‹ Œuvres philosophiques de LockeChapitre 11 sur 28 · EXAMEN DE l'oPINION · texte numérisé non relu

EXAMEN DE l'oPINION

ramertutne est la sensation du rouge ou de TamerHime. Car, si je n'attache à ce terme, modification de Tesprit, aucune autre idée qu'à celui de sensation quelconque, il est clair que ces deux: termes représentent la même idée, et ne sont que deux noms d'une même chose. Mais avançons, un peu plus dans cette doctriqe des moclificatiohs. Lés divers sentiments sont différentes modifications de Tesprit. L'esprit, ou Tame, qui -perçoit, est une substance immatérielle indivisible. Maintenant je vois sur œ papier du noir et du blanc, j'entends quelqu'un chanter dans la pièce voisine, je sens la chaleur du feu près duquel je suis assis, et le goût d'une pomme que je m^nge, tout cela simultanément.

Alors je demande, en prenant le terme modification danis le sens que l'on voudra lui donner, si la même substance, non étendue, indivisible , peut avoir des modifications diverses , opposées même (telles que celles du noir et du blanc doivent l'être) dans le même moment. Oii bien , fautil supposer des parties distinctes dans une substance indivisible, desquelles Tune sera destinée aux idées 'noires^ une autre aux blanches, une autre aux rouges, et ainsi de suite pour toutes nos sensations infinies en sortes et en degrés, et qui toutes, étant distinctement aperçues^, sont par conséquent des idées distinctes, quoique souvent

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Opposées entre elles, comme le cbsnid et le froid? Plusieurs de ces sensations peuvent être éprouvées par la même personne, et dans le même instant, voilà ce que nous savons tous; mais comment la sensation s'opère-t-elle en nous, voilà ce que j'ignore; et, après avoir entendu l'explication que Ton me donne ici de ce fait,puis-je dire que j'en sache davantage? Assurément, s'il nous est aujisi facile de nous guérir de notre ignorance , c'est un mal bien léger, dont le charme de deux ou trois mots insignifiants pourra toujours nous délivrer ; probatum est Mais , quoiqu'il en soit , quand je me rappelle la figure d'ime des feuilles d'une violette, n'est-ce pas là une nouvelle modification de mon ame, aussi-bien que quand je pense à la couleiur de cette fleur? Mon esprit ne fait-il, ne reçoit-il rien de nouveau, quand je vois cette figure en Dieu?

4o. Selon vous, l'idée de cette figure est en Dieu; et, en supposant que cela soit, elle peut y être sans que je la voie : j'accorde encore cela; mais quand je viens à la voir, tandis que je ne la voyais pas avant, n'est-ce pas là une nouvelle modification de mon esprit, ainsi que vous l'appelez ? Et si voir des figures en Dieu , et avoir ridée d'une couleur, sont également des modifications de l'esprit, votre distinction ne signifie donc rien. Si, voir actuellement en Dieu cette

a^ft ï;xamen de l'opiniobt .

figure qtie ^ p^u de» minutes avant ^ je ne voyais point du tout, n'est pas une nouvelle modifica* tion ou altération de mon esprit , n'est pas une action ou. passion différente <de ce qui existait jN?écédemment 4 il n'y aurait alors aucune différence entre voir «t ne pas vpir. Les idées des figures, vivant l'auteur, existent en Dieu et sont deft^étres r^els en lui^et Dieu étant uni à l'esprit, ces êtres y sont également unis. Tout cela me parait renfermer quelque chose de bien obscur, de bien inconcevable, quand je l'examine en détail; mais accprdons que cela soit aussi clair que possible, la principale difficulté n'est pas levée, ^voir comment se fait la vision. Les idées sont en Dieu; elles sont des chos^es réelles, elles sont intimement unies à mon esprit, parce que Dieu y est intimement uni; mais cependant je ne le* vois pas encore. Comment, apr^s tous ces préparatifs^ qui jusque-là n'otit aucun effet, mon esprit arrive-t-il à voir. les idées? A cela on me répond ill les voit quand il plaît à Dieu de les lui découvrit. De bo&ne foi, je ne voi$ dans cettie réponse qu'un grand détour que l'on ,n^e feit prendre pour me ram<^er ensuite au même point; et, après ce circuit savant, je me retrouve obligé de dire, je vois ou perçois^ ou j'ai des idé^ quand il plaît à Dieu que j'en aie; maifi je ne comprends pas de quelle manière je les ai. Et c'est là ce que

.■Vi£..<iJfe

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je pensais avant de parcourir tous ces raisonnements.

