‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 22 sur 26 · D'UNE OPINION DE CABANIS · texte numérisé non relu

D'UNE OPINION DE CABANIS

« Le bonheur, dit Cabanis, consiste dans le libre exercice des facultés , dans le sentiment de la force et de l'aisance avec lesquelles on les met en action. »

A cette condition, il n'est guère d'homme moins heureux que moi. L'exercice des facultés que j'ai le plus cultivées et auxquelles je tiens le plus, est toujours en moi plus ou moins pénible, et je n'ai presque jamais le sentiment de force et d'aisance dans leur exercice. — Mais est-ce bien là tout le bonheur de l'homme raisonnable et sage? — D'abord il faut distinguer un état de bonheur absolu , où l'on peut dire que l'homme est d'autant plus heureux qu'il a l'exercice libre de facultés plus nombreuses, plus relevées. Mais comme l'absence de ces facul-

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tés n'empêche pas le bien-être d'un homme qui ne les connaît pas ou qui ne les pourrait exercer, on peut dire , et l'expérience le prouve , qu'il peut y avoir un bonheur relatif assez grand pour un être qui n'a aucune de ces facultés dont on dit que le libre exercice constitue le bonheur ; et le plus simple sentiment de l'existence rend peut-être plus heureux, en ce sens, l'être passif qui en jouit, que celui à qui la nature et l'habitude font un besoin de l'exercice des plus nobles facultés, etc.

« C'est un besoin général pour la machine vivante de sentir et d'agir » : c'est un besoin pour l'âme d'aimer et d'espérer, d'attendre son bonheur de ce qui est plus haut qu'elle et qui ne tient à rien de sensible. Il est tout à fait faux de dire que le bonheur moral soit un résultat particulier du bien-être physique , ou ne soit que ce même bien-être considéré sous un autre point de vue, etc.

On peut être très-heureux par l'espérance et l'amour, dans un état de mal-être physique et lorsque la machine vivante se trouve le moins bien disposée pour sentir et agir.

En prenant pour vrai tout ce qu'ont écrit Cabanis et les physiologistes de la même école, sur les déterminations de la sensibilité ou l'instinct animal , sur la correspondance des âges, des sexes, des tempéraments, des climats, etc. , avec les affections et

les idées ou images, les physiologistes n'auraient jamais décrit qn'une partie de l'homme ( l'animal ) en traitant ce sujet double comme s'il était simple, simplex in animalitate.

Il est bien vrai , et c'est un fait d'expérience intérieure ou de sentiment intime, que nos affections et nos idées prennent à chaque âge , à chaque saison, chaque jour et même à chaque heure, une teinte ou une direction correspondante à certaines variations organiques tout à fait spontanées et sur lesquelles le moi, l'activité du vouloir, n'ont aucune prise immédiate. Ainsi nos goûts sensibles, nos attraits , nos répugnances , non seulement pour les objets des sens , mais encore pour les idées , et les vérités, et les occupations intellectuelles, peuvent varier et se modifier à l'infini , dans des intervalles même assez courts de notre existence. Nous pouvons passer instantanément d'un état d'activité, du zèle le plus animé dans la poursuite d'un but intellectuel et moral, d'un bien à faire, d'une vérité à trouver, à un état d'inertie, de langueur, d'indifférence pour le bien et le beau moral , d'amour passionné pour quelque objet sensible. La révolution organique des âges, des saisons, amène dans plusieurs individus ces sortes de diversions ou de changements de goûts que le physiologiste s'attache à décrire, et dont il étudie avec plus ou moins de succès les circonstances et les conditions organiques. — Mais encore une fois

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ce n'est là que l'animal et non point l'homme tout entier; ou , si l'on veut, c'est l'homme tel qu'il serait s'il n'y avait en lui que sensation , principe de vie , sans âme ou esprit (mens), sans cette activité du vouloir libre, sans cette lumière qui l'éclairé au dedans, cette parole qui est esprit et vie.

