‹ Œuvres philosophiques de Locke (volume 3)Chapitre 78 sur 141 · LIVRE II, CHAPITRE I. IC · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE I. IC

tion d'un miroir qui , recevant constamment diverses images où idées, n'en, retient aucune. Ces images s'évanouissant et disparaissant sans qu'il y en reste aucune trace, le miroir n'en devient pas plus parfait , non plus (a) que l'ame , par le moyen de ces sortes de pensées dont elle ne saurait conserver le souvenir un seul, instant. On dira peut-être, que, lorsqu'un homme, éveillé pense, son corps a quelque part à cette action , et que le souvenir de ses pensées se conserve par le moyen des impressions qui. se font dans, le cerveau et des traces qui y restent après qu'il a pensé , mais qu'à l'égard des pensées que l'homme n'aperçoit point lorsqu'il dort , lame les retient à part en elle-même , sans faire aucun usage des organes du corps, en sorte

(a) Quant à l'inutilité des songes , je ne sais si. elle est constamment aussi réelle que le dit M. Lodie. Voici du moins une expérience très-commune qui semble prouver le contraire. Un enfant est obligé d'apprendre par ccsur douze ou quinze vers de Virgilte : il les lit trois ou quatre fois immédiatement avant de s'endormir, et il les récite fort bien le 'lendemain , à son réveil. Son ame a-t-elle pensé à ces vers , pendant qvi'il était enseveli dans un profond sommeil ? L'enfant n'en sait rien. GepenHant, si son- «ne a efFectivement ruminé sur ces vers, comme on pourrait, je pense, le soupçonner avec quelque apparence de raison, voilà des pensées qui ne sont pas inutiles à l'homme , quoiqu'il ne puisse point se souvenir que son ame en ait été occupée un seul içoment

!ioo DE l'ejutesdement humaiiv.

qu'elle n y laisse aucune impres^on , ni par conséquent aucun souvenir de ces sortes de pen* sées (35). Mais sans répéter ici ce que je viens de dire de Tabsurdité qui suit d'une telle sup* position, savoir, que le même homme se trcduve par là divisé, en deux personnes distinctes^ je ré* ponds, outre cela, que quelques idées quei'ame puisse recevoir et considérer sans l'intervention du corps , il est raisonnable de conclure , qu'elle' peut aussi en conserver le souvenir sans l'inti^veution du corps; ou bien, la faculté de penser

(35) <t Je suis bien ëldigné de dire cela, puisque je crois « cpi'il y a toujours une étroite correspofldaooe entre le corps « et rame, et puisque je me sers des impressions du corps, « soit en dormant, soit en veillant, pour prouver que l'ame « en a de semblables. Je tiens même qu'il se passe quelque <t chose dans Tame qui répond à la circulation du sang , et à « tous les mouvements internes des viscères, dont on ne « s'aperçoit pourtant point, tout comme ceux qui habitent « auprès d'un rnoolin à eau ne s'aperçoivoit point du bruit « qu'il fait En ef&t, %'tl y avait des impressions dans le « corps , pendant le sommeil ou pendant la veille , dont l'ame « ne (f&i point touchée ou affectée dli tout, il fondrait des « limites à l'union de Tame et du corps, comme si les im-' « pressions corporelles avaient besoin d'une certaine figure « et grandeur, pour que l'ame s'en pût ressentir j ce qui « n'est point soutenabU , ai Tam^ «st incorporelle , car il n'y n a aucune proportion entre une substance incorporelle, et « une telle ou telle modification de la matière. En un mot^ « c'est une grande source d'erreurs de croire qu'il n'y a au- « cune perception dans l'ame que celles dont elle s'aperçoit. *>

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ne sera pas d'un grand avantage à l'ame et à tout autre esprit séparé du corps. Si Famé ne se souvient pas de ses propres^ penses ; si elle ne peut point les mettre en réserve, ni les rappeler pour les employer dans l'occasion; si elle n'a pas le pouvoir de réfléchir sur le passé et da se servir des expériences , des raisonnements et des réflexions qu'elle a faites auparavant, à quoi lui sert de penser ? Ceux qui réduisent l'ame à penser de cette manière , n'en font pas un être beaucoup plus excellent, que ceux qui ne la regardent que comme un assemblage, des parties les f^s subtiles de la matière , gens qu'ils condamnent eux-mêmes avec tant de hauteur.

Car enfin des caractères tracés sur la poussière que le premier souffle de vent efface, ou bien des impressions faites sur un amas d'atomes ou d'esjmts animaux, sont aussi utiles et rendent le sujet aussi excellent que les pensées de Famé qui s'évanouissent à mesure qu'elle pense , ces pensées n'étant pas plus tôt hors de sa vue, qu'elles se dissipent pour jamais, sans laisser aucun souvenir après elles. La nature ne fait rien en vain , ou pour des fins peu considérables ; et il est bien malaisé de concevoir que notre divin créateur, dont la sagesse est infinie, nous ait donné la faculté de penser , qui est si admirable , et qui

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approche le plus de l'excellence de cet être incompréhensible , pour être employée d'une manière si inutile , pour lé moins la quatrième partie du temps qu'elle est en action; en sorte qu'elle pense constamment durant tout ce tempslà, sans se souvenir d'aucune de ses pensées, sans en retirer aucun avantage pour elle-même ou pour les autres, et sans être par là d'aucune utilité à quoi que ce soit dans ce monde. Si nous pensons bien à cela, nous ne trouverons pas, je m'assure, que le mouvement de la matière, toute bruté^ et insensible qu'elle est, puisse être , nulle part dans le monde , si inutile et si a,bsolument hors d'œuvre.

A la vérité , nous avons quelquefois des exemples de certaines perceptions qui nous viennent en dormant , et dont nous conservons le souvenir; mais y a-t-il rien de plus extravagant et de plus mal lié, que la plupart de ces pensées?

Combien^ peu dfè rapport ont-elles avec la perfection qui doit convenir à un être raisonnable? C'est ce que savent fort bien tous ceux qui sont accoutumés à faire des songes , > sans qu'il soit nécessaire de les en avertir. Sur quoi je voudrais bien qu'on me dît, si, lorsque Tame pense

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