‹ Œuvres philosophiques de Locke (volume 3)Chapitre 126 sur 141 · LIVRE II, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XIII

La définition de V étendue ne prouve point qui il ne saurait y avoir de t espace sans corps.

Que si quelqu'un me demsoide ce que c'est que cet espace^ dont je parle, je suis prêt à le lui dire, quand il me dira ce que c'est que Xéten-^ due (69). Car de dire , comme on fait ordinaire-

m^nt , que l'étendue , c'est d'avoir partes extra partes , c'est dire simplement , que l'étendue est étendue. Car, je vous prie, suis-je mieux instruit de là nature de Tétendue lorsqu'on mè dit qu elle conàîi^te à avoir des parties étendues, extérieures à d'autres parties étendues, c'est-à-dire, que l'étendue est composée de parties étendues ?

suiS'je mieux instruit sur ce point, que celui qui , nie demandant ce que c'est qu'une fibre , recevrait pour réponse que c'est une chose composée de plusieurs fibres? Entendrait -il mieux, après une telle réponse , ce que c'est qu'une fibre, qu'il ne l'entendait auparavant? ou plutôt , n'auraitril pas raison de croire que j'aurais

(69) « U étendue est rabstraction de l'étetidu; or, \ étendu « est un continu dont tes partie^ sont coexistantes , ou existent « à-la-fois. »

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dessein de me moquer de lui , au lieu de songer à l'instruire sérieusement?

La division des êtres en corps et esprit , ne pfmii^ point fms i'espace et le corps soient

la même ch&se. «

Ceux qui" sputiei;ment que l'espace et le corps sopt une même chose ^ se servent 4e ce dilemme : Ou l'espace est quelque chp.aiç ? ou ce n'est rien. : s'il n'y a rien entre deux corps , il faut nécessairement qu'ils se touchent :. et si l'on dit que l'espace est quelque chosje^ (a) , ik de-

Um II

(ai) C'e^ia d«!ina»de qaè Ton a %àte {*) an d^kisem- des Motions du docteur Clarine ^ cQàoezBaiit Vçpf^e, citp ci> dessus, liv. II, ch. I^ S 16. « Si l'auteur de c^ttç Défense ^ « dit-dn , a quelque idée a-une chose qui n'est ni matière « ni esprit', efu*ll he nous dtSf point ce que cëWe feïiosie n^é^ <c pas, mab ee qi^eikfiCsL S'il n'a aafeune'àdép tCune. tfrtte « chose, je suisil^suré, dit son antagoniste | qu'il, ne grou- « vera jamais que l'espace soit cette chose -là; car, prouver « que c'est ce dont il n*a aucune idée , c*ès< prduVer que « c'est feulement un ïl ne sait quài. £t il ne suffira point, « ajoute-t-il, de répondre avec M. Locke à la qu<fttion, si « l'espace est corps or^ esprit : Qui vous a dit qu'il n'y a , « ou qu'il ne peut y avoir que des êtres solides qui ne

( ) Bans un livre anglais , intitulé : D' CLjLRKE'â notions ofspace examined, imprimé à Londres, en 1733.

LIYR^ II, CBAPIXHfi XIII- ^'jS

mandent si c'e$t corp$ , ou esprit ? A qi^oi; jç réponds par une autre question : Qui vous a dit 9 qu'il n'y a , ou qu'il n^y peut ftvoir que ^deis Qtr^s solides qui ne peuvent penser , et que des êtres pensants qui ne sont point étendus? Car c'est là tout 0^ qu'ils ent«nd€u; pisu* le& termes de^ corps et d'esprit, r . i

La substmnçe que nous ne çQru^amoris p^y l\Ç peut servir ^ preuve contrfi l'ecpistençe d^jif^ e$pMe sons corps. . .

Si l'on demanda , comme en k aceoiitiiméejâe feire, si l'espace sans corps 9st $ubstasioôt>ûn accident , je répondrai sans hésiter que fÇdBffen sais lîen (7^^) ; et je n^a^zrtii poindt de honl)e

■« H « i l II

<c peuvent peiiBior, et que Am é|;re» pei^^nt^ '^ui ^^. fMt « point étendm? Çettjç répoi^e, dis-jç,' ne si^ffira point, « parce qu'ici la questijon n'est pas, s'il peut y avoir autre « chose que corps éi esprit', maïs si tious avons liné" id^^ fie tt quelque autre (^se. Et , si mous n'en aroxis t^coo^v je <K siûs a$suré qu'il sera itiipassil>le de prouver^y^çofsuo^ jje « viens de dire , que l'espace soit cette chose-là. » L'auteur emploie la meîll.eure partie de son livre à pfouvet que l*éèpace , distinct dfé la maÂèré, n'k 'eh effet aiiccme'eKtôtenèe réelle, que c'est qd pur yî^^im :n49Pt •absolu, un être imagiBaire, l'^^sence dn corps ejt rien de plus.