Nous savons en effet tout aussi bien par l'expérience ou le sentiment intime , qu'il y a en nous un autre principe de vie ou d'action que les affections, les passions ou les goûts sensibles, et que ce qui se fait ou se passe en vertu de ce principe supérieur n'est pas sujet aux anomalies ou aux vicissitudes de l'organisme; ainsi nous pouvons persévérer dans le bien moral , alors que toutes nos dispositions sensibles y répugnent , et que nous sommes entraînés en sens inverse ; nous faisons encore le bien par devoir, pour obéir à la loi, sans l'aimer, sans être heureux par lui, peut-être même en le haïssant. Nous poursuivons de même un travail intellectuel , quand nos facultés seraient disposées d'une manière contraire. Quelquefois l'aliment intellectuel est repoussé par l'esprit , comme la nourriture physique par tel estomac mal disposé , et pourtant alors la nutrition se fait nonobstant le dégoût ou l'inappétence ; nous nous contraignons , non pas à agir , à penser, à travailler avec plaisir, mais à vouloir et à faire avec effort ce que la raison, l'esprit de vérité a une fois trouvé bon et obligatoire, etc.

Dans la vieillesse, la maladie , etc., l'homme qui a exercé sa raison, pratiqué la vertu, connu et goûté le bon , le beau , le vrai , apprécie toujours de la même manière ce qu'il a goûté une fois avec son âme, ce sens supérieur qui est naturellement tourné vers un monde invisible, etc.

Les tendances de l'amené sont donc pas celles de l'instinct; et par delà les faits physiologiques, analysés et décrits avec une grande sagacité par des observateurs de l'homme physique, tels que Cabanis, il y a un autre ordre de faits que les psychologistes devraient s'attacher aussi à démêler avec la même exactitude, au lieu de nier les résultats vrais des observations de pure psychologie , et de confondre à leur tour les faits ou attributs du moi humain avec ce qui n'est pas eux.

La distinction des deux sortes d'éléments de la science de l'homme aurait, entre autres avantages, celui tout à fait nouveau de faire cesser enfin les disputes entre gens qui se croient opposés dans leur point de vue sur le même sujet , tandis qu'ils ne font que différer, quant à leur objet d'étude.

Les deux principes d'action dont nous parlons , divers dans la spéculation, s'opposent entre eux seulement dans la pratique de la vie de l'homme double. Ainsi , quoiqu'il soit physiologiquement vrai que le bien-être de l'individu tient au sentiment immédiat de l'énergie vitale, luttant avec suc- III. 21

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ces contre toutes les résistances internes et externes, il n'est pas moins psychologiquement vrai qu'il y a un sentiment de bonheur, de paix, de calme intérieur qui, loin de se proportionner à l'énergie vitale et au bon état des fonctions, est au contraire opposé à cette plénitude de vie animale, et ne se lie qu'à un certain état de subordination ou de faiblesse relative de cette vie.

En parlant de l'homme physique il peut être vrai aussi que le jeune homme, ne sentant pas et ne pouvant pas supposer les limites ou l'insuffisance des moyens dont il dispose, marche directement et sans hésiter vers chaque but que le désir indique ; mais l'homme moral est toujours, même dans sa jeunesse, en méfiance sur ses moyens, sur ses désirs téméraires, ses passions aveugles : il se sent entouré de limites, de devoirs; d'autant plus circonspect, réservé, timide par réflexion, qu'il se sent plus confiant, plus impétueux, plus entreprenant par instinct, etc.

Enfin, au point où la vie physique s'arrête et cesse d'être entière, où tous les organes cessent de sentir et d'agir fortement, commence une autre vie, un autre bien-être, un autre bonheur proprement moral , qui n'est nullement , comme dit Cabanis , un résultat particulier du bien-être physique, ce même bien-être considéré sous un autre point de vue, puisqu'il peut se trouver joint au mal-être

physique le plus prononcé, et exclu par le bien-être de l'organisme le plus sain et le mieux disposé, etc. Cabanis ne peut être blâmé que sous le rapport de l'extension qu'il donne à ses observations ou explorations physiologiques , en voulant qu'elles embrassent aussi le moral.

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