSme intelUgilile ; leur accordant des puissances et des actions qui passent tout ce qu'à mon avis un esprit créé saurait faire et entendre, puisqu'il leur accorde l'attraction , el même à de grandes distances, sans se borner à aucune sphère d'actîvïfé; et cela, t poiy soutemr un sentiment qui n'est pas moius jnexplicaUe, savoir la possibilité de la pensée de la inaliiire dans l'ordre naturel.

La question qu'il agite avec te célèbre prélat qui l'avait

DE LEIBNITZ. lix

attaqué, est si la matière peut penser; et comme c'est un point ImportaÂt, même pour le présent ouvrage, je ne puis me dispenser d'y entrer ijp peu , et de prendre connaissance de leur contestation. J'en représenterai là substance sur ce sujet, et prendrai la liberté de dire ce que j'en pense. Feu M. révêque de Wôrcester , appréhendant ( niais sans en avoir grand sujet, à mon avis) que la doctrine des idées de notre auteur ne fut sujette à quelques abus préjudiciables à la foi chrétienne , entreprit d'en examiner quelques endroits dans ssL,Dé/knse de la doctrine de la Trinité; et ayant rendu justice à cet excellent écrivain , en reconnaissant qu'il juge Texistence de l'esprit aussi certaine que celle du feorps , quoique l'ilne de ces substances soit aussi peu connue que l'autre, il deinânde comment la réflexion nous peut assurer de l'existence de l'esprit, si Dieu. peut donner à la matière la faculté de penser, siiivant le sentiment de notre auteur (liv. 4» chap. 3), puisque ainsi la voie des idées , qui doit servir à discuter ce qui peut convenir a l'ame ou au corps, deviendrait inutile, au lieu qu'il était dit dans le livre 2 de \*Essai sur ^Entendement . (chap. 23, S 1^9 ^7} 28), que les opérations de l'ame nous foumisstat l'idée de l'esprit; et que l'entendement, avec la volonté , nous rend cette idée aussi intelligible , que la nature du corps nous est rendue intelligible par la solidité et par l'impulsion. Voici comment iipti^ë auteur y répond dans sa première lettre : « Je crois îlvoir prouvé qu'il y a « une substance spiritiielle en nous, car nous expérimen- « tons en nous là pensée; or cette action, ou ce mode, ne « saurait être l'objet de l'idée d'une chose subsistante de < soi ; et par conséquent ce mode a besoii^ d'un support ou « sujet d'inhésion, et l'idée de ce support fait ce que nous « appelons substance Car, puisque l'idée générale de

Ix AVAWT-PROPOS

« la substance est partout la même , il s'ensuit que la modi- « fication qui s'appelle pensée y ou pouvoir de penser^ y étant « jointe , cela fait un es^trit , sans Qu'on ait besoin de con- « sidérer quelle autre modification u a encore , c'est-à-dire , « s'il a de la solidité ou non ; et de l'autre côté y la sub- ^ stance, qui a la modification qu'on appelle solidité, sera « matière y soit que la pensée y soit jointe ou non. Mais, s^ « par une substance spirituelle vous entendez une substance « immatérielle , j'avoue de n'avoir point prouvé qu'il y en <t ait en nous, et qu'on ne peut point le prouver démon- « strativement.sur mes principes; quoique ce que j'ai dit « sur les systèmes de la matière (liv. 4, chap. 10, § 16), A en démontrant que Dieu est i^imatériel , rende probable « au suprême degré que la subs^ce qui pense en nous a est immatérielle.... cependant j'ai montré (ajoute l'auteur) « que les. grands buts de la religion et de la morale sont « assurés par l'immortalité de l'ame, sans qu'il soit besoin « de supposer son immatérialité. »

