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POINTS DE VUE DE BUFFON ET DE BOSSUET SUR LES SENSATIONS ANIMALES

Dans son Discours sur la nature des animaux, j'admire le talent philosophique plus encore que l'éloquence de notre illustre Buffon. Il ne pouvait avoir pris pour type des sensations matérielles et des facultés qu'il attribue aux animaux, le sens de la vue ou celui des intuitions internes qui s'y rapportent. Ce grand naturaliste observe en commençant, avec une grande raison, que s'il n'existait pas d'animaux la nature de l'homme serait bien plus incompréhensible. Il semble, en effet, que l'observation de la nature animale peut servir comme d'une sorte de contrôle ou de moyens de vérifier hors de nous cette espèce de facultés toutes sensitives dont nous saisissons quelques traits en nous-mêmes, dans certains états de l'organisme où l'homme se trouve le plus rapproché de sa simplicité native (simplex in vitaliiate ).

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Mais il n'est pas moins vrai que si l'homme ne participait pas à l'existence animale par une partie de son être, la nature des animaux lui serait tout à fait incompréhensible, et il ne verrait en eux ou que de pures machines ou des êtres pensants comme nous.

Les métaphysiciens qui ont voulu intellectualiser toutes les sensations, ont embrassé la première de ces opinions extrêmes.

Les physiologistes qui ont prétendu ramener à la sensation toute l'intelligence et l'activité humaine, ont soutenu la deuxième.

Les premiers ne voient dans tout animal qu'un automate insensible, mu par des lois purement organiques.

Les seconds ne voient dans l'homme qu'un animal mieux organisé et qui ne diffère des autres animaux que par le degré et non par la nature de ses facultés.

Condillac a soutenu la première thèse contre Buffon. En comparant les arguments de part et d'autre on dirait que ces deux célèbres antagonistes ont changé de rôle; c'est le métaphysicien qui attaque toute la science de l'homme intellectuel, et c'est le naturaliste qui oppose la pensée et la liberté de l'esprit moral à l'aveugle nécessité de la nature animale.

« Comme l'homme n'est pas un simple animal, comme sa nature est supérieure à celle des animaux, nous devons nous attacher à démontrer la cause de

cette supériorité, et établir, par des preuves claires et solides, le degré précis de cette infériorité de la nature des animaux, afin de distinguer ce qui n'appartient qu'à l'homme de ce qui lui appartient en commun avec l'animal. »

Buffon entre ici dans le détail des fonctions animales, et distingue dans l'économie deux parties, dont la première agit sans aucune interruption, les organes de la vie intérieure, le cceur,le poumon, etc. La seconde n'agit que par intervalles et pendant la veille, les sens, les mouvements volontaires.

Les êtres organisés, privés de sens et de mouvements progressifs , sont des animaux qui dorment toujours.

« Je n'assurerai pas, dit l'auteur, que ces êtres sont privés de tout sentiment, mais du moins ils ne sentent que d'une manière confuse et bien imparfaite.» Après avoir examiné l'influence des besoins organiques de l'animal et l'action des objets sur les sens, les appétits ou les répugnances, et le premier désir, l'auteur se propose ce grand et difficile problème : « Comment concevoir ce qui s'opère au-delà « des sensàce terme moyen entre l'action des objets « et l'action de l'animal? opération dans laquelle « cependant consiste le principe de la détermination « du mouvement, puisqu'elle change et modifie « l'action de l'animal, et qu'elle la rend quelquefois « nulle malgré l'impression des objets. »

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« Cette question est d'autant plus difficile a résoudre , qu'étant par notre nature différents des animaux , l'aine a part à presque tous nos mouvements, et peut-être à tous, et qu'il nous est trèsdifficile de distinguer les effets de l'action de cette substance spirituelle, de ceux qui sont produits par les seules forces de notre être matériel. Nous ne pouvons en juger que par analogie , et en comparant à nos actions les opérations naturelles des animaux. Mais comme cette substance spirituelle n'a été accordée qu'à l'homme, et que ce n'est que par elle qu'il pense et qu'il réfléchit ; que l'animal est au contraire un être purement matériel, qui ne pense ni ne réfléchit, et qui cependant agit et semble se déterminer , nous ne pouvons pas douter que le principe de la détermination du mouvement ne soit dans l'animal un effet purement mécanique, et absolument dépendant de son organisation. »

« Je conçois donc que dans l'animal, l'action des objets sur les sens en produit une autre sur le cerveau, que je regarde comme un sens intérieur et général , qui reçoit toutes les impressions que les sens extérieurs lui transmettent. Ce sens interne est non seulement susceptible d'être ébranlé par l'action des sens et des organes extérieurs , mais il est encore, par sa nature, capable de conserver longtemps l'ébranlement que produit cette action; et c'est dans la continuité de cet ébranlement que con-

siste l'impression , qui est plus ou moins profonde, à proportion que cet ébranlement dure plus ou moins de temps. »

