‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 4 sur 26 · DE L APERCEPTION · texte numérisé non relu

DE L APERCEPTION

veut, mais la raison rfen peut justifier le fondement. Aussi, tout système qui se place de prime-abord sous la loi de substance , n'a pas de défense assurée contre le scepticisme. Descartes dit : Je suis une substance ou chose pensante; le sceptique répond : Montrez-nous d'abord qu'il y a quelque existence au titre commun de substance ou de chose , ou qui emporte avec soi quelque réalité absolue, ou exprime quelque chose de plus qu'une simple liaison, un mode de coordination de phénomène sans consistance, etc. Le cartésianisme n'a d'autre recours que la véracité de Dieu.

Mais si je dis : Il y a des forces absolues dans la nature , et que je sois moi-même une de ces forces , j'affirme non seulement ce que je crois ou entends , mais de plus ce que je sens ou aperçois immédiatement sans sortir de moi-même , ou par la seule conscience de mon effort voulu et librement exercé.

Si donc la proposition : il y a des substances , n'a qu'une valeur hypothétique , étrangère en tout au fait de sens intime , comme ne pouvant se fonder sur celle-ci : je suis ou je m'aperçois une substance; la proposition : il y a des forces ou des causes, dérivée ou induite du fait de sens intime ainsi énoncé : je suis une force agissante, a toute la valeur et la certitude infaillible d'un principe.

Tel est donc le critérium général et certain de

IMMÉDIATE. iZ

toutes les vérités psychologiques, ce qui les distingue éminemment des notions abstraites et hypothétiques où le système à priori cherche un fondement toujours si mal assuré.

Si mon âme est à son titre réel une substance simple, quoiqu'elle se soit sans cesse reconnu à ellemême une multitude d'attributs ou de propriétés , et qu'elle ait une capacité réceptive de modification simultanée ou successive à l'infini , certainement il n'est pas vrai de dire que je me connaisse ou m'entende au degré même le plus imparfait; non-seulement je n'ai aucune idée adéquate, claire, simple de ce que je suis, ou de ce qu'est mon être en soi ; mais lorsque je cherche à m'entendre moi-même à ce titre de substance modifiable, j'entrevois un abîme, un chaos où nulle lumière ne saurait pénétrer.

Pour savoir ce que je suis ou ce qu'est mon âme, il faudrait être à la place de Dieu même, et me contempler de ce point de l'intelligence créatrice.

Comment dire, en effet, quels sont les modes divers qu'une substance pensante est capable de recevoir, ceux qui sont compatibles ou incompatibles avec cette essence mystérieuse qui est le secret du Créateur? Quelles sont les limites certaines de ses facultés de toute nature, de celles mêmes qui sont dans un état de germe imperceptible dont le développement ne saurait avoir lieu que dans un autre

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mode d'existence. Si la chenille avait une âme pensante, devinerait-elle les facultés qui se manifestèrent en elle dans l'état de papillon?

Bacon dit avec fondement : Ratio essendi et ratio cognoscendi idem sunt, etc.

Si cette proposition a un côté vrai , ce n'est pas dans le sens où l'âme humaine chercherait à se connaître ou à savoir ce qu'elle est au titre de substance modifiable, douée de réciprocité et vue de dehors en dedans; là s'ouvre le champ immense des hypothèses que l'esprit peut croire , mais qu'on ne saurait vérifier. Il n'y a pas de rayon de lumière directe ni réfléchie qui ait accès dans les profondeurs de l'âme, ou qui puisse éclairer sur ce que peut être ou devenir cette partie substantielle de l'être pensant.

Quant à la force agissante et libre, constitutive de l'individualité personnelle, identifiée avec le moi, elle se connaît et s'éclaire elle-même par l'aperception immédiate interne, rayon direct de la lumière de conscience; elle s'éclaire de plus par la lumière réfléchie de la pensée active ou concentrée sur ellemême ou sur le principe virtuel de son activité, dans le passage^ de la force virtuelle à la force effective, dans l'acte volontaire où le mouvement est senti ou perçu comme produit de la cause ou de la force durable qui se manifeste et qui est avant, pendant et après sa manifestation. La force virtuelle

de l'âme comme éclairée par une lumière réfléchie, est le ratio essendi de la force active et intelligente que j'appelle mon âme, moi absolu non manifesté par la conscience. Le ratio cognoscendi , c'est encore la même force moi manifestée par la conscience ou par l'aperception immédiate interne de l'effort voulu et actuellement exercé.

Ainsi se résolvent toutes ces questions de psychologie et de morale : l'âme est-elle réellement active et libre? Comment assurer quels sont les rapports de la force avec les mouvements arbitraires du corps, qu'elle s'approprie? Ici la métaphysique, toute fondée sur la loi des substances et consultant l'analogie avec les choses du dehors, élève des doutes et emploie des images sur la source même de toute évidence.

Je suis une force libre précisément comme je suis moi ; et comme le génie le plus puissant qui se plairait à me tromper sans cesse sur tout ce que je prévois ou crois être de moi ne saurait faire que je ne sois pas moi tel que je suis ou m'aperçois être immédiatement , il ne peut empêcher que je ne sois pas actif et libre tant que j'ai la conscience ou le sentiment interne de cette libre activité qui s'identifie au moi lui-même. Comment pourrais-je me sentir passif et dépendant dans certains états de mon être, si je n'étais pas véritablement libre et actif dans cet état habituel dont j'ai conscience pendant la