I.lVa£ 11, CHAPITRE 1. I
Pour persuader une chose qui parait si inconcevable, il Êiudrait la prouver autrement que par une simple affirmation. Car qui peut se figurer, sans en avoir d autre raison que l'assertion magistrale de la personne qui Taffirme, qui peut, dis-je, se persuader sur un aussi faible fondement, que la plus grande partie des hommes pensent durant toute leur vie , plusieurs heures chaque jour , à des choses dont ils ne peuvent se ressouvenir le moins du monde, si, dans le temps même que leur esprit en est actuellement occupé, on leur demande ce que c'est. Je crois pour mm que la j^part des hommes passent une i^aode partie de lew sommeil dans songer ; et j'ai BU d on homme qui , dans sa jeunesse , s^ëtait appliqué à Tétude, et avait la mémoire 'assez, heureuse , qu'il n'avait jamais bat agcim songe, avant que d'avoir eu la fièvre dont il venait d*étrc guéri dans le temps qu*îl me pariait. Il avait alors vingt-cinq ou vingt-six ayiç. On pourrait, je crois , trouver plusieurs exemples semblables dans le moifde. Il n'y a du moine personne qui , parmi ceux de sa connaissance , n'en trouve assez qui passent la plus grande partie des nuits sans songev— -
198 DE l'entendement HUMAIN.
Selon cette hypothèse y les pensées d'un homme ^endormi dei^raient être très -conformes à la raison, ""
D'ailleurs , penser souvent , et ne pas conserver un seul moment le souvenir de ce qu'on pense, c'est penser d'une manière bien inutile (34) . L'ame dans cet état - là n'est que fort peu, ou point du tout au-dessus de la condl-
(34) « Toutes les impulsions ont leur efFet ^ mais tous les « effets, ne sont pas toujours notables. Quand je me tourne « d'un côté plutôt que d'un autre , c'est bien souvent par « un enchaînement de petites impressions, dont je ne m'aper- « çois pas /et qui rendent un mouvement un peu plus mal- « aisé que l'autre. Toutes nos actions indélibérées sont des « résultats d'un concours de petites perceptions ; et même «nos habitudes et passions, qui ont tant d'influence dans « nos délibérations , en viennent : car ces habitudes naissent « peu à peu, et par conséquent, sans les petites percep- « tiens, on. ne yiendi:ait point à ces dispositions notables. « Celui qui nierait ces efTets dans la morale , imiterait des « gens mal instruits, qui nient les corpuscules insensibles « dans la physique ; et cependant, il y en a, parmi cevjs. qui « parlent de liberté , qui , np^ prenant pas garde à ces impres- « sions insensibles , capables de faire pencher la balance , ^ s'imaginent une entière indifférence dans les actions mo- « raies , comme celle de tâne île Buridan , mi-parti entre deux ^ prés. »