‹ Œuvres philosophiques de Locke (volume 3)Chapitre 32 sur 141 · LIVRE t, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE t, CHAPITRE I

abstraites et universelles, savent les termes dont on se sert pour les exprimer, cependant, comme ces vérités sont inconnues aux enfants dans le temps qu'ils connaissent d'autres choses, on ne peut point dire qu'elles soient reçues d'un consentement universel de tout être, doué d'intelligence ; et , par conséquent , on ne saurait supposer en aucune manière qu'elles soient innées. Car il est impossible qu'une vérité innée (s'ily en a de telles) puisse éAre inconnue, du moins à une personne qui connaît déjà quelque autre chose ; parce que s'il y a des vérités innées , il faut qu'il y ait des pensées innées (8) : car on ne, saurait concevoir qu'une vérité soit dans l'esprit, si ï'esprit n'a jamais pensé à cette vérité. D'oif il s'ensuit évidemment , que s'il y a des vérités innées , il faut de nécessité que ce soient les premiers objets de la pensée, la première chose qui paraisse dans l'esprit.

(8) « Poiat du tout; car les pensées sont des actions, « et les connaissances ou les vérités , en tant qu'elles sont « en BOUS, quand même on n'y pense point, sont des habi- « tudes ou des dispositions; et nous savons bien des choses « auxquelles nous ne pensons guère. »

6a DE l'eNTENDEMEITT tt^MAÏN.

Elles ne sont point innées , parce qu'elles pa-raissent moins où elles devraient se montrer ûi^ec plus d* éclat, ^

Or qtte c«s maximes générales , dont * nous ^ons parlé jusqu'ici ^ soient inconnues aux enfants j aux^imbéciUes , et k une grande partie du genre humain^ c'est ce que lious avons déjà sufâsamment prouvé t â^où il parait éyidemtnentt que ces sortes de maximes ne sont pas reçties d'un consentement universel , et qu'elles ne sont point naturellement gravées dans l'esprit des hAmme». Mais on peut tirer de là une avitre preuve contre lé sentiment de ceux <|ui préten- , dent que ces maxihies sont innées; c'est què^ 8t c'étaient autant d'impressions naturelles et originales , elles devraient paraître avec {>Ius d'éclat dans l'esprit de certaines personnes , où cependant nous n'en voyons aucune trace^ Ce qui est , à mon avis , une forte présomption que ces caractères ne sont point innés , puisqu'ils SQnt moins connus de ceux en qui ils devraient se faire voir avec plus d'éclat, s'ils étaient effectivemeAt innés. Je veux parler des enfants, des imbécilles, des sauvages et des gens sans lettres ; car de tous les hommes ce sont ceux qui

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ont Fespiit moins altéré, et corrompu par la coutume et par des opinions étrangères. Le savoir et l'éducation n'ont pas fait prendre une nouvelle fonne à leurs, premières pensées, ni brouillé ces beaux caractères gravés dans leur ame par la nature même, en les mêlant avec •des doctrides étrangères et acquises par art. Cela posé, l'on pourrait croire raisonitableraent que ces notions innées devraient se faire voir aux yeux de tout le monde dans ces sortes de personnes, comme il est certain qu'on s'aperçoit sans peine des pensées desenfeints. On devrait sur -tout s'attendre à reconnaître distinctement

ces sortes* de principes dans les imbédlles; car ces principes étant gravés immédiatement dans Famé, si Ton en croit les partisans des idées innées, ils ne dépendent point de la constitution du corps ou de la diffërqnte disposition de ses organes ^ en quoi consiste, de leur propre aveu, toute la différence qu'il y a entre ces pauvres imbécilleâ et les autres hommes. On croirait, dis-je, à raisonner sur ce principe, que tous ces rayons de lumière 'tracés naturellement dans l'ame (supposé qu'il y en eàt db tels) devraient paraître avec tout leu^ éclat dans ces personnes qui n'emploient auam déguisement ni aucun artifice pour cacher leurs pensées : de sorte qu'on devrait découvrir plus aiséme^ en eux cesr ^ppt-^