(79) « C'est ui^ rcmport, un ordre, nonrj^euleraent entre « les existants , niais encore entre les possibles , comme s'ils <' existaient. Mais là vérité et réalité est fondée ^xi Dieu , « «omme toutes les Tentés étemelles. »

376 DE l'eWTEWDEMENT HtlMAÏW-

d'avouer 'mon ignorance, jusqu'à ce que ceux qui font cette question , me donnent une idée claire et distinéte de ce qu'on nomme substance*

^Je' tâche de me délivrer, autant que je puis, de ces illusions que nous sommes sujets à nous faire à nous-mêmes en prenant des mots pour des choses. Il ne nous sert de rien dé feire sem- ^Mant de savoir ce que nous ne savons pas , en prononçant certains sons qui ne signifient rôeà de distinct et de positif. C'est battre l'air «inutilement ; car des mots faits à plaisir ne diangient point la nature des choses, et ne ï^euvent devenir intdUgibles qu'en tant que ce «ont des signes de quelque chose de positif, et (|u'ils expriment des idées distinctes et déterminées. Je souhaiterais, au reste, que ceux qui appuient si fort sur le son de ces trois syllabes substance , prissent la peine ' de considérer , si l'âp^iquant , comme ils font , à Dieu , cet être infini et incompréhensible, aux esprits finis, et aux corps ^ ils le prennent: dans le même sens, et si ce mot emporte la même idée lorsqu'on le donne à chacun de ces trois êtres si différents. S'ils disent qu'oui , je les prie de voir s'il ne s'ensuivra point de là :- que Dieu , les esprits infinis , et les corps participants en com^

LIVUE II, CHAPITRE XIIÏ. 377

mun à la même nature de substance, ne diffèrent point autrement ' que par la différente modification de cette substance (71), comme un arbre et un caillou qui , étant corps dans le même sens j et participant également à la*nature du corps, né différent que dans la simple modification de' cette matière commune dont ils sont composés, ce qui serait un 'dogme bien difficile à digérer. S'ils disent qu'ils appliquent le mot de substance à Dieu , aux esprits finis et à la matière en trois différentes significations ; que, lorsqu'on dit que Dieu est une substance , ce nom marque une certaine idée, qu'il en signifie utié autre lorsqu'on le do)ine à l'âme, et; :u];ie ' troisième lorsqu'on le donpe au corp^: si, dis-je, le terme de substance a. ti^ois différentes idées , absolument distinctes , ces mesn sieurs nous rendraient un grand service s'ils voulaient prendre la peine. de noqs. faire connaître ces trois , idées , ou du moins de leur donner trois noms d}stincy:s , afin de prévenir., dans un sujet si important , la confgsion et les erreurs que .causera naturellement Fusage d'un

(71) « Si cette conséquence avait lieu, il en résulterait^ <t aussi que Dieu, les esprits finis et les corps , participant « en commun à cette même partie «l'être, ne .différeraient « que par la différente modification de cet .être. »

S^B DS ^'jRJXXBnPCMEirT HUMAI».

terme si aiol;»^) si on l'applique indifférem* i^MOt et saa^ distinctÎQn ; à de$ cl^oses si différentes; çK à peioa a*t>îl une seuie signiâcatioa ^lair^. e|. d4te|?zÛAéê| tant s'jça ij^ut qu^ dans l'usag0 pr^ifWre gn soupçon^^ qu'il en rçnferme troîS' Et eu reste ^ s'ils peuvçiit attribuer trois idées distifiiCte^ à la suffstàn^^ qui peut empêcher qu'un autre ne lui en attribue unç quateièwe?

Les niots de Substance et d'Accidents sont de peu d^ùsage dans la philosophie (72).