Le savant Évéque , dans sa réponse a cette lettre , pour faire voir que notre auteur a été d'un autre sentiment^ ' lorsqu'il écrivait son second livre de l'Essai , en allègue ce . passage pris du même livre (chap. a 3, § i5), où il est dit ff que par les idées simples que nous avons déduites des » opérations de notre esprit, nous pouvons former l'idée « complexe d'im esprit,, et que, mettant ensemble les idées a de pensée , de perception , de liberté et de puissance de « mouvoir notre corps , nous avons une notion aussi claire « des substances immatérielles que des matérielles. » Il allègue d'autres passages encore pour faire voir que l'auteur opposait l'esprit au corps, et dit que le but de la religion et delà morale est mieux assuré, en. prouvant que Tame est immortelle par sa nature, c'est-à-dire immaté-*

DE LEIBNITZ. Ixj

rielle. Il allègue encore ce passage : « que toutes les idées « que nous avons des espèces particulières et distinctes des « substances , ne sont autre chose que différentes combi- « nâisons d'idées simples ; » et qu'ainsi l'auteur a cru que ridée de penser et de vouloir donnait une auti^é. substance , difïerente de celle que donne Fidéè de Ta solidité et de l'impulsion; et qu'enfin il donne à entendre (§ 1.7) que ces idées constituent le corps opposé à l'esprit.

M. de Worcester pouvait ajouter, que de ce que Vidée générale de substance est dans le corps et dans l'esprit, il ne s'ensuit pas que leurs différences soient des modifications d'une mérae chose, comme notre auteur vient de le dire dans l'endroit que j'ai rapporté de sa première lettre, n faut bien distinguer entre modifications et attributs. Les facultés d'avoir de la perception et d'agir, l'éteqdue , la solidité , sont des attributs ou des . prédicats perpétuels et principaux; mais la pensée, t l'impétuosité, les figures, les mouvements, sont des modifications de ces attributs. De plus^ on doit distinguer entre genre physique, ou plutôt réel , et genre logique ou idéal. Les choses *quf sont d'un même. genre physique, ou qui sont homogènes, sonr d'une même matière, pour ainsi dire, et peuvent servent être changées l'une dans 1 autre , par le changement de la modification, comme les cercles et les quarrés. Mais deux choses hétérogènes peuvent avoir un genre logique comipun, et alors leurs différences ne sont pas dés simples, modifications accidentelles d'un même sujet , ou d'une même matière, métaphysique ou physique. Ainsi le temps et l'espace sont des choses fort hétérogènes ; et on aurait tort de s'imaginer je ne sais quel sujet réel commun , qui n'eût que la quantité continue en général , et dont les modification^ fissent provenir le temps ou l'espace. Cependant leur genre

Ixij AVANT-PROPOS

logique oemmun est la quantité continue. Quelqu*un se moquera peut-être de ces distinctions des philosophes de deux genres, T.un logique seuleme^pt, l'autre encore réel; et de deux matières, l'unjs physique, qui est celle des corps, l'autre métaphysique seulement ou générale, comme si quelqu'un disait que deip^ parties de l'/espace ^nt d'une même matière, ou que deux- heures sont aussi entre elles d'une même matière. Cependant ces distinctions ne sont pas seulement des termes, mais des choses mêqaes, et semblent venir l>ien \ propos ici, où leur confusion a fait naître une fausse conséquence. Ces deux genres ont une notion commune, et celle du genre réel est commune aux deux matières; de sorte que leur généalogie sera telle:

'Logique sei^^ment, irarié par des différences simples.

Réel , dont les' diffé- ( Uitaphysique seulement , où Gxxms \ pences som des mo- 1 »1 1^ hom^^généîté.

difieati^nfif c'hst-kA pL^Ji' où il y a «ne aire macère. ^ masse homogène solide.

