DE L A PERCEPTION
sur ce qui est moi, toutes les autres choses que je puis imaginer ou même concevoir par l'entendement, loin de me révéler à moi-même, m'aveugleront plutôt sur la nature et le caractère propre , unique, de cette individualité précise du moi, qui n'a de rapport avec rien de ce qui est conçu ou exprimé à titre de chose.
Résumons tout ceci et tâchons de poser les questions premières au sujet de la substance et de la force comprise ou non dans le fait primitif de la conscience ou de l'existence du moi.
Bossuet a dit ( 4e Élévation sur les mystères ) : « Toute pensée est l'expression et, par là même, la « conception de l'être qui pense , en tant que cet « être pense à lui-même. »
J'adopte cette expression du fait de la pensée ou de l'existence du moi de l'homme; elle est d'accord avec ce passage remarquable de Leibnitz : « Il y a de l'être dans toutes nos idées, y comprise celle du moi ; en pensant à nous-mêmes, nous pensons Y être : comment saurions-nous, en effet, qu'il y a des êtres, si nous n'étions pas nous-mêmes des êtres? etc. »
Ces vérités , qui ressemblent à des axiomes , n'en donnent pas moins lieu à une question fondamentale , ou qui a paru telle à une illustre société philosophique, quand elle a soumis à l'examen des métaphysiciens de tous les pays cette question vraiment première :
IMMÉDIATE. l3
« Y a-t-il une aperception immédiate interne? etc. » A quoi je réponds affirmativement :
Il y a aperception immédiate interne du moi, du sujet qui dit je en se distinguant de tout ce qu'il lui est permis de se représenter ou de concevoir, au titre quelconque de sensation et de notion, etc.
L'aperception immédiate interne du moi n'est pas la pensée, comme l'entend Descartes (attribut essentiel de la chose pensante, indivisible d'elle, identifiée avec elle dans l'absolu).
Ce n'est pas non plus une idée dont on doive dire ce que Leibnitz dit généralement de toute idée : qu'il y entre nécessairement de l'être : au premier instant de son existence le moi s'aperçoit immédiatement : il ne pense pas , il n'entend pas, il ne sent pas son être; mais dès que le temps commence pour lui , ou qu'il sent son existence liée à l'ordre des successifs , il se reconnaît et s'entend lui-même comme un être identique, permanent ou durable, car il n'y a que les êtres qui durent.
Le moi s'aperçoit donc primitivement, et il s'entend à la fois au titre d'être réellement existant dans un temps , par son opposition à tout ce qui est appelé chose ou objet, et qui ne peut être pensé ou perçu que dans l'espace ; mode de coordination des êtres existants , modes , attributs ou qualités de ces êtres.
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D'où suit la réponse à une antre question première , savoir : si la pensée , qui est la conception et l'expression de l'être pensant, en tant que cet être se pense lui-même, est la pensée d'une substance ou celle d'une force.
Tout être est-il substance comme toute substance est être? ici s'ouvre le champ des hypothèses et des discussions de mots.
Si Ton nomme substance tout ce qui est conçu ou cru subsister, durer, rester le même au fond, quand les formes changent, la substance et l'être sont deux mots employés pour exprimer la même notion.
Mais si l'on entend plus expressément par substance le soutien ou le substratum de divers produits, attributs, qualités, coexistant ou coordonnés dans l'espace, la substance n'embrassera que la classe d'êtres passifs susceptibles d'être représentés ou conçus sous cette forme ou sous ce mode de coordination.
Il sera vrai de dire, d'abord , que nulle substance ne peut s'apercevoir ni même se supposer ellemême à ce titre d'objectivité absolue, et de plus, que nous pensons et entendons une classe d'êtres à qui la réalité appartient éminemment , qui ne sont plus des substances. Les êtres sont les forces, les forces sont les êtres; il n'y a que les êtres simples qui existent réellement à leurs titres de forces : ce
sont aussi les véritables substances existantes; car les composés ou les qualités phénoméniques qui les constituent n'existent pas substantiellement par eux-mêmes, mais dans ce qui n'est pas eux, savoir, par les forces ou par les êtres simples clans lesquels ils se résolvent et qui constituent toute leur réalité intelligible.
En adoptant cette manière d'entendre la substance et la force identifiées l'une à l'autre , ces deux notions se réduisent à une seule exprimée sous des termes différents compris sous le genre le plus universel, l'être.