64 i>£ l'eittendemcnt humain.

miers rayons , qu'on ne s'aperçoit du penchant qu'ils ont au plaisir et de l'aversion qu'ils ont pour la douleur. Mais il s'en faut bien que. cela soit ainsi ; car , je vous prie ^ quelles maximes générales, quels principes universels découvret-on dans l'esprit des enfants, des imbécilles, des sauvages et des gens grossiers et Isans lettres? On n'en*voit aucune traCe (9). Leurs idées isont en petit. nombre, et fort bornées; et d'est uniquement à l'occasion des objets quiJeur sont le plus connus, et qui. font de plus. fréquentes et de plus, for tes impressions sur leurs sens, que. ces idées leur viennent dans l'esprit. Un enfant connaît . sa nourrice et son berceau , et insensiblement il vient à connaître les différentes choses qui .servent à ses.jeuf, à n^sure qu'il avance, en âge. ï)e même, un jeune sauvage a peut-être la tête remplie d'idées d'amour et de chasse , selon que ces choses sont en usage parmi ses . semblables. Mais si l'on .s'attend à voir ds^na J'esprit d'un jeune .enfant sans instruc-

(9) ^ }^ crois qu'il fiaut raisonner tout autrement ici : la « perception de ce qui est en ^ous dépend d'une attention <t et d*un ordre. Et non-seulement il est possible, mais il « est même convenable que les enfants, etc., aient plus « d'attention aux notions des sens , parce que l'attention est « rcglée par le besoin. »..

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tien, OU d'un grossier habitant des bjois, ces maximes abstraites et ces premiers principes des sciences, on sera fort trompé , à mon avis. Dans les cabanes des Indiens on ne parlé guère de ces sortes de propositions générales ; et .elles entrent eqcore moins dans Tesprit des enfants, et dans l'ame de*ces pauvres innocents en qui il ne parait aucune étincelle d'esprit. Mais où elles sont connues ces maxinf^s, c'est dans les écoles et dans les académies où l'on fait profea^ sîon de sciencç, et où l'on est accoutumé à une espèce de savoir et à des entretiens qui consistent dans des disputes sur des matière} abstraites. C'est dans ces lieux -là, dis-je, qu'on connaît ces propositions , parce qu'on peut s'en servir à argumenter dans les formes , et à réduire au silence ceux contre qui Ton dispute, quoique dans le fond elles ne contribuent pas beaucoup à découvrir la vérité, ou à faire faire des progrès dans la connaissance des ^.choses. Mais j'aurai occasion de montrer (a) ailleurs plus, au long combien ces sortes de maximes servent peu à faire connaître la yérité. .

(a) Voyez li'vre IV, chap. 7. • . ;

66 DE l'entendement humain.

Au reste, je ^-ni^ sais quel jugement porteront de mes raisoos ceux qui sont exercés dans Fart de démontrer une vérité; je ne sais, dis-je, si elles leur paraîtront absurdes. Apparemment, ceux qui les entendront pouf la première fois, auront d'abord de la peine à s'y rendre; c'est pourquoi je les ^rie de suspendre un peu leur jugement, et de ne pas me condamner avant que d'avoir ouï ce que j'ai à dire dans la suite de ce discours. Comme je n'ai d'autre vue que de trouver la vérité, je ne serai nullement fâché d'être convaincu d'avoir fait trop de fond sur mes propres raisonnements : inconvénient dans lequel je reconnais que nous pouvons tous tomber, lorsque nous nous échauffons la tête à force de penser à quelque sujet avec trop d'application.

Quoi qu'il en soit, je ne saurais voir, jusqu'ici, sur quel fondement on pourrait faire, passer pour des maximes innées ces deui . célèbres axiomes spéculatifs , Tout ce qui est, est; et // est impossible qu'une éfiose sait et ne soit pas en même temps; puisqu'ils ne sont pas universellement reçus , et que lévconsentement général qu'on leur donne , n'est en rie» différent ' de celui qu'on donne à plusieurs autres progosi-

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