Je n'ai ]fi& .vu la seconde lettre de l'auteur à l'Ëvêque. La réponse que ce pr<élat y fait ne touche jguère au point qui regarde la pensée de la matière. Mais ,- dans sa réplique à cette sefende réponse , notre auteur y revient ^-peurjpr^ en ces termes : « Dieu ajoute à l'essence de la matière » les qualité^ et perfections qui lui plaisent ; le mouve- « ment sinqple dans quelques parties, mais dans les plantes « la végétation, et dans les animaux le sentiment. Ceux qui « en demeurent d'accord jusqu'ici se récrient auissitôt qii'on <c fait encore un pas , pour dire que Pieu peut donner à la (( matière, pensée, raiso^, volonté, comme si cela détruisidt « l'essenc;e de U matière. Mais, pour le prouver, ils allè-r <î guent qvie la pensée , ou raison , n'est pas renfermée dan$

rtnm

rii^i^aiMi^BB^H^sr- H

DE ):.£iBNiTz. Ixiij

« Tessence ie la matière ; ce oui ne fait rien , puisque le

•< mouvement et la vie n*j son^ pas renfermés nbu plus. Us

« all^;uent ^ossi, q^ 'on pe sajurait concevoir cjpie .la matière

« pen$e. Ifaîs notre. cop<^ption n'e$t pas la mesure du pour

« voir 4^ Dieu, p Après cela , il cite l'exemple de l'attrac-

dos de la matière, J^gejif^, fp^is surtput, pag^ 408^ où il

parle de la ^avit^^on de la matière vers la matière, attpp

buée à If. New^o^, dai^ les termes qijie j'ai cités ci-<lesstt$,

avouant qu'o^n'en saurait Jamais concevoir le comment.

Ce qui est , ep effet , retourner aux qualités occujtes pu ,

qui phis est, inex|>licables. Il ajoute que rien n'est plus

propre à favoriser les sceptiques que de nier ce qu'on

n'entend point; et jcp'on ne conçoit pas même comment

l'an^ pei^se. Il veut que les deux substances ^ I4 matérielle

,et l'immatérielle , pouvant être conçues dans leur essencp

oue sans aucune activité , il dépende de Dieu de donner

> V|^e et k Tautre la p^jissanpe de penser: çt on veut S9

p^évalûir de Tayeu de l'advprsaire qui avait accçrdé le sen>

tîment aux i>êtes^ mais qui ne leur accordc^rait pas quelque

su}»9taiice inimatérjielle. Qii prétend one la liberté, ïa con-

sciosité et la puissance .de fsiire des abf tractipns peuvent

être .données à la mature, mais npn pas conmip matière,

lirais coiiuna enrichie par une puissance jdivipe. Enfin ^ on

rapporte la remarque d'un voyageur aussi considérable et

jii^icieux que l'eçt M. de la Loubère, que les paiexis de

rOriept cpnnais^nt l'uniportalité de l'ame^ sans en poun

voir comprei^dre l'i^mijEiatérialité. ^

Sur tout cela je rems^rquerai; avant de venir ^ l'explication de mçn opinion , qu'il est sûr que la matière est aussi peu p^paVle de produire machinalement diï sentinient , qu^ de pi;pduire de la raison , c^mme notre auteur çn demeure d'accord; qu'à la vérité Je reconnais cju'il n'^t pas permis

IxiV AVANT- PBOFÔS

de nier cfe qu*dn n'entend pas , maïs j'ajoute qu'on a di'oit de nier (au moins dans l'ordre naturel) Ce qui absolument n'est point intelligible ni explicable. Je soutiens aussi que les substances matérielles bu immatérielles ne sauraient

être conçues dans leur essence nue sans activité; que l'activité est de rêssehce de la substance en général f et qu'enfin jt la conception dés créatures n'est pi'as Ta mesure du pouvoir