« Le sens intérieur diffère donc des sens extérieurs, d'abord par la propriété qu'il a de recevoir généralement toutes les impressions, de quelque nature qu'elles soient; au lieu que les sens extérieurs ne les reçoivent que d'une manière particulière et relative à leur conformation , puisque l'œil n'est pas plus ébranlé par le son que l'oreille par la lumière. Secondement , ce sens intérieur diffère des sens extérieurs par la durée de l'ébranlement que produit l'action des causes extérieures; mais pour tout le reste il est de la même nature que les sens extérieurs. Le sens intérieur de l'animal est, aussi bien que ses sens extérieurs, un organe, un résultat de mécanique, un sens purement matériel. Nous avons, comme ranimai , ce sens intérieur matériel, et nous possédons de plus un sens d'une nature supérieure et bien différente, qui réside dans la substance spirituelle qui nous anime et nous conduit. »

Je suis loin d'admettre toutes les explications mécaniques des phénomènes de la vie ou de la sensibilité animale, et je crois qu'il n'y a rien de purement matériel ou mécanique dans la sensation , même dans l'impression vitale la plus pure.

Mais laissant à part les explications pour ne voir

que les distinctions des faits de deux natures» Buffon me semble avoir établi plusieurs distinctions de la manière la plus solide, la plus conforme à l'expérience intérieure bien consultée.

« L'œil, dit-il, est celui de tous les sens, dont les « ébranlements ont le plus de durée. Ce sens peut « être regardé comme une continuation du sens « interne. »

C'est cette analogie entre les propriétés de la vue et celles de l'imagination, qui donne à ce sens son caractère de prééminence dans l'organisation humaine.

On voit combien ceci s'accorde avec nos observations précédentes. Tous les sens ont la faculté de conserver plus ou moins les impressions des causes externes, mais l'œil bien plus que tous les autres, et le cerveau où réside le sens interne de l'animal a éminemment cette propriété. Par là s'expliquent toutes les actions des animaux, tout ce qui se passe dans leur intérieur ; par là aussi, nous nous assurons de ce qu'il y a de"commun entre l'animal et l'homme, et de la différence essentielle et infinie qui sépare ces deux natures.

« Les sens relatifs à l'appétit, l'odorat, le goût, sont plus parfaits et bien plus tôt développés dans l'animal. Pour l'homme, ce sont les sens relatifs à la connaissance, la vue, le toucher et l'ouïe, qui ont la supériorité d'organisation et de perfectionnement.»

« Mais l'excellence des sens et la perfection même qu'ils peuvent acquérir, n'ont des effets bien sensibles que dans l'animal; il nous paraîtra d'autant plus actif et plus intelligent, que ses sens sont plus perfectionnés. »

« L'homme au contraire n'en est pas plus raisonnable , pas plus spirituel pour avoir beaucoup exercé ses yeux et son oreille.. ... C'est que l'âme de l'homme est comme un sens supérieur spirituel entièrement différent , par son essence et par son action, de tous les organes extérieurs. »

Tout ce qui dans l'homme ne peut être circonscrit dans les limites du sens interne matériel rentre donc nécessairement dans la sphère d'activité de ce sens spirituel. Ces deux puissances sont séparées ainsi par une ligne de démarcation que l'observation des faits des deux natures peut seule traverser.

Si l'animal acquiert en si peu de temps toutes ses facultés, c'est qu'elles sont toutes relatives à l'appétit, principe unique des déterminations animales.

Pour l'homme, l'appétit est faible ou subordonné; il influe bien moins que la connaissance sur les mouvements extérieurs.

« Tout concourt à prouver, en effet, que, même dans le physique, l'homme est conduit par un principe supérieur aux appétits qui remuent l'animal. S'il y a du doute sur ce sujet, c'est que nous ne

concevons pas bien comment L'appétit seul peut produire dans l'animal des effets si semblables à ceux que produit chez nous la connaissance ; mais il n'est pas impossible de faire disparaître toute incertitude à cet égard et même d'arriver à la conviction, en distinguant en nous-mêmes ce que nous faisons en vertu delà connaissance, de ce que nous ne faisons que par la force de l'appétit. »

C'est bien, en effet, le sens intime qui nous fournit ici le propre critérium de la certitude. Buffon , qui le reconnaît expressément dans plu^ sieurs endroits de cet excellent Discours sur la nature des animaux, perd de vue ce critérium lorsqu'il se livre aux explications mécaniques des actes ou des mouvements déterminés par l'appétit ou les passions animales. C'est par ce côté aussi qu'il prête le flanc aux critiques de Condillac, qui en a luimême encouru de plus graves en méconnaissant tous les faits caractéristiques de la nature humaine , qu'il assimile à l'animal.