4i> Il dit à l'égard des sentiments que « c'est Dieu qui en est la cause en nous, et qu'il peut en être ta cuise sans les éprouver, parce qu'il voit, dans l'idée qu'il a de notre ame, qu'elle en est capable^ » Je suppose que ce'ci tend à montrer la différence qui existe entre les sentiments et les idées : par ex«npte, les figures et les nombres sont des idées, et sont en Dieu ; et les odeurs, etc. , sont des sentiments en nous, 'et non des idées en Dieu. Premièrement, pour ce qui a rapport à nous-mêmes, je demande pourquoi, lorsque je rappelle à ma mémoire une violette, sa couleur ne serait pas une idée en moi aussi-bien que sa figure. En formant donc la peinture d'une chose visible dans mon esprit, telle qu'un paysage que j'aurais vu, composé de 6gure et de couleur, la couleur ne sera pas une idée, mais la figure sera une idée et la couleur un sentiment. Sans doute chacun peut user des mots comme il lui plaît; mais, si l'on veut instruire le» autres, on doit, quand on emploie deux mots « là où un seul est ordinairement employé, donner quelque raison de la distinction nouvelle que l'on veut établir. Il roe semble que la couleur du souci ^ auquel je pense maintenant^ est, tout autant que sa figure, l'objet immédiat de mon esprit; et qu'ainsi, sui-

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vant la définition de l'auteur, c'est une k/cc. Quant à ce qui concerne Dieu , je demande si , avant la création du monde, l'idée du souci entier, couleur et figure comprises, n'était pas en Dieu. Mais Dieu, dit notre auteur, peut causer en nous les sentiments , parce qu'il voit dans l'idée qu'il a de notre ame, qu'elle est capable de les avoir. Dieu, avant de créer une ame, savait tout ce dont il voulait la rendre capable : il a voulu qu'elle fut capable d'avoir la perception de la couleur du souci, comme de sa figure; il avait donc l'idée de ceitte couleur, dont il voulait qu'elle pût avoir la sensation, autrement il l'aurait rendue capable de connaître quelque chose qu'il n'eût pas connu lui-même; ce qu'il n'est pas permis de supposer. Et, s'il savait ce dont l'ame était capable, il avait nécessairement l'idée de ce qu'il savait; car, avant la création, il ne pouvait exister que Dieu et les idées contenues en lui. Il est vrai que la couleur de cette fleur n'est pas actuellement en Dieu, mais sa figure n'y est pas non plus actuellement; et, comme nous ne pouvons considérer une autre intelligence que par analogie avec la nôtre^^ il nous est impossible de concevoir les idées des choses eu Dieu, avant la création, autrement que de cette manière dont nous les avons, lorsque nous nous les représentons la nuit sans les voir. C'est ainsi que l'on con-

DU P^RE MA.LLEBRANCHE. sSl

çoit qu'il peut avoir Fidée de l'odeur d'une violette, du goût du sucre, du son d'une trompette, et de la douleur ou du plaisir qui accompagne chacune de ces sensations et toutes celles qu'il a voulu que nous fussions capables d'éprouver, quoiqu'il n'en ait jamais ressenti aucune ; de même . que nous avons l'idée du goût d'une cerise en hi~ ver, et de la douleur d'une brûlure, quand elle est guérie. Tout ce que je pense qu'il nous soit possible de concevoir à l'égard de ces idées en Dieu, c'est que les choses qu'il destinait à exister, par la suite des temps, étaient, avec les couleurs, les odeurs et les autres idées qu'elles devaient produire, distinctement représentées en lui. Je n'ai pas la hardiesse dé prétendre expliquer ce que sont ces idées en Dieu; mais je crois pouvoir dire que l'idée de la couleur d'un souci, ou celle du mouvement d'une pierre, peuvent être aussi-bien des êtres réels en Dieu , que l'idée de la figure ou celle du nombre des feuilles d'une fleur. • 42* !-<€ lecteur m'excusera, si je me sers toujours ici du mot sentiment; il appartient à l'auteur, et .je l'entends si mal , que je ne saurais comment le traduire par un autre. Il conclut ainsi : « Je « crois qu'il n'y a aucune vraisemblance dans toutes « les autres manières d'expliquer ces chos^, et « cette dernière (la doctrinç de voir toutes choses « en Dieu) paraîtra plus que vraisemblable. » J'ai