de Dieu ,' mais que leur coiiceptivilé '^ où for(fe de 'concevoiri est la mesure du pouvoir de la hatùtè, tout ce qui est conforme, à l'ordre naiturel pouvant être coiiçii oti entendu par quelque créature. ^ . Ceux qui concevront mon système , * jugeroiit que je ïie saurais me conformer en tout avec rùn ou l'autre dé ces deux excellents auteurs , dont la' contestation cependant est fort instructive. Mais, pour m'expliquer distinctement , il faut considérer 'avant toutes choses, qiie les àiôdifîcations qui peuvent venir naturellement ou sans ' miracle , à un même sujet, y doivent venir des limitations ou variations d'un g^enré réel, ou d'une nature origitiaire 'constante et absolue ; car c'est ainsi qu'on distingue chez les philosophes les modes d'un être absolu de cet être même , comme Ton sait que la grandeur, la figure et le mouvement sont manifestemeut des limitations et des variations de la nature corporelle. IJ est clair comment une étendue bornée donne des figures , et que le changemeilt qui s'y fait n'est autre chose que le mouvement ; et toutes les fois qu'on trouve quelque. qualité dans un sujet, on doit croire que, si on entendait la nature, de ce sujet et de cette qualité , on concevrait comment, cette qualité peut en résulter. Ainsi, dans ' l'ordre de la nature (les miracles mis à part), il n'est pas

arbitraire à Ûieu de donner indifïléremment aux substances telles ou telles qualités ; et il ne leur en donnera jamais

DE LEIBNITZ. IXV

que celles q,ui leur seront naturelles y c*est-à^dire qui pourront être dérivées de leur naiture, .Gomme dés modifications expticahles. Ainsi on peut jûgei' qâe ia joiatière n'aura pas naturellement Tattractian mentionnée ei-dessus^ et n*ira pas d'elle-naême en ligne courJbe, parce qu'il n'est pas possible de conpevok: oomment cela s'y fait,, c'est-à-dire de l'ejûpliquer mécaniquement; au lieu que ce qui est tiaturel doit pouvoir dicrenir concevable disdactement , û l'on était admis dan$ les secrets des choses. Cette distinction ^ entre ce qui est naturel et explicable , et ce qui est inexplicable et miraculeux ). lève toutes les difikultës. En la rejetait, on soutiendrait qttelqi^e chme de pis que les qualités oécultes, et on renoncerait en.. cela â la philosophie et à la raison , en ouvrani des asyles à l'ignorance et à la paresse , par un système sourd qui admet non-^-seulemeiit qu'il y a des qualités que nous n'ei^tendons pas (dont il n'y en a que trop), mais aussi qu'il y en a que le plus grand e^rit, si Dieu lui donnait toute l'ouverture possible ^ ne pourrait pas comprendre, c'est-à-dire qui seraient ou miraculeuse^', ou sans noie et sans raison: et cela. même serait saqs rime et sans raison^ que Dieu fît des miraeles ordinairement; de sorte que cette hypotlièsé fainéant» détruirait égale»ment notre philosophie qui cherche leâ:ràid€»is et la> divine sagesse qui les fournit.

Pour ce qui est maij^tenant de là pensée, il est sûr, 6t l'auteur le reconnaît plus d'u.ne fois , c(u'elle ne saurait être une modification intelligible de la matière y c'est-à-dire que l'être sentant ou pensant n'est pas une chose machinale» comme une montre ou un moulin ; en sorte qu'on pourrait concevoir des grandeurs , figures et mouvements , dont la conjonction machinale put. produire quelque chose de pensant , et mêio^ de sentant, daqs une masse où il n'y eût

