‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 17 sur 26 · AFFECTIONS DE L OUÏE · texte numérisé non relu

AFFECTIONS DE L OUÏE

Le sens de l'ouïe, aidé de l'organe, de la parole ou de la voix , tient sans doute un des premiers rangs parmi ceux de l'intelligence ; mais il faut encore en abstraire, pour ainsi dire, une partie purement affective très-notable qui , confondue dans l'état ordinaire avec la perception claire des sons successifs et coordonnés, peut néanmoins s'en distinguer et ressortir

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à part, dans certains modes d'audition très-particuliers.

On ne peut s'empêcher , par exemple, de reconnaître les effets immédiats d'une partie matérielle et vraiment imperceptible de l'impression sonore, ou mieux sonifère , qui du sens externe primitivement ébranlé, ou même sans le concours de ce sens, vont remuer toute la sensibilité intérieure dans ses principaux foyers : c'est ainsi qu'on a vu des individus complètement sourds éprouver des affections particulières dans diverses régions du corps, et surtout à Pépigastre, lorsqu'on tirait près d'eux des sons d'un certain timbre , et surtout lorsqu'ils appliquaient la main sur l'instrument d'où partaient ces sons. Il n'est point douteux qu'alors les nerfs mêmes du tact ne fussent les véritables conducteurs des impressions affectives, produits immédiats de l'ébranlement ou d'une espèce d'ondulation sonore. Dans l'état d'audition parfaite, il y a également telle qualité de sons, tels timbres de voix ou d'instruments qui excitent par eux-mêmes et indépendamment de tout effet attaché au sens de la perception auditive, des impressions éminemment affectives, propres tantôt à faire naître, tantôt à calmer diverses passions; quelquefois à guérir, d'autres fois à produire certaines maladies nerveuses. J'ai été témoin moi-même des effets extraordinaires produits par les sons doux et mélancoliques d'un harmonica.

J'ai vu des personnes, trop sensibles pour pouvoir y résister, frémir dans toutes les parties de leur corps à la première impression de ces sons, s'attendrir, verser âes larmes et finir par tomber en syncope.

Encore un coup, des affections semblables, qui tiennent à l'impression immédiate du son , doivent être bien distinguées et peuvp*" ' ^.e séparées même de la partie perceptive ou de ce jugement rapide qui rend appréciables à l'oreille les accords harmoniques, ou les suites mélodieuses; et lors même que ces affections prédominent, la perception s'obscurcit; plus l'être sensible est affecté, moins l'être intelligent apprécie et juge.

Remarquez que c'est à ce qu'on appelle timbre dans les sons et accent dans les voix que s'attache cette partie proprement affective des phénomènes auditifs, et c*est par là aussi que l'ouïe est un des principaux organes de cette sympathie qui rapproche et lie intimement tous les êtres doués de la faculté de sentir et de manifester ce qu'ils sentent, par les diverses modifications de la voix, à chaque passion ou émotion de l'être sensitif.

La nature semble avoir lié à chaque passion un accent particulier, qui l'exprime et fait sympathiser avec elle tous ceux qui peuvent en entendre le signe : c'est la nature même qui inspire ce cri profond de l'âme, que toutes les âmes entendent et auquel

toutes répondent à l'unisson. La parole articulée, la véritable expression intellectuelle, est encore loin du berceau de l'enfance , et déjà un instinct natif modifie ses premiers vagissements de manière à exprimer des appétits , des besoins , des affections ou des passions naissantes; déjà la mère, instruite à la même école, a saisi cette sorte de langage ; elle y répond à son tour par d'autres signes accentués , dont la sympathie explique le sens et fixe toute la valeur.

Ce pouvoir sympathique des accents et des voix se trouve aussi dans toutes les langues des peuples encore enfants, qui ont à se communiquer plus de sensations que d'idées. Là se trouve encore en grande partie l'ascendant extraordinaire de ces orateurs passionnés, qui ont su saisir les inflexions propres à émouvoir les âmes, et imiter ou reproduire les signes liés par la nature à chacune des passions qu'ils veulent exciter. Tel est ce pouvoir magique, non seulement de la parole articulée, comme symbole de l'intelligence , mais de la voix accentuée comme talisman de la sensibilité.

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