i8a fXAMEir DE l'opinion

considéré eette doctrine îiyec toute la boone foi et l'attention dont j'étais capable ; je déclare qu'elle m'a paru aussi peu^ même moins întellî*' gible que toutes les autreis, et le résumé qu'on en donne est pour tooi entièrement incompréhensible. Le voici : «. Ainsi ^ nos âmes dépendent K de Dieu en toutes façons \ car, de même que c'est « lui qui leur faii: sentir le plaisir , la douleur et « toutes les autres sensations, par l'union naturelle «qu'il a mise entre elles et nos corps, qui n'est (c autrequeson décret^ sa volonté générale; ainsi (c c'est lui qui, par l'union naturelle qu'il a mise « aussi entrera volonté dei'hommè et la repré- <c sentàtion deû idées que renferme l'immensité de <c l'être divin , leur fait connaitre tout ce qu'elles « connaissent; et cette union naturelle n'est aussi K que sa volonté générale. » Cette union de notre volonté avec les idées contenu es (ïans l'immensité de Dieu , me semble des plus étranges : et je ne puis voir en quoi elle tend à éclaircir la doctrine, le l'ai tellement trouvée inintelligible, que j'ai ct'u que c'était une erreur dans l'impression de l'édition dont je me servais, qui était l'ln-4^ imprimé à Paris, en 16784 Je consultai donc Kn-8^,' imprimé également à Paris ^ et j'y trouvai le mot volonté, comme dans l'autre. Je revis là encore l'immensité de l'être divin présentée comme contenant en elle-mêihe Içs

BIT PiRE MALLEBRANCHE. a83

idées auxquelles notre volonté est unie; les* quelles idées, n'étant que celles de quantité, comme je le ferai voir tout-à-l'heure^ me semblent donner une notion très-grossière de ce sujet, comme je Taidéja remarqué. Mais ce que je yensk principalement faire observer ici , c'est que cette unioa de notre volonté aux idées contenues dans l'immensité de Dieu, n'explique point du tout la manière dont nous les voyons. Cette union' de notre volonté aux idées, ou, comme l'auteur s'exprime ailleurs, de nôtre ame à Q^eu, n'est, suivant lui, que la volonté de Dieu* £t, après cette union, nous ne les voyons que lorsque Dieu nous les découvre, c'est-àdire, nous n'avons les idées que par la volonté de Dieu, ce qui s'opère par des voies incompréhensibles pour nous. Et qu'est-ce que tout cela nous explique de plus, que quand on nous dit que l'ame est unie au corps par la volonté de Dieu, et par le mouvement de quelques parties de notre corps. I^es nerfs, par exemple, ou les esprits animaux ont des idées ou perceptions produites en eux, et toujours par la volonté de Dieu. Pourquoi cette doctrine ne paraîtrait-elle pas auâsi claire, aussi intelligible que l'autre? Dans les deux cas, 4 y a, par la volonté de Dieu, union et perception; mais, comment la perception se fait-elle? Cela est également incompréhen-

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sible dans l'un et dans l'autre. Dans le premier^ Dieu découvre les idées qui sont en lui-même, à l'ame qui lui est unie, quand il lui plaît de le faire; dans le second, il découvre les idées ou produit leur perception dans l'ame unie au corps, par le mouvement, et suivant des lois établies d'après sa volonté : mais je confesse l'incapacité où je suis de comprendre, dans aucuhe des deux hypothèses, comment tout cela se fait. De sorte que je suis parfaitement d'accord avec l'auteur, quand il conclut, « qu'il n'y a que Dieu seul « qui nous puisse éclairer. » Toutefois les v#ies par lesquelles il nous éclaire , je ne pense pas pouvoir les comprendre, tant que je n'aurai pas de lui et de moi-même une connaissance beaucoup plus étendue que mon esprit n'est capable d'en avoir, dans son état actuel de ténèbres et d'ignorance.

43. Dans le chapitre VII, l'auteur nous dit qu'il y a quatre manières de connaître. « La prert mière est de connaître les choses par elles- (( mêmes. » Et c'est Dieu seul, ajoute -t- il, que nous connaissons ainsi; parce que « it n'y a que « lui seul qui puisse agir dans l'esprit , et se détc couvrir à lui. » Et d'abord, je voudrais bien savoir ce que c'est que d'agir dans une chose non étendue? Ce sont là de ces expressions empruntées aux objets corporels, qui, appliquées

DU PÈRE MALLEBRAITGHE. a85

à Fesprit, ne signifient rien, ne montrent rien, que notre ignorance. Après avoir dît que Dieu agit dans Tesprit, on ajoute qu'il se découvre à lui ; comme si Vnn de ces effets était cause de l'autre, et pouvait l'expliquer. Mais cette péné- , tration d'une chose non étendue, n'ayant aucun sens pour moi, ce qui suit n'en a pas davantage. Dieu, enfin, se joint à nos âmes, suivant Fauteur; eC, à causé de cela, a nous le voyons d'un£ (c vue immédiate et directe : » il le dit ensuite expressément. Les idées de toutes choses qui sont en Dieu, ne sont en rien différentes de lui-même; * et, si l'action de Dieu dans nos esprits, fait que nous le voyons directement et immédiatement, nous avons la vue immédiate et directe d^ tout ce que nous voyons : car, nous ne voyons ripn que Dieu et les idées ; et il nous est impossible de connaître s'il existe autre chose dans l'univers; jparce que, ne pouvant voir que Dieu et les idées, nous ne pouvons savoir s'il existe autre chose que nous ne voyons pas, que nous ne sommes pas capables de voir. Mais, supposé que l'on puisse entendre quelque chose à cette prétendue pénétration de nos âmes, qu'elle nous fasse voir Dieu directement et immédiatement, pourquoi ne verrions-nous pas aussi directement les autres esprits? A. cela, on me répond que Dieu est le seul esprit qui agisse aétuellement

