‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 18 sur 26 · PHÉNOMÈNES CONSECUTIFS AUX SENSATIONS ANIMALES · texte numérisé non relu

PHÉNOMÈNES CONSECUTIFS AUX SENSATIONS ANIMALES

Toutes les fois que la force active du vouloir ou de la pensée n'a pris aucune part directe ou indirecte à une impression sensitive, reçue ou produite

spontanément dans une partie ou dans un centre organique quelconque, cette impression pourrait se répéter ou être reproduite de la même manière une infinité de fois, sans être reconnue ou sans que l'être sensitif pût reconnaître son identité ou se reconnaître en elle comme ayant déjà été incontestablement modifié. Dire qu'il y a souvenir, réminiscence d'une sensation répétée dans deux temps différents , c'est dire d'abord qu'il y a eu aperception ou conscience du moi dans la première modification ; dire de ce moi qu'il se reconnaît identique à lui-même dans deux temps différents, c'est supposer dans la sensation organique des éléments intellectuels qui n'ont certainement rien d'analogue aux phénomènes de l'organisme et de l'animalité.

En admettant même la conscience du moi jointe aux sensations de diverses espèces, comment ne voit-on pas que cette forme intellectuelle de souvenir ou de réminiscence n'est jamais unie avec aucun des éléments ou des produits de la sensation passive, et qu'il y a les différences les plus notables, sous ce rapport, entre des sens qui ont chacun leur mémoire propre plus ou moins faible ou obscure , vive ou tenace ?

Et d'abord les affections premières des organes internes sont de ces déterminations qu'on rapporte à un instinct vague et obscur, comme absolument étrangères au sentiment du moi, où est la

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source de toute évidence ; ces premières affections, dis-je, nées avant le vouloir ou hors de l'aperception du moi, ne peuvent que lui rester étrangères et ne revivront jamais, par suite, sous forme de souvenir.

Le moi seul se ressouvient ou se reconnaît le même dans les impressions quelconques où il a été antérieurement.

La combinaison vivante ou organique, l'animal, ne se ressouvient pas. S'il y a en lui un principe d'unicité vitale, ce principe ne se connaît pas, ne sait pas qu'il reste.

Sans doute , la force vivante a dans chaque espèce d'êtres organisés ses déterminaisons premières nécessaires, qu'elle ne tient que d'elle-même ou de la nature. Et de là ces premiers mouvements instinctifs , ces tendances ou appétits qui se manifestent avant toute expérience dans l'animal naissant.

Mais la répétition des premiers actes , ainsi déterminés par une impulsion tout aveugle, laisse des traces dans la machine vivante. Les mouvements de diverses parties de cette machine se lient et se coordonnent de plus en plus, suivent la même direction; de là la force croissante des premiers penchants ou appétits, le retour périodique des mêmes besoins et des fonctions qui s'y rapportent , et tout cet ensemble de moyens bien appropriés et

coordonnés au but de la vie animale, qui annoncent ou imitent une intelligence qui se connaît.

En fait, tout se réduit, dans l'animal, à la solidarité de toutes les parties du système sensitif organique, à la connexion plus ou moins intime qu'elles ont entre elles et avec un centre commun , qui est le rendez-vous des impressions de toute espèce.

Mais quelle peut être cette influence réciproque, cette suite d'action et de réaction exercées par des organes partiels (internes ou externes) sur un centre cérébral , et par ce centre, qui est le lien des images sur les diverses parties du système sensitif; quelle peut être, dis-je, cette influence, et comment la considérer autrement que comme s' exerçant d'organe à organe, ou d'une partie du physique sur une autre de même nature , loin de pouvoir être considérée , comme on l'a prétendu , en confondant toutes les idées , tous les faits de diverse nature , sous le faux titre d'influence ou de rapport du physique avec le moral?

Les passions animales, dans l'homme même qui les subit, ont les caractères de l'instinct primitif et pourraient être considérées aussi comme des instincts secondaires ou acquis.

Sous ce rapport , on a pu dire que les passions ont toutes leur source ou leur foyer dans la vie organique ; mais les phénomènes sensitifs ou instinctifs qui se joignent à ces passions ou qui les suivent, ni. 17

n'ont certainement rien d'intellectuel, de inoral ou d'actif, et c'est bien vainement qu'on prétend les rapporter aux fonctions pins élevées dune antre vie.

Les images ou intuitions qui viennent de la chair et du sang ou qui s'y rapportent (comme dit l'Écriture), restent véritablement dans le domaine du physique et n'en sortent point.

L'imagination asservie à tels fantômes qui l'assiègent , la spontanéité , la périodicité des images liées au retour périodique de telles fonctions ou à la renaissance de tels besoins organiques; l'impuissance où est le moi constitué comme il est, de changer ou de distraire le cours de ces impulsions animales, et, dans les cas extrêmes, la suspension complète du vouloir ou de la conscience et du compos sut absorbés dans l'animalité pure (simplex in vitalitate ) : tels sont les caractères de la passion , qui a sa source et son mobile dans l'organisme animal.

De telles passions n'ont point de mémoire.

En général , il n'y a souvenir proprement dit d'aucune impression sensible , en tant qu'elle est affective et inhérente à la vie animale seulement.

Se souvenir d'avoir senti serait sentir encore comme la première fois , au degré près. Ceci s'applique à toutes les espèces de sensations animales précédemment examinées dans l'exercice purement passif des sens externes, de l'odorat, du goût, de l'ouïe et de la vue.