Un point de vue aussi élevé pourrait être celui de l'intelligence suprême contemplant les mondes qu'elle a créés et voyant les abstraits, les concrets, etc.
Ce n'est pas là le commencement ni même peutêtre la fin de la science de l'homme.
Leibnitz paraît être profondément dans le sens de Descartes quand il dit « que l'âme humaine ne « conçoit les êtres qui sont hors d'elle qu'au moyen « des choses qui sont en elle-même (externa non « cognoscit nisi per ea quœ sunt in semetipsa) : » savoir, par ces notions premières régulatrices sous lesquelles le sujet pensant intérieurement se pense lui-même et exprime ou entend la réalité de son être propre.
L'âme ne conçoit donc la réalité des choses du dehors aux titres de substances modifiables ou de
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forces actives, qu'autant qu'elle existe^ se conçoit ou se pense aux mêmes titres, et qu'elle-même peut exprimer sous la même dénomination universelle les choses externes en elles-mêmes.
Sur quoi il y avait une différence essentielle que Descartes a entièrement méconnue, et que Leibnitz a négligée quoique elle ressortît pleinement de son système.
La substance est-elle le soutien passif d'attributs, modes , ou qualités sensibles coexistantes, groupées ensemble et représentées dans l'espace? on ne peut la concevoir et l'exprimer ainsi que sous la raison de matière.
En faisant abstraction de l'espace , entend-on encore la substance comme le sujet commun , le soutien d'attributs purement intérieurs , de tous actes , modes , sensations , idées qui coexistent dans ce sujet pensant où ils sont réunis par une sorte de lien substantiel ?
Dans ce premier cas, la notion de substance pourra n'être plus entendue que sous raison logique, après l'avoir été d'abord sous raison de matière. Or, comme ce n'est ni sous l'une ni sous l'autre raison que le sujet pensant moi aperçoit ou entend la réalité propre de son être , il faut conclure de ces deux choses l'une, ou que la substance n'a aucune réalité extérieure ou intérieure ; ou qu'en lui attribuant un caractère réel, universel et nécessaire, cette notion
ne pourrait du moins avoir son principe ou son type exemplaire dans ce moi lui-même.
D'où il suit que si la notion de substance n'était donnée ou suggérée primitivement à l'âme par le dehors, jamais le sujet pensant ne la tirerait de son propre sein ; il ne concevrait jamais, à ce titre objectif absolu et sous son être propre , les existences étrangères.
H en est tout autrement pour la notion de force ou de cause agissante , dont on peut dire véritablement que si elle n'était pas une donnée primitive au dedans de nous-mêmes, ou si elle ne s'identifiait pas complètement avec l'existence même du moi, il serait à jamais impossible de concevoir ou de penser à ce titre-là aucune existence réelle.
Supposez donc la réalité absolue de la notion de substance sous laquelle le sujet pensant entend toute existence durable , y comprise la sienne ou celle de l'âme , de la chose pensante objectivement.
Il faudra dire i° que le moi pense ou entend la réalité de son être substantiel comme il pense ou entend toute réalité des autres choses hors de lui, et tout autrement qu'il aperçoit son être propre dans le fait intérieur de conscience, car ce fait consiste précisément en ce que le moi individuel se met en dehors de tout ce qui est chose ou substance; 20 qu'au contraire le moi pense ou entend la réalité absolue de toutes les forces de la nature ou III. 2
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comme il entend et parce qu'il entend la réalité de sa force, et aussi connue il aperçoit et parce qu'iJ
aperçoit jmniédiatenient sa force individuelle dans l'effort qu'il crée, dans le mouvement ou l'acte libre quelconque que sa volonté seule fait commencer, et qui ne commencerait pas sans elle.
De là ressort le défaut essentiel et le caractère hypothétique du principe de Descartes qu'il appelait une réalisation nécessaire pour pouvoir servir de base à la science.
Parce que je pense , j'entends , je veux , j'agis, j'aperçois mon effort, je sais que j'agis, j'existe pour moi-même au titre de force individuelle; donc je suis réellement et absolument une force agissante.
Pour que le principe énoncé sous cette forme de raisonnement ait toute sa valeur, je n'ai pas besoin de recourir comme auparavant au terme moyen ; tout ce qui existe réellement est force, ce qui introduirait un élément hypothétique dans l'expression d'un principe évident en lui-même.