a86 EXAMEN VB l'opiniobt

dans le noire. Uauteur affirme cela, sans en donner aucune raison ^ et je n'en ¥bis arucitne, sinon qiie cela convient à son hjpotJitèse; Car, la setile preuve, sur laquelle il semble appuyer sa|>roposition, est cette yiié imisiédis^e et. directe qu'il prétend que nous avons de Dieu. Cependant, qu'est-ce que cette vue directe et immédiate qne nous avons de Ûiçu, et que nous n'avons pas d'un chérubin? Les idées d'existence, de puissance, de sagesse, dé bonté, de durée, formenit l'idée. complexe que nous avon^ de l'iia et de l'autre; seulemeoit, nous joignons dans l'un fidée de l'infini à cliaque idée simple, et, dans l'autre, celle du fini. Mais, comment avonsnous la vue de la puissance, de* la bonté, de la sagesse, de la durée, plus directement et imiiié^^ diatetnent, quand nous les considérùns ^^n Dieu, que quand nous les considérons danS' un «ange? La ' ^û 'de ces idées sefnble toujours ' être 4a même; Nous avons, à la* vérité, des preuves plus elaires de l'existence de- Dieu , que de ceille d'un chérubin ; mais l'idée de Pun et celle de l'autre, q^uand elles sont dans mon esprit, me sembieiit être l'objet! d une vue' également directe et immédiate. £t je pense que l'auteur fait porter ses te^ cherches sur les idées qui s^mt dans notre esprit, et non sur l'existence réelle des objets dont nods avons des idées, deux choses^ qui sont fort différentes.

BU PÈRjB MALLEBRAIÏGHE. I^S'J

44- << Il n'y ^ qu^ Dieu (dit-il), qui puisse ce éclairer l'esprit par sa suhstanee. » Quand je saurai ce que c'est que la sub&tqnce de Dieu , et ce que c'est que d'être éclairé par cette aubstaoee, je saurai aussi ce que je dois penser de cette phrase; mais, pour le présent, j'ayoue que tout m'y paraît; obscur; et ces beaux mots de substance y et d'éclairer Vesprity ue m'aident point du tout à sortir de mes doutes.

4S. f(Qn ne peut concevoir (poursuit-il) que « quelque chose de créé puisse représenter l'in- « fini. » Et yoi^ je ne puis concevoir qu'il y ait aucune idée positive, intelligible, dans un esprit fini, qui représente pleinement et clairement l'infini tel qu'il est. Je ne trouve point que l'infinité soil positivement et pleinement représentée dans l'esprit de l'homme, ni qu'il pui^e la comprendre : ce qui devrait être, si son asser-^ tion était véritable , que Dieu éclaire l'esprit par sa propre substance, parce que ni^Ue chose oi^éée n'esit assez étendue poqr représenter ce qui est infini, et que, par conséquent, la présence de l'infii^ie substance de Dieu dans nos esprits est ce qui nous fait concevoir son infinité. Mais c'est là supposer que nous comprenons en notre esprit l'infinie substance de Dieu, qui y est présente, autrement son . raisonnement n'a absolument aucune force, lorsqu'il dit : «Rien de créé

l88 EXAMEN DE l'oPINION

« ne peut représenter l'infini; l'être sans restric- (ction, l'être immense, l'être universel, ne peut « être aperçu par une idée, c'est-à-dire, par un « être particulier, par un être différent de lelre ce universel et infini. » Il est encore une ou deux choses qui m'embarrassent dans cette phrase.

Il y appelle Dieu Yétre unwersel; ce tçrme doit signifier un être qui contient tous les autres, et qui est formé de l'agrégation «d'eux tous ; et, en ce sens, l'univers peut être appelé l'être universel : ou bien, il signifierait l'être en général, qui n'est rien que l'idée de l'être, abstrs^e de toutes les divisions inférieures dé cette netion générale, et de toutes les existences particulières. Mais , que Dieu soit l'être universel, dans l'un de ces deux sens, je ne puis le concevoir; car je ne croiis pas que les < créatures soient, ni une partie de lui-même, ni une deses espèces. Plus loin , il appelle les idées qui sont en Dieu , des êtres particuliers. Tout ce qui existe, est particulier, j'accorde cela, et il est impossible qu'il en soit autrement ; mais ce, qui est particulier en existence, peut être universel en représentation; et c'est,, je pense, ce que sont tous les êtres universels que nous cotmaissons, ou que nous pouvons concevoir.