Nous pouvons consentir , en effet , à ignorer éternellement ce qui se passe dans le cerveau et dans le sens matériel de l'être sensitif , quand il est déterminé à avancer pour atteindre, ou à reculer pour éviter un objet de sensations agréables ou pénibles, favorables ou contraires à son existence ; il nous suffit de savoir et de sentir en nous-mêmes que , dans tous les cas où la sensation de plaisir ou de

douleur est le principe exclusif de Faction ou du mouvement animal , l'être sensitif est déterminé et ne se détermine pas, entraîné qu'il est par l'organisme et à son insu. Jusque là donc, il n'est pas une personne, mais un animal. Le fait est évident par lui-même; l'incertitude ne roule que sur les explications mécaniques inutiles au fond pour assigner la part de l'homme et de l'animal , de la liberté et de la nécessité, du moi et du non-moi.

« Les animaux, se demande notre auteur, n'ontils donc aucune connaissance? Faut-il leur ôter même le sentiment, la conscience de leur existence ? »

Loin de là, Buffon accorde tout aux animaux, à l'exception de la pensée et de la réflexion. Ils ont le sentiment même plus exquis que nous ne l'avons, témoin l'excellence de leurs sens relatifs à l'appétit, la répugnance naturelle et immuable pour certaines choses, leur attrait pour d'autres et l'ardeur avec laquelle ils s'y portent. Les animaux ont , comme nous, de la douleur et du plaisir ; ils ne connaissent pas le bien et le mal , mais ils le sentent ; ce qui leur est agréable est bon , ce qui leur est désagréable est mauvais. L'un et l'autre ne sont que des rapports convenables ou contraires à leur nature et à leur organisation.

11 aurait fallu dire de même que les animaux ne savent pas qu'ils existent , mais le sentent, et que

ce sentiment simple, immédiat, n'est autre que la vie elle-même. Ne dites donc pas que l'animal a la conscience de son existence actuelle , quoiqu'il n'ait pas celle de son existence passée; qu'il perçoit une sensation actuelle , quoiqu'il n'ait pas comme nous la faculté de comparer, seule puissance qui produit les idées ; que c'est là uniquement ce qui manque à l'animal pour être une personnalité identique comme nous.

« La conscience de son existence , dit , en effet , « Buffon, ce sentiment intime qui constitue le moi, « est composé, chez nous, du sentiment de notre « existence actuelle et du souvenir de notre exis- « tence passée. » C'est par la comparaison des deux sensations que nous avons la connaissance ou l'idée du moi.

Le naturaliste a tourné ici autour du fait primitif de conscience sans apercevoir où il est ; mais peu de métaphysiciens ont le droit de lui en faire un reproche ; car aucun ne s'est plus approché , à mon avis , du véritable principe de la science de l'homme.

Il lui a manqué de reconnaître qu'avant la comparaison et le jugement, est le premier de tous les jugements de fait, celui qui pose, en donnant un sens à ce mot est, un sujet distinct de l'attribut , une force distincte de son produit aperçu ou senti simultanément avec elle.

Il n'y a de comparaison possible que sous la con-

dition de ce premier jugement simple, indivisible, de la première détermination active , du premier sentiment de vouloir, principe nécessaire antérieurement à toute comparaison ou idée comparée ; faute de l'avoir reconnue , Buffon n'a pu asseoir la science de l'homme moral sur sa véritable base et déterminer exactement le point qui sépare la psychologie humaine de la psychologie animale.

Mais, si la division qu'il établit entre les deux natures est incomplète en principe , du moins elle n'a rien que de vrai en résultat, rien qui contrarie les faits de conscience et blesse le sentiment de notre dignité.

« La puissance de réfléchir ayant été refusée aux animaux, ils ne peuvent former d'idées; par conséquent , leur conscience d'existence est moins sûre , moins étendue que la nôtre. »

Une conscience qui n'est pas sûre, qui admet des degrés , n'est pas le fait intérieur ainsi que nous l'appelons. Buffon s'est embarrassé ici dans la langue psychologique, et c'est moins sa faute que celle de la langue elle-même ou de ceux qui en ont fait ou si mal interprété la grammaire.

Aussi ce que ce savant auteur pensait au fond sur ce sujet vaut mieux que ce qu'il dit.

Tout le morceau qui suit , en effet , est parfaitement d'accord avec les faits de la nature animale , tels que j'ai cru à mon tour pouvoir les spécifier ou

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