- <îeHx qui les premiers se sont avisés de regardé)' les dbeidents comme une espèce d'êtres rëeb qui ottt besoin de quelque eho»e à quoi ils soient attadhéis , ont été oôfitraints dHnventer le mot de substance , pot»" serTir de soutien aux €t€€idenîs. Si le pauvre pliâosoi^e indien qui s'imaginait que h. ten^ avait aussi bescûn de quelque appui , se fut avisé seulement du mot -de substance, il' n'aurait pas eu l'embarras de chercher un élé[4i€knt pour soutenir la terre , et une tortue pour soutenir son éléphant , le mot de

(7a) f(i'avo«e)qxie jp siûs d'mn autre seni^ent; et je crois « que la eônsidératio» de la sutstance est ub des points les « plus importants et les plus féconds. de la philosophie. »

lilVRS II, CHAPITRE XIII, 879

substance axuaic entiièr^irieBl:, fait.aon affaire. Et tpiiecmque demandet'ait après oab^ ce que c'est qui aouÉîent la terre ^ di^vraiit être aussi content de ia réponse d'xiil philosophé œdieii qui lui dimt , ^iie c^ést iâ subéiance^ sans. saYoir ce qtt'empbrte ce niot^ que làous lé Sommes die nos phiIdsopl«s eUfopéeiiS' qui nous, disent.^ qu^ la substance^ t^nne ;dbaat ils.p'eQlendent pa^ nou plus la significâtioti^ est ce qui s6Utieiït>}ea accidents. Cor toute l'idée que nous avons de la substance j c'est nue idée obscure de ce qu'elle fiât, et non une idée de ce qu'elle est.

Quoi que pût faire un savant en pareille rencontre, je ne crois pas qu'un Américain, d'un esprit un peu pénétrant, qui voudrait s'instruire de la nature des choses, fut fort satisfait, si désirant d'apprendre notre manière de bâtir, on lui disait, qu'un pilier est une chose soutenue par une base, et qu'une base est quelque chose qui soutient un pilief. Ne croirait -il pas qu'en lui tenant un tel discours on aurait envie de se moquer de lui, au lieu de songer à l'instruire? Et si un étrangw , qui n'aurait jatnais vu des livres, voulait apprendre exâè^eilnent, comme ils sont faits et ce qu'ils contiennent , ne serait-ce pas un plaisant moyen de l'en instruire , que de

3So DÉ l'ënteivdehent humain.

lui dire, que tous les bons livres sont icom^ posés de papier et de lettrés, et que les lettres sont des choses inhérentes au papier, et le papier une chose qui soutient les lettres ? N'aurait-* il pas, après cela, des idées fort daires des. lettres «t du papier? Mais si les. mots latins, inhœrentia tt^ubstarOia^ étaient rendus nettement en français par des termes qui expriinassent, Y action de yaitiicher et Y action de soutenir (car c'est cç qu'ils signifient'proprement) nous verrions bien mieux le peu de clarté qu'il y a dans tout ce qu'on ditde la substance et des accidents, et de quel usage ces mots peuvent être en philosophie pour décider lès questions qui y ont quel- -que rapport 4

Qu'il j- a un Vide au-delà des dernières bornes

tles corps..

Mais pour revenir à notre idée de l'espace. Si l'on ne suppose pas le corps infini, ce que personne n'osera faire, à ce que je crois (yS),

(73) « M* Descartes et ses . sectateurs. .. . OQt changé le «c terme d'ir^fini en indéfini ayec raison; car il n'y a jamais un «r tout infini dans le monde , quoiqu'il y ait toujours des touts « plus grands les uns que les autres à l'infini. L\inîvers « même ne saurait passer pour un tout, v

XIVRE II, CHAPITRE XIII. 38l

je demande si un homme que Dieu aurait placé à l'extrémité des . êtres corporels , ne pourrait étendre sa. main au-delà de son corps? S'il le pouvait, il mettrait donc son bras dans un en*t drpit, où il y avait auparavant de l'espace sans corps ; et si sa. main étant dans cet espace , il ve-* nait à écarter les doigts ^ il y aurait encore eptre deux de l'espace sans corps. Que s'il ne pouvait étendre sa main (a), ce devrait être à cause de quelque empêchement extérieur ; car je suppose que cet homme est en vie , avec la même puis* sance de mouvoir les parties de son corps qu'il a présentement , ce qui de soi n'est pas impos* sible, si Dieu le veut ainsi; au moins est-il cer--^ tain que Dieu peut le mouvoir en ce sens : et alors je demande , si ce qui empêche sa main dç se mouvoir en dehors , est substance ou ac<cident^ quelque chose, ou rien? Quand ils au*' ront satisfait à cette question, ils seront capables de déterminer d'eux-mêmes ce que c'est qui^ sans être corps , et sans avoir aucune solidité , est, ou peut être, entre deux corps éloignés l'un de l'autre. Du reste , celui qui dit qu'un corps en mouvement peut se mouvoir vers où rien ne peut s'opposer à son mouvement , comme au-delà de l'espace qui borne tous les corps,