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Ce qui trompe , en pareil cas, c'est que l'on confond sans cesse la partie affective de nos sensations avec la partie intuitive ou représentative, qu'on exprime l'une et l'autre par le même signe , où l'on enveloppe de plus l'aperception , la conscience du moi , qu'on suppose faussement indivisible de toute sensation intuitive.

Par exemple, que l'animal frémisse ou recule d'effroi en présence d'un objet qui l'a frappé antérieurement d'épouvante ou dont il a éprouvé de vives douleurs , on dira , par un abus de mot ou par fausse assimilation, que l'animal se souvient, qu'il reconnaît l'objet.

Mais n'avons-nous pas en nous-mêmes des preuves de fait, que le retour de certaines affections ou émotions de sensibilité, en présence des lieux ou des objets où elles furent excitées la première fois, ou seulement de quelques circonstances accessoires liées à ces émotions, que ce retour, dis-je, d'un état sensitif qui a précédé, est tout à fait différent du souvenir de l'objet lui-même ou de la réminiscence. Tellement qu'en revoyant tel lieu , telle personne , complètement effacée de la mémoire , en se trouvant replacé dans des circonstances tout à fait oubliées, on peut se sentir saisi d'impressions affectives, de certaines émotions qu'on ne sait à quoi rapporter ; et si le souvenir revient à la suite de ces déterminations sensitives aveugles, si tel tableau du

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passé vient à se dérouler de nouveau dans la mémoire, combien ne sentons-nous pas la diversité de source et de caractère de ces deux sortes de déterminations ?

Si nous ignorons aussi très-souvent pourquoi certains objets ont un pouvoir extraordinaire de nous émouvoir sensiblement, de nous attirer ou de nous repousser à la première vue , indépendamment de toute liaison d'idées dont on puisse se rend recompte , la cause peut en être dans certaines déterminations premières, certains états sensitifs, préexistants. Les affections , qui jamais ne tombent sous l'œil de la conscience, ne peuvent se rattacher à la chaîne du temps ou de l'existence du moi. de la personne identique.

Et pourtant, la sensibilité animale en a retenu des traces, en a conservé certaines déterminations qui se renouvellent dans des temps marqués ou par le retour de certaines circonstances qui peuvent servir, jusqu'à un certain point, à éclairer leur origine et à suppléer au défaut de réminiscence.

Ainsi, il est certains états de sensibilité ou d'imagination qui semblent se projeter comme dans une sorte de champ vague et indéfini qui tient à l'existence passée. Ces états peuvent, en effet, se rallier, soit à d'anciens songes, soit à des déterminations affectives étrangères au moi par elles-mêmes, mais organiquement associées à quelque circonstance

élémentaire d'une perception ou d'un sentiment de conscience.

Les lois vitales ou même purement physiques qui ramènent, soit périodiquement, soit d'une manière accidentelle, un certain état de l'organisme, déterminent le retour de diverses impressions , images ou idées qui s'y trouvent liées en premier lieu.

C'est bien là un nouvel exemple de ce fatum du corps , étranger à la prévoyance de l'esprit et indépendant de cette activité qui rompt quelquefois les liens du destin (quodfati fœclera rumpit).

Ce retour périodique de certains modes sensitifs déterminés , et l'espèce d'images auxquelles ils se lient , sont un des phénomènes les plus notables de cette existence mixte, où prédomine la passivité animale.

Chacun peut en trouver des exemples en luimême.

J.-J. Rousseau, dans ses Confessions, et Grétry, dans ses Essais sur la musique, ont rapporté des exemples notables de ces diverses modifications affectives qui reviennent chaque année avec la même saison. Celles du printemps ont une autre couleur, un ton sensitif tout autre que celles de l'été , ou que les images lugubres qui s'élèvent spontanément dans le passage de l'automne à l'hiver.

Que la physiologie explique ou nonces variations, les faits n'en restent pas moins pour l'observateur,

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qui peut se sentir lui-même dans ces divers éLats, en se regardant du dehors au dedans.

Ce qui trompe encore dans Jes jugements qu'on porte sur l'extériorité ou l'étrangeté des causes des phénomènes d'un ordre aussi intime à notre existence sensitive, c'est le rôle principal que joue le sens de la vue, qui prédomine en effet dans tout le système de la représentation.

La vue est le sens propre de l'imagination passive, en vertu de sa nature ou de ses habitudes; elle exerce une véritable domination sur toutes les facultés de l'homme comme sur celles des animaux les plus élevés de l'échelle. La continuité, la promptitude et la facilité de son exercice auquel on a fait usurper le domaine du toucher, plus lent et plus réfléchi, font aussi que nous sommes d'autant moins habiles à apercevoir ce qui est en nous ou nousmêmes que nous sommes toujours plus enclins à représenter , imaginer et sentir ce qui est au dehors.

Fondée sur ce sens dominateur, l'imagination tend toujours, en effet, à rattacher à quelque lieu de l'espace ou à mettre dans une sorte de relief jusqu'aux modes les plus intimes de la pensée, jusqu'aux produits immédiats de la force qui la constitue.

C'est ainsi que nous allons sans cesse demandant à une nature étrangère ce que nous sommes, que

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nous cherchons uniquement dans l'objet ce qu'est en lui-même le sujet.

Portés sur les ailes de cette imagination, qui tantôt nous élève jusqu'aux cieux, tantôt nous fait descendre jusque dans les abîmes, nous croyons saisir et contempler la pensée, et nous n'embrassons qu'un fantôme qui n'est pas elle.

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