En effet , il y a immédiation entre l'aperception immédiate de la force constitutrice de moi et l'idée de la notion de mon être au titre de force absolue, par la raison que je pense et entends la réalité absolue de mon être , de la même manière que j'aperçois ou sens immédiatement l'existence individuelle et actuelle du moi.
Il en est tout autrement quand j'affirme que je
suis une chose pensante, une substance, un soutien de qualités sensibles; je ne puis conclure en ce cas immédiatement de ce que je pense que je sois une telle substance, à moins que je ne conçoive intérieurement ce principe hypothétique , que tout ce qui existe réellement est substance au même titre nominal; or, ce principe ne peut se lier à l'existence réelle du sujet pensant que par un intermédiaire logique ou vrai ; car les deux termes ne sont pas de même nature ou de même source, de même fondement dans le sujet qui pense son être et les autres existences.
Tout est donc inverse et opposé entre les deux principes , et tout doit l'être en effet ; car rien de plus opposé que l'activité passive , que la force agissante ou modifiante et la substance purement réceptive.
Si l'on dit avec Leibnitz : « Comment saurionsnous qu'il y a des forces ou des causes dans la nature, si nous n'étions pas nous-mêmes des forces? » on n'est pas moins fondé à dire : Gomment saurionsnous que nous sommes des substances s'il n'y avait rien au dehors qui vînt suggérer cette notion à notre être propre?
Concevoir et exprimer l'âme humaine sous la notion universelle et objective commune à tous les êtres de la nature, c'est bouleverser et détruire le inonde intérieur, c'est suivre la pente qui entraîne invinciblement au système de l'unité absolue.
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Concevoir et exprimer l'âme humaine au titre subjectif du moi individuel, tel qu'il se manifeste, c'est concevoir ce qui est compris dans le fait de conscience.
A la vérité , si l'on franchit trop brusquement le passage du concret à l'abstrait, ou qu'on identifie comme l'a fait Descartes, la notion universelle au fait individuel, on risquera de spiritualiser le monde extérieur des corps, autant qu'on risque de matérialiser le monde intérieur des esprits, en voulant leur appliquer la loi de substance ou la condition de l'objectivité absolue.
Mais le principe de la force, en l'étendant même au-delà des bornes légitimes de son application psychologique, sauve l'esprit humain de cette pente qui l'entraîne vers le système d'unité, gouffre où vont se perdre toutes les existences individuelles. La pluralité des forces discrètes à l'infini, combat victorieusement toutes les hypothèses d'unité de substance absolue ; la personnalité de la force créée moi, de la personnalité, de la force ou cause créatrice, Dieu , garanties l'une et l'autre par le fait primitif de sens intime , restent comme ces deux pôles , ou comme deux phares lumineux qui empêchent l'esprit humain de se perdre entièrement dans le vague de ses pensées , et le préservent des écueils d'une mer si féconde en naufrages.
Le premier point fixe étant donné et assuré, la
pensée peut prendre librement son essor et voler d'un pôle à l'autre sans intermédiaire , ou en s'appuyant sur des formes logiques, dont elle reconnaît et s'exagère peut-être la puissance , et passer régulièrement avec la lenteur et la maturité de la réflexion du premier anneau de la chaîne des êtres , ou des forces jusqu'à la cause suprême qui lui donne éminemment son caractère de réalité.
Que l'être pensant conçoive la force dans l'absolu de l'objet au titre universel de notion , ou dans le fait de conscience au titre individuel du sujet moi, le principe conserve sa vertu et retient la pensée dans ses limites et la ramène de ses excursions les plus hardies aux données primitives et simples, à la vérité irréfragable du fait de sens intime.
Ici se trouve la ligne de démarcation qui sépare le domaine des hypothèses de celui des vérités évidentes par elles-mêmes , des faits d'expérience interne immédiate. Qu'il y ait hors de nous une seule substance passive, concrète, soutien ou lien de modes ou qualités sensibles , qui reste quand ces modes passent ou changent, etc., c'est ce que nous croyons et affirmons sans pouvoir le démontrer ni le vérifier par aucun fait d'expérience immédiate. Que cette notion ou croyance soit une donnée primitive, elle n'en est donc pas moins empreinte d'un caractère d'hypothèse; elle est nécessaire si l'on