‹ Œuvres philosophiques de Locke (volume 3)Chapitre 81 sur 141 · LIVRE II, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE I

Fhomnie a toujours faim , mais qu'il n'a pas toujours un sentiment de faim (Sg); puisque la faim ne saurait être sans ce sentiment-là, non-plus que la pensée sans une conviction qui nous assure intérieurement que nous pensons. S'ils dirent que l'homme a toujours cette conviction, je demande d'où ils le savent, puisque cette conviction n'est autre chose que la perception de ce qui se passe dans l'âme de l'homme. Or, un autre homme peut-il s'assurer que je sens en moi ce que je n'aperçois pas moi-même? C'est ici que la connaissance de l'homme ne saurait s'étendre au-delà de sa propre expérience. Réveillez un homme d'un profond sommeil, et demandez-lui à quoi il pensait dans ce moment. S'il ne sent pas lui-même qu'il ait pens^à quoi que ce soit dans ce temps-là, il faut être grand devin pour pouvoir l'assurer qu'il n'a pas laissé de penser effectivement. Ne pourrait-on pas lui

(39) « Il y a bien de la différence : la faim a des causes « particulières qui ne subsistent pas toujours. Cependant il « est vrai aussi que , même quand on a faim , on n'y pense « pas toujours ; mais , quand on y pense , on s'en aperçoit , « car c'est une disposition bien notable. Il y a toujours des « irritations dans l'estomac , mais il faut qu^elles soient assez «( fortes pour causer la faim. La même distinction se doit « toujours faire entre les pensées générales et les pensées « notables. »>

V^^MMfi

112 DE l'entendement HUMAIN.

soutenir avec plus de raison , qu'il n'a point dormi ? Cest là sans doute une affaire qui passe la philosophie; et il n'y a qu'une révélation expresse qui puisse découvrir à un autre , qu'il y a dans mon ame des pensées, lorsque je ne puis point y en découvrir moi-même. Il faut que ces genslà aient la vue bien perçante, pour voir certainement que je pense , lorsque je ne le saurais voir moi-même, et que je déclare expressément que je ne le vois pas. Et , ce qu'il y a de plus admirable , avec les mêmes yeux qui pénètrent en mpi ce que je n'y saurais voir moi-même (û), ils voient que les chiens et les éléphants ne pensent point , quoique ceè animaux en donnent toutes les démonstrations imaginables, excepté qu'ils ne nous le disent pas eux-mêmes. Il y a en tout cela plus de mystère , au jugement de certaines personnes , que dans tout ce qu'on rapporte des frères de la Rose-Croix; car enfin ni paraît plus aisé de se rendre invisible aux autres , que de faire que les pensées d'un autre me soient connues, tandis qu'il ne les connaît pas lui-même. Mais pour cela il ne faut que* définir l'ame , une substance qui pense toujours, et l'affaire est faite.

{a) Il paraît visiblement par cet endroit,- que c'est à Descartes et à ses disciples qu'en veut M. Locke dans tout ce chapitre.

Page 1