IXVJ AVAWT-PROPOS

rien de tel, qui.,cesserai{ aussi de même par le dérèglement de cette machine. Ce n'est donc pas une chose naturelle à la matière de sentir et de* penser, et cela ne peut arriver chez elle que ûe deux façons , dont l'une sera que Dieu y joigne une substance \ laquelle il soit naturel de penser, et Vanife, que Dieu y mette la pensée par miracle. En cela donc je suis entièrement du sentiment des cartésiens, excepté que je l'étends jusqu'aux bêtes,- et que je crois qu'elles ont du sentiment et des âmes immatérielles (à proprement parler) , et aussi peu périssables que les atomes le sont chez Démocrite ou Gassendi; au lieu que les cartésiens, embarrassés sans sujet des âmes des bêtes, et ne sachant -ce. qu'ils en doivent" faire si elles se conservent (faute de s'aviser de la conservation de l'animal réduit en petit) , ont été forcés de refuser même le sentiment aux bêtes, contre toutes les apparences et contre le jugement du gçnre humain. Mais si quelqu'un disait que Dieu au moins peut ajouter la faculté de penser à la machine jft"éparée, je répondrais que si cela se faisait, et si Dieu ajoutait cette faculté à la matière, sans y verser en même temps une substance qui fût le sujet de l'inhésion de cette même faculté (comme je le conçois,), c'est-à-dire sans y ajouter une ame immatérielle , il faudrait que la matière eût été exaltée miraculeusement, pour recevoir une puissance dont elle n'est pas capable naturellement. Quelques scolastiques ont prétendu quelque chose d'approchant; savoir : que Dieu exalte le feti jusqu'à lui donner la force de brûler immédiatement les esprits séparés des corps , ce qui serait un miracle tout pur. C'est assez qu'on ne puisse soutenir que la matière pense, sans y mettre une àme im~ périssable, ou bien un miracle; et qu'ainsi l'immatérialité de nos âmes suit de ce qui est naturel , puisqu'on ne sau--

DE LEIBNITZ. Ixvij

rait soutenir leur extinction que par un miracle , soit en exaltant la matière, soit en anéantissant l'ame. Car nous savons bien que la puissance de Dieu pourrait rendre nos âmes mortelles, tout imdiatériellés (ou immortelles par la nature seule ) qu'elles puissent être , puisqu'il les peut anéantir. *

Or, cette vérité de l'immatérialité de l'ame est sans doute de conséquence. Car il est infiniment plus avantageux à la religion et à la morale,* surtout dans les temps où nous sommes, de montrer que les. âmes sont immortelles natîirellement , et que ce serait un miracle $i elles ne l'étaient pas, que de soutenir que nos âmes doivent mourir naturellement, mais que c'est en vertu d'une grâce miraculeuse, fondée dans la seule promesse de Dieu , qu'elles ne meurent pas. Aussi sait- on depuis long -temps que ceux qui ont voulu détruire la religion naturelle, et réduire tout à la révélée, comme si la raison ne nous enseignait rien làdessus, ont passé pour suspects; et ce n'est pas toujours sans raison. Mais notre auteur n'est pas de ce nombre. Il soudent la démonstration de l'existence de Dieu, et il attri-

bue à l'immatérialité de l'ame une probabilité dans le suprême degré ^ qui pourra passer par conséquent pour une certitude morale; de sorte que je crois que, ayant autant de sincérité que de pénétration, il pourrait bien s'accommoder de la doctrine que je viens d'exposer, et qui est fondamentale dans toute la philosophie raisonnable. Autrement je ne vois pas comment on pourrait s'empêcher de retomber dans la philosophie ou fanatique (telle que la philosophie mosaïque de Fludd , qui sauve tous les phéaoinénes en les attribuant à Dieu immédiatement, et par miracle), ou barbare, comme celle de certains philosophes et médecins du temps passé, qui se ressentait encore de

Ixviij AVANT-PROPOS DE LEIBNITZ.

la barbarie de leur siècle, et qu'aujourd'hui on méprise avec raison , qui sauvaient les apparences en forgeant tout . exprès des qualités occultes, ou facultés qu'on s'im^igipait semblables à des petits démons 4»u lutins capable» de faire sans façon tout ce qu'on demande; comme si les montrais de poche marquaient les heures par une certaine facultés korodeictique y sans avoir besoin de roues, ou comité si les moulins brisaient ^es grains par une faculté fraçtive^ sans avoir besoin de rien qui ressemblât aux meules. Pour ci qui est de la difficulté que plusif^urs peuples ont eue de concevoir une substance immatérielle , elle cessera, aisément (au. moins en bonne partie) quand on ne demandera pas des substances séparées de la salière, ^cpmme en effet je ne crois pas qu'il y en ait jamais naturellement pariai les créatures.

Page 1