Mais, que les êtres universels et particuliers soient ce quai l'pn voudra, je ne vois pas comment l'auteur peut dire que Dieu est uu être

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DU PÈRE MALLEBRANCHB. 289

universel, et, les idées que nous voyons en lui, des êtres particuliers; tandis qu'il prétend ailleurs que les idées que nous voyons en Dieu, ^ ne sont en rien dififérentes de Dieu. « Mais (dit- <c il), pour les êtres particuliers, il n'est pas dif- «ficile de concevoir qu'ils puissent être repré- <c sentes par l'Etre infini , qui les renferme dans «sa substance très-efficace et, par conséquent, ce très-intelligible, jo 11 me semble aussi impossible qu'un être simple et infini, dans lequel il n'y a ni variété, ni ombre de variété, puisse représenter urie chose finie, qu'il me le semble qu'une chose finie en puisse représenter une infinie. Je ne vois pas non plus coiiament cette manière spirituelle de contenir les choses est si intelligible , car je n'entends point ce que c'est que de contenir une chose matérielle spirituellement ; et je ne conçois la manière dont les cho-* ses sont contenues en Dieu, que comme celle dont un aggrégat contient les choses desquelles i|^ est formé. C'est ainsi qué.ndus pouvons voiit en effet les parties de l'être divin qui sont à notre portée. Mais, supposer toutes» choses contenues en Dieu de cette manière, c'est supposer que le monde matériel est une partie de Dieu, ou, du moins, qu'il a le pouvoir de produire toutes choses. Dieu contient effectivement en lui-même, toutes choses; et,* de cette manière, il est vrai

•ago BXAMEN DE L OVIiriON

que Dieu contînt toutes choses' en lui, mais, dans cç cas, son essence se» peu pcopre à nous les représenter; ear^ aAots cette^ essence étant la représentatiott des effets d^.son pouivoîrs eUede- ^ vrait nous représeniteir' tout ce qu'il est) capablede prodiùre, ceiquejene trouve. pas qui ait lieu en moi'iaaêtne;. ': . • ;.

a La seconde manière de connaître les cho- ' (cses. (dit .l'auteur), est de les connaître par « leurs idées, c'est - à -<lîre , par quelque chose a. qui soirt différent d'elles^ et c'est ainsi xjae «If bu ccmliait. les choses, lorsqu'elles ne sont oc point intelligibles par elles-mêmes ^ soit parce '««qu'eUes sont: corporailes, soiik parce> ^qu'efie& <x,ne peuvent ^affectes l'esprit, 'ou. se décowvrir (» à, lui* » Je. a'entends:' point ceiraisonmeinent; premièrement^ pance que je né' cançoîs^ pas pourquoi une ligne ou un triangle ne serait pab, aitôsÂ. intelligible que: toute autre cbose que l'on pourrait iK>mmer,. car il ne.fauit pas* perdre /de vue qu'il n^est question ici que ée^ Botne perception, ou de ce dont' nous avons' quelque idée^ ou eonceptioB. dans notre esprit r scscondement^ parée queje.ne cofUprends^pèls ce que l'on entend par«pénétner (affecter) un esprit; et. faut . que . ces* hases du raisonnement resteront îjirintelligibles pour moi, il ne sa«n«ait me. convaiîicre. Cependant^: d'àprès^ tout celft^

DU PÈkE M!AtLE4^RArrcs(£. agjt

l'atiteur conclut éh ces mots: «, Ainsi, c'est en < Dieu et par nos^ iêéei :^ùe nous voyons les atùrps et leurs p^opH'ëfés,^ et c'ëàt J)oiir cela « {(de te ^oiinaîssaBcé <|ue ViôtfîJ erf àVons est trèsafSLvfàite. » Je laisse à tf autres à prônô'ncer si ce quéiA^â v^yoriS' ées cot^ps est vu en Dieu, pati!' là Côtttenhfplatîôé? âés idéeà de^cescôtps qbi sotit en lui. J*aï mohtré pdtirquoi je tie partagé pàîs céttfe opinion ; ftlàfe, ce qu*il coricldtîd dé cette à!^se^tic>R^ n'obtiendra,* je crois ^ f'assetitiràeht dé

