‹ Œuvres philosophiques de Locke (volume 3)Chapitre 109 sur 141 · LIVRE II, CHAPITRE IX. 3oi · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE IX. 3oi

dire , prononcent à tout propos des sons qu'ils n'entendent ni ne remarquent point eux-mêmes, quoique d'autres y prennent fort bien garde , jusqu'à en être fatigués. Il ne faut donc pas s'étonner que notre esprit prenne souvent l'idée d'un jugement qu'il forme lui-même, pour l'idée d'une sensation dont il est actuellement frappé, et que sans s'en apercevoir il ne se serve de celle-ci que pour exciter l'autre.

Cest la Perception qui distingue les animaux

d'auec les êtres inférieurs» •

Au reste, cette faculté àt perception^ est, ce me semble , ce qui 'distingue les animaux d'avec les êtres d'une espèce inférieure. Car, quoique certains végétaux aient quelques degrés de mou^ vement, et que par la différente manière dont d'autres corps sont appliqués sur eux, ils changent promptement de figure et de mouvement., de sorte que le nom de plantes sensitiues leur ait été donné, en conséquence d'un n^ouvement qui* a quelque ressemblance avec celui qui, dans

« signifie aussi, ye dis cela. Rien ne prouve davantage qu'il c n'y a rien de nouveau sous le soleil. » Mena^iana , tom. II , pag. 284, édit. de Paris, 17 15.

3o2 »K l'entendement humain.

les animaux, est une suite de la sensation; cependant tout cela n'est, à mon avis, qu'un puï mécanisme, et ne se fait pas autrement que ce qui arrive à la barbe qui croît au bout de l'avoine sauvage , que l'humidité de l'air [a) fait tourner sur elle-même; tel est encore le raccourcissement d'une corde, qui se gonfle par le moyen de l'eau dont on la mouille. Tout cela se fait, sans que le sujet soit frappé d'aucune sensation , et sans qu'il ait ou reçoive aucune idée.

♦ Dans 4:oute sorte d'animaux il y a , à mon avis, de la perception dans un certain degré, quoique, dans quelques-uns, les avenues que la nature a formées pour la réception des sensations, soient peut-être en si petit nombre, et la perception qui en provient si feible et si grossière , qu'elle diffère beaucoup de cette vivacité et de cette diversité de sensations qui se trouve dans d'autres animaux. Mais telle qu'elle est, elle est sagement proportionnée à l'état de cette espèce d'animaux qui sont ainsi faits , de sorte

(a) On en peut faire un Xéromètre [Hygromètre]; et c'est peut-être le plus^ exact et le plus sûr qu'on puisse trouver. M. Locke en avait un , dpnt il s'est servi plusieurs années y pojar observer les différents changements que souffre l'air y par rapport à la sécheresse et à l'humidité.

LlVRfi ri, CHAPITRE IX. 3b3

qu'elle suffît à tous leurs besoins : en sorte que la sagesse et la bonté He l'auteur de la nature, éclatent visiblement dans toutes tes parties de cette prodigieuse machine , et dans tous les différents ordres de créatures qui s'y rencontrent.

De la manière dont est faite une huître ou une moule, nous en pouvons raisonnablement inférer , à mon avis , que ces animaux n'ont pas les sens si vifs , ni en si grand nombre , que l'homme ou que plusieurs autres animaux. Et s'ils avaient précisément les mêmes sens , je ne vois pas qu'ils en fussent mieux, demeurant dans le même état où ils sont, et dans cette incapacité de se transporter d'un lieu dans un autre. Quel bien feraient la vue et l'ouîê à une créature qui ne peut se mouvoir vers les objets qui peuvent lui être agréables, ni s'éloigner de ceux qui lui peuvent nuire ? A quoi serviraient des sensati^s vives, qu'à incommoder un ani' mal comme celui-là, qui est contraint de- rester toujours dans le lieu où le hasard l'a placé, et où il est arrosé d'eau froide ou chaude ; nette ou sale , selon qu'elle vient à lui ?

Soiî DE l'eittendement uuhaijm.

Cependant je ne saurais m'empêcher de croire que dans ces sortes d'animaux il y a quelque faible perception, qui teà distingue des êtres parfaitement insensibles. Et que cela puisse être ainsi , nous en ayons des exemples visibles dans les hommes même. Pienez un de ces vieillards décrépits, à qui l'âge a fait perdre le souvenir de tout ce qu'il a jamais su : il ne lui reste plus dans l'esprit aucune des idées qu'il avait auparavant, l'âge lui a fermé presque tous les passages à de nouvelles sensations , en le privant entièrement de la vue , de l'ouïe et de l'odorat , et en lui ôtant presque tout sentiment du goût; ou si quelqu9-uns de ces passages sont à demi ouverts, les impressions qui s'y font ne sont presque point aperçues oîi s'évanouissent en peu de temps. Cela posé, je laisse à penser (malgré tout ce qu'on publie des principes m/îé^), en quoi un tel homme est au-dessus de la condition d'une huître , par ses connaissances et par l'exercice de ses facultés intellectuelles. Que si un homme avait passé soixante ans dans cet état ( ce qu'il pourrait aussi bien faire que d'y passer trois jours ) , je ne saurais dire quelle différence il y aurait eu, à l'égard d'aucune perfection

hiynB II, CHAPITRE IX. 3oS

mtellectuelle ,; entre lui et les animaux, du cki?r nier ordre, j, :'•; .; , ':.i..-n:-. . ::»...,

Cest par la PerceptioH que V esprit commence à 'acquérir des Connaissances, -^^ '

Puis donc que la perception, âf^ /e pr^mi^ degré vers kt, connaissance, et 'qu'elle sert 4'i^. troduction à tout ce qui en fait le^sujet, $1* ijm> homme, ou quelque autre créature ique ce soit, n'a pas tous les sens dont un autre est enrichi , si les impressions que les sens ont accoutumé de produire sont en plus petit nombre et plus faibles , et que les facultés que ces impressions mettent en œuvre soient moins vives, plus cet homme et quelque autre être que ce soit sont inférieurs par -là à d'autres hommes, plus ils sont éloignés d'avoir les connaissances qui se trouvent dans ceux qui les surpassent à Tégard de tous ces points. Mais conynè il y a en tout cela une grande diversité de degrés (ainsi qu'on peut le remarquer parmi les hommes), on ne saurait le démêler certainement dans les diverses espèces d'animaux , et moins encore dans chaque individu. Il me suffit d'avoir remarqué ici que la perception est la première opération de toutes nos facultés intellectuelles, et qu'elle donne entrée dans notre esprit à toutes les connaisse 10 . I

3o6 DE l']ÏN¥'EKD£XBJ)I;T HfrUAIV.

sanees qvt'û peoi acquérir, l^âii^ d'ailleurs beM^ coup de penchant à croire que c'est ta peroeption, consfdérée dans 1# plus bas degré, qui distingue les animaux d'avec les créatives d'un rang inférieur. "Mi^ je ne .donne cela que comme une simple conjecture, faite en passant; car, quelque parti que les savants prerment suç cet article, peu toporte à Fégard an sujet cjae j'a» présentement enf main.

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