‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 16 sur 26 · AFFECTIONS DE LA VUE · texte numérisé non relu

AFFECTIONS DE LA VUE

Nous venons de considérer les impressions affectives dans un ordre de sensations animales extérieures, relatives à l'instinct dont elles forment la base, ou du moins la partie prédominante. Si nous les considérons maintenant dans l'ordre des sens relatifs à la perception ou à la connaissance dont elles sont un élément obscur et subordonné, nous trouvons d'abord pour la vue, qu'à l'action immédiate du fluide lumineux sur la rétine correspond une affection particulière , qui , demeurant confondue dans le phénomène total de la représentation objective, quand il s'accomplit, ne fait jamais image par elle-même.

Indépendamment des cas où les rayons lumineux agissent en masse sur l'organe extérieur, et où il n'y a qu'une simple affection sans nulle représentation ni perception visuelle, il n'est pas douteux qu'il n'y ait aussi une impression affective particulière, rela-

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tive à chaque son, à chaque rayon de lumière, et c'est par là même que telle teinte ou tel mélange de couleur nous devient plus agréable que toute autre comme excitative de la sensibilité physique de l'œil dans ce juste degré qui constitue le plaisir immédiat attaché à l'exercice de ce sens. Je dis le plaisir immédiat, parce que l'affection visuelle directe, agréahle ou pénible par elle-même , dont je parle ici, n'a presque rien de commun avec ce plaisir de comparaison ou de réflexion, que font éprouver à une vue exercée , l'étendue et la variété des perspectives , le pittoresque des sites, les belles proportions des figures , les tons harmonieux des couleurs. Ce sentiment du beau, du grand, dont la vue est le premier organe, découle d'une autre source plus élevée , et ne naît qu'à la suite d'un travail intellectuel, dont ce n'est pas ici le lieu de parler ; nous observerons seulement, comme titre principal de distinction , que ces sentiments supérieurs suivent la connaissance et en sont les effets nécessaires, tandis que les affections immédiates la précèdent de beaucoup, et en sont indépendantes ; ce qui suffit bien pour motiver une distinction qui se trouve déjà établie dans la physiologie de Descartes.

Les phénomènes de la vision directe, considérés sous le rapport particulier que nous envisageons ici, paraissent indiquer une sorte de propriété vibratoire, spécialement propre à l'organe immédiat de

PSYCHOLOGIQUES ET PHYSIOLOGIQUES. ll\(^

la vue; en vertu de cette vibratilité, les impressions persistent dans le sens externe, avec plus ou moins de force ou de durée, même après que la cause extérieure a cessé d'agir ; c'est cet ébranlement matériel dont parle Buffon ; et ces impressions, spontanément reproduites, peuvent aussi s'y combiner, s'y succéder de toutes les manières, et cela sans aucun concours d'activité perceptive et contre les efforts mêmes du moi qui tend vainement à écarter ces importuns fantômes.

De là , une faculté que j'ai caractérisée ailleurs sous le titre d'intuition immédiate passive; faculté spontanée dans son exercice, indépendante de la pensée ou de toute opération réflexive, qui, comme toutes les déterminations de l'instinct dont elle fait partie , subsiste en vertu des seules lois de l'organisme et de l'espèce d'élasticité cérébrale qui la reproduit. C'est à une intuition pareille et innée , pour ainsi dire, puisqu'elle précède touteexpérience, qu'il faut rapporter ces phénomènes admirables de l'instinct de divers animaux, qui d'abord, après leur naissance, vont juste atteindre l'objet visible approprié par la nature à leurs besoins de nutrition. De là aussi l'apparition irrégulière de ces fantômes de l'imagination dans l'obscurité de la nuit , qui se succèdent quelquefois au regard , prennent tour à tour mille formes bizarres, sans que la volonté puisse en distraire l'organe de l'intuition interne, où ils

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semblent prendre naissance. Ainsi se produisent ces images, tantôt mobiles et légères, tantôt opiniâtrement persistantes, qui accompagnent certains ét;its vaporeux, comme ceux de délire et de manie , en affectant aussi quelquefois, dans leur production périodique, des intervalles réguliers, marqués pour le réveil alternatif des besoins, des appétits, ou des fonctions des organes intérieurs.

Si le sens de la vue a pu être regardé comme le premier organe de l'intelligence, en tant qu'il sert d'instrument propre de perception ou de connaissance à l'être qui a dans sa nature l'intelligence ou l'activité , il peut tout aussi bien être considéré comme un organe de l'instinct , en tant qu'il sert à l'exercice et au développement de la sensibilité animale dans les êtres qui en sont doués le plus éminemment. Sous ce dernier rapport, le seul que nous examinons en ce moment , le sentiment , le sens de la vue rentrent dans cet ensemble d'impressions sympathiques ou d'affinités organiques , qui maintiennent et reproduisent d'après des lois constantes la vie de tous les êtres organisés.

C'est en ayant égard à ces affections sympathiques, dont l'œil est un sens spécial, que l'on peut apprécier le caractère particulier , et trop peu observé, qui distingue les impressions immédiates, faites sur cet organe par les rayons réfléchis des corps animés, où brillent le sentiment et la vie, impressions qui

produisent des affections immédiates bien particulières. Aussi combien d'impressions inaperçues de ce genre se communiquent et s'échangent immédiatement entre divers individus, attirés ou repoussés à leur insu par un regard qui les pénètre. C'est au moyen de cette flamme vivante, lancée par l'œil dans les affections variables de l'âme sensitive, qu'un être passionné électrise ceux qui l'approchent et les force en quelque sorte à se monter à son unisson. Je viens de dire l'âme sensitive ; observez , en effet, que c'est cette partie purement affective de l'homme, dont l'œil est le propre miroir : c'est elle qui s'y peint tout entière, et qui s'y devine par un pur effet de sympathie; ce n'est point ainsi et par de semblables moyens, prompts et spontanés , que les phénomènes de l'esprit et de la volonté percent et communiquent au dehors.

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