pé#À6ni^. Gaf,' qui pourrait affirtner qu*'!! 'cotinîàît |)arfeitenàent lés propriétés du corps, eh géuéral, ou de quelque corps particulier que feé soit ? On s2ri* qii'tiiie propriété dés corps , , éii général, c'est d'afVoîi* des piarti^és cohéretïtès et éfliies ensemble : éar toutes l'es fois ^u'iF eiîsté iùi ébrpsv il y à eoliésioh dé parties;' lââis; qWi petft dire qu'il éiitiînd' ^rfaîtétiïèht cbtt^ eéhésion? Et, à l'égkbd rfes cor^s^ pâlrtièulîer^; |)èrsoïme tie peut dire .uori pîus qu'il éonnâi^sé |>à!rfàiféiûent l'or, par' èxérrfplé, où lé tùârBre et seû pf^bprîétés. Maris rauteur ajb'tfte j poui* s'eipfiifbt!^ rttféux : « L'idée ^qùé nous avonédef l'éteti- *due Suffît pour libus fiiite connaître tôiitès leà i»»pt»oprilêtéâ dottt rétètadue^ést capable, et tibtià ér.né pouvons dési^é^ àVoir ùAe idée pliis dîàdtinete et plus fécbridé'dte l'étériduë, des figui'es <t él?,du ihouvéraent, quecellie c(ùe- Dieu noua eh

^ypiis un^ pajrfaite connais^uçe.des,coFp$.§t ^ ^eurs propriétés, quand diflférçnts jbiomines n'Q»t pas ^a i^iéine idé^ du corps; cyia^thA rs^ifeiirluÎT méijt^e iej: moi, d^ffél^p$ sur qe ppipi;? Jl Qroit qpjie la. simple éten4uc .est cqrps, et ie fftQh que ^'étendue siipple ne fait pa^ jiin çQrps, i|iaî§ réftiep^ue jointe à la solid^t^* Ainsi Tua. 4e DOii$ dl!^^x a une connaissapce imparfaite 4e^ çp^ps i^t de leurs propr.i^té^, C^r, sLles fiorp^ )^€;>pi|| q^e de retendue /et neA.9iuti:ç çhp?e, jfî ^e puis çpppevc^ir çofnffLent ils p^uvejijt S6 mouvpir,«t.sô pl;ioquer VanVRVitr^^ ni jse qui . pe^t . jî>f ip^ des swrfapes di^tjnçtps çl^ns m^ sipjpft e| .unifoiroe é^ei)due. Je conçpis qu'uP^. qhose . siolide , éje»due,,SQ|f mpt)iie; mais alpr^ si ;^'ai ^n. Pie» »n<5 Y^e claire deç. porps^t^de Im^ prppriéiljéis», jç dois VQÎr en Dieu l'idée de la ^oUdité; pr,. diaprés ce q)iie ^if l'auteur dwp 3ÇS édçiirpissçweqte', il »P P^i^ît P^s gu'U admette cel«, ï( dij.wwre? ^ Comme les iflées. des.pbpseisr. qiji spnt (^q, !Di^u (f^ r^pferment tpwfes lenir^ prôpnétQ^, qui.én voit « les id^ées) , en peut voir sucqi^ssiyeit^nt; tqutc^ «^Jes prppriétés. >^ Ceci pe ii^e sen^trl^! pa^ se ÎPPpor^er davantage à ijps idées, soit qu^snous les yqyipns eia Dieu., spit qae îiqus les aypjûs autrement, fo^te idée qujî pqus avpns, dp quelr qMe pjfft qu'elle npqs vieinae, qpnti^fit toutes seiç prQpnéjtés, qui n^ sont que les rapports

D0 FilC M ALLCIBRAirCHE. ISI^S

qu'elle a avec d'autres idées, Fappofts qui som toujours les mêmes. Ce <)u'il dit des propriétés que nous pouvons voir successivement, serait également vrai , que nous les vo3?ions en Dieb , ou par qudque autre moyen. Tout homme qui donne à ^es idées une attlention < suffisante peut reconnaître successivement quelques*unes de leurs propriété»^ mais que nous puissions oounaitre toutes leurs propriétés', cest je crois plus que le raisonnement de l'auteur ne saurait prouver., lorsqu'il ajoute : « Car, lorsqu'on voit Qc les dioses comme elles sont en Dieu, on les a voit toujours d'une manière très - parfaite. » Par exemple, nous voyons en Dieu l'idée d'un triangle ou d'un cercle; s'ensuit-il de là que nous connaissions toutes leurs propriétés? > Il ajoute que «r la manière dont nous les voyons «serait infiniment piarfaite^ si l'esprit qui les «.voit en Dieu était infini » Ici, je dois avouer que^ je ne comprends pas. bien la distinction qu'il fait entre voir d'une manière tpèsj>arfaite et voir une manière infiniment parfaite* Il poursuit ainsi: « Ce qui manque à la connaissance que «noufr avons de l'étendue, des figures et >du «r mouvement , n'est point un défaut de l'idée « qui la représente, mais de notre esprit qui la ce considère. » S'il entend ici , par idée , les ob-» jets réels de nos connaissances, je lui accorde