(à) Voy. Luc&BT. lib. I, v. 967 , etc.

raîsopne pour le moins aussi' conséquemment , que ceux qui disent que deux corps entre Ies<quels il n'y a rien, doivent se toucher hécessairement. Car au. lieu que l'e^ade qui est entre deux corps suffît pour enapécher leur contact mutuel, respa,ce pur qui se trouve sur le cheioîn dVin corps qui se meiit \ ne suffît ;piîs pour en avréter le mouv^ioent La vérité est, qu'il n'y a ipie deux pailâs k prendre pour ees messieurs ^ ou de déclarer que les corps sont infinis, quoiqu'ils aient. de la répugnance à le dire ouvertement , ou de reconnaitre de bonne foi que l'espace n'est pas coips. iCar je voudrais bien .trouva qaelquVin de ces esprits profonds qui par la pensée put plutâit metlpe des bornes à l'espace, qu'il n'en peut miettre à 'la durée, ou quît, k force de penser à Tétetidue de l'espace et de la durée, pôt tes épuiser entièrement, et apmvepr à leurs dernières bornes. Que si son idée de XMemiti est infinie, eolle qu'il a de V immensité l'est wssi, •toutes deuY étant également finies ou infimes.

Sa?..

La puissance d^ annihiler promue îe Fide.

Bien plus, non - seulement il lalit que ceux qui soutiennent que l'existence d'un espace sans matière est impossible , .tecQi>ftW^.ent que le

LIYRE li, CHAUTHE XIII. 383

corps est infini; il faut, outre cela, qu'ils nient que Dieu ait la puissance d'annihiler aucune pitrtie de la matière. Je suppose que personne ne me niera que Dieu ne puisse feire cesser tout le mouvement qui est dans la matière, ^ Inettre tous les corps de l'univers dans un parfait repos , pour les laisser dans cet état aussi long - temps qu^ii voudra. Or , quiconque tom.bera d'accord , que durant ce repos universei Dieu peut annihiler ce livre , ou îe coips de celni qui le lit , ne peut éviter de reconnaître la pos^ «îbilité du vitk. Car, il e^ évident q«« f espace qui était rempli par les parties du coi^s annihilé, restera toujours , et seya uïi espat» saftis coi^ ; parce que les corps qui sont te«ft ^lutour, dans un pa^t repos, sont comme ime muraille 4e diamant , et dàïrs cet éi$^ mènent tout anrlre corps datts une parfeite impossibilité d^aHer remplir cet ^pace. Et en eHet , ce n'est -^«e de la supposition , q«ie totft e^ plein , ^vlH s^sint qu'une partie de matière doit nécessaireiicient prendre la place qu'une autre partie vient de quitter. Mais cette suppo»tion devrait être prouvée autrement que par jm kit en question , qui , bien loin de pouvoir être démontré par l'expérience, est vis8)lement contraire à des «dées daires et distinctes qui nous ce^vaisiqueiirt évidemment qu'il nY a point 'de -ËËiison «fécessaîr^

""'^'^mÊikm^^mÉ^^^mmt^'

384 ^^ L'sifTElfBJBMEirT HUMÂIIT.

entrç V espace et la solidité , puisque nous pou-vous concevoir Tun sans songer à l'autre. Et par conséquent ceux qui disputent pour ou contre le vide , doivent reconnaître qu'ils ont des idées distinctes du vide^^t duplein; c'est-à-dire , qu'ils ^nt une idée de l'étendue exempte de solidité)^ quoiqu'ils en nient l'existence, ou bien ils disputent sur le pur néant. Car ceux qui changent si fort la signification des mots, qu'ils donnent il V étendue le nom de corpSy et qiii réduisent , par conséquent , toute l'essence du corps à n'être rien autre chose qu'une pure étendue sans soUdité , doivent parler d'une manière bien absurde lorsqu'ils raisonnent du vide , puisqu'il est impossible, que l'étendue soit sans étendue. Car enfin, qu'on reconnaisse ou qu'on nie l'existence du vide, il est ccfrtain que le vide signifie un espace sans corps ; et toute personne qui ne veut ni supposer la matière infinie, ni ôter à Dieu la puissance d'en annihiler quelque particule, ne peut nier la possibilité d'un tel espace.

S ^3. * Le mou9ementprouve le Vide.

Mais, sans sortir de l'univers pour aller au-delà des dernières bornes des corps , et sans recourir ,ài la toute -puissance de Dieu pour établir le

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