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agô ÉXAME"îf -DE l'opiniow

volontiers que ce qui manque à notre connaissance de ces objets, vient du défaut de notre esprit, et non pas d'eux; mais s'il entend par idée la perception ou représentation des choses dans l'esprit, je ne puis, en m'obseryant moimême , que la reconnaître et la trouver en moi très-impaifaite et très-défectueuse ; comme , par exemple, quand je désire de percevoir ce que c'est que la substance àe corps ou ^esprit y dont l'idée me manque tout-à-fait. Enfin, je ne trouve rien dans ce paragraphe qui puisse appuyer la doctrine que l'on voit toutes choses en Dieu.

46. La troisième manière d'arriver agx connaissances , est par conscience ou par sentiment intérieur. « C'est ainsi, dit l'auteur, que nous te, connaissons notre afaie; et c'est pour cela que ^ la connaissance que nous en avons est irapar- « faite. Nous ne savons de notre ame que ce d que nous sentons se passer en nous. » Cet aveu me ramène, quoi que je fasse, à l'origine de toutes nos idées à laquelle mes réflexions m'avaient conduit, quand j'écrivis mon livre, savoir: la sensation et la réflexion. Je suis donc forcé de demander à quiconque admet les principes de l'auteur si Dieu n'avait pas l'idée de l'esprit, ou de l'ame humaine, avant de la créer; je demanderai ensuite si cette idée d'une ame humaine n'est pas aussi bien un être réel 'en Dieu,

DU PARE MALLEBRANCHE. ag^

que l'idée d'un triangle? Et, s'il en est ainsi, pourquoi mon ame, étant intimement unie à Dieu, ne voit-elle pas aussi bien l'idée d'ellemême, qui est en Dieu, que l'idée d'un triangle, qui y est aijissi ? S'il nou§ montre l'idée d'un triangle, et non celle de l'ame, ce ne peut être que par cette seule raison , savoir, qu'il nous a donné des sensations extérieures pour percevoir l'une, et aucune pour percevoir l'autre , mais seulement un sentiment intérieur, pour percevoir les opérations de celle-ci. On peut lire ce qu'ajoute l'auteur dans ce paragraphe et dans les suivants, et l'on jugera s'il est allé au-delà du point où s'arrête mon ignorance ; quant à moi , j'avoue que je ne trouve pas qu'il me fasse faire un pas de plus.

47. « Ceci (c'est-à-dire , le peu de connaissance . « que nous avons de notre ame) peut servir (dit-il) « à prouver que les idées qui nous représentent « quelque chose hors de nous, ne sont point des « modifications de notre ame ; car, si l'ame voyait « toutes choses en considérant ses propres mo- «difications, elle devrait connaître plus elaire- « ment son essence ou sa nature, que celle des oc corps, et toutes les sensatioiis ou modifications « dont elle est capable , que leis figiures ou modi- « fications dont les corps^ sont capables. Cepen- « dant elle ne connaît point qu'elle soit capable a d'une telle sensation par la vue qu'elle a

« d'i^lIe-Qoéine ^ eu consultaiifc ^li idée, niais M seulement par ^xpérieiice ; au lieu qu elle coaa natt; que' l'étendue est capable' d'un nombre (c iofiai d^ figures;» par. Tidéé qu'elle a dei'éten-* su due. II. Y a même, certaines sensations, oomoie ^\e^ couleurs et les sons ^. que la {>liipart des M hommeis ne peuvent recOnnailire , si elles sont ft ou, ne sQnt pas des modi&oatiQ^ns de l'ame; et (K il .n'y, a- point de figwes que tous les hommes, « par\ridée qu'ils om dé t l'indue, ne reconnais* « iSent iètre des modifications des corps. x> Tout ceci tend à prouver « que les idées qui nous re* Mprésenleilt quelque chose hors de nous, ne «sonjt pas des modifications de l'ame; » et, ^u lieu de cela, on proave, ce. me semble, que Jes figures s(^t des modifications de l-espace , elnon pas de nos âmes. Car, si l'on voulait prouvar qiHie'Jes idées qui représentent de^ choses hors d^iuous, ae sont pas des modifications de oos âmes, l'on n'aurait pas. mis en opposition l'une avec l'autre ces deux propositions : que l'ame ne conikaît pas > de quelles modifications elle est capable, et > qu'elle connaît de quelles figures l'espacé est capable^ La véritable antithèse de» vait porter sur ce que l'esprit se recoupad^t car pable de la. perception des figures et du oKMJvement, .sans aucune modification de lui-même, et n'est point capable de la perception de son

et de <K)ulçur sans modification de Im-^méme. Car, ici, la que$tioi| n'est pas de savoir si l'espace esl io^pable. de .fi^urie, et nou pas l'amç; m»i$ 31 l'aine est capable, de percevpir ou d'à* i^oii; l'idée* de la figure, sans modification d'elle-!même, et point capable d'avoir l'idée de cou^ leur sans modification d'elle-même* :£n ce moment, je pense à la figure, à la couleui^, et à la.duretéd'ua diamant que j'ai vu il y a\}uelques lemps : dansfce cas, Je désire savoir comment mon esprit connaît, que pejiser à . la figure :4e cet objet ou pn avoir l'idée n'est pas une modi*» fi£|ition dç luirméme , tandis que penser ou avoir l'idée de. la couleur ou de la dureté en est une? Il est certain qu'il y a. changement, ^Itération dans mon e&piit quand je pense à une figure à laquelle, je ne pensais .pas auparavant, au^si bien que quand je pense à une couleur à laquelle je ne pensais pas auparavant. Mais l'une, me diton.^ je la vois çn Dieu, et l'autre est une modi-* ficatiou de mon esprit. En supposant ^ toutefois^ que l'une soit vue. en Dieu ,. ne se fait-il aucune altération. dans. mon esprit entrevoir et nev6ir pas? Et cette .altération doit-elle être appelée ou non , qne modification ? Quand on prétend que voir une couleur , oU entendre un son , est une. modification de l'esprit, qu*est*ce que cela signifie, sinon une altération de l'esprit, qui

3oO EXAMEN DE LOPINION

dépend de percevoir ou de ne pas percevoir le son ou la couleur? Ainsi, quand l'esprit voit un triangle qxi'il ne voyait pas avant, que serait-ce, sinon une altération de Tesprit entre voir et ne pas voir, «soit que la vision* se fasse en Dieu ou non ? Et pourquoi cette isiltération de l'esprit ne i^erait-elle pas appelée modification aussi bien que l'autre? Et, en effet, à quoi nous sert ce mot dan% l'un ou l'autre cas.» puisque ce n'est qu'un nouveau son introduit sans qu'aucune conception nouvelle y soit attachée? Je reconnais que mon esprit est altéré quand je vois une figure ou une couleur, en ce que je me trouve avoir une perception que je n'avais pas; mais^ si pour expliquer cela, on me dit que l'une de ce^ perceptions est une modification de Fes* prit,. que puis-je concevoir de plus, sinon que mou esprit est arrivé à avoir .une seml)lable perception qu'il n'avait pas? Il n'était pas nécessaire d'user du mot de modification, pour m'apprendre une chose que je savais très-bien d'avance.

48. Je ne puis m'empêcher de faire observer eif passant, une autre chose : l'auteur dit que a l'ame connaît que Téte^dae est capable d'un « nombre infini de figures, par l'idée qu'elle a de (c l'étendue; » et cela est vrai. Ensuite, il ajoute : « il n'est point He figures que tous les hommes, a par l'idée qu'ils ont de l'étendue , ne recon-

DU PÈRE MALLEBR ANGH£. 3or

a naissent être des modifications des corps, d II est surprenant qu'il n'ait point dit plutôt des modifications de l'étendue, que des modifications des • corps , puisqu'elles sont découvertes par l'idée de l'étendue; mais la vérité ne comporterait pas cette expression. Car, il est certain que, dans le pur espace, ou dans l'étendue qui n'est pas terminée, il n'y a véritablement aucune distinction de figures ; mais il y a des figures distinctes dans les corps distincts et finis. L'espace simple, ou l'étendue, n'est pas susceptible de semblables modifications ou figures distinctes, étant en lui-même uniforme, inséparable, immuable ; mais, suivant l'auteur, l'espace est susceptible d'avoir des corps de toutes figures et grandf^urs , sans lesquels il n'existerait aucune distinction de figures dans l'espace lui-même* Les corps étant solides, finis, capables dé mouvement, prennent toutes sortes de f^ures et eux. sçuls peuvent les, offrir. Ainjsi, Lçs figures sont, à proprement parler, lq$ modifications des corps, et. le pur espace, qui n'est terminé nulle part. et ne ipeut l'être, est toujours uniformément continué , soit qu'il renferme , ou non , des corps. Cette pensée qu'il énonce là très-clairement, me fait voir aussi clairement que le qorps et l'étendue sont ^ux choses, quoiqu'une grande partie,. de sa dpcjriqç . soit fondée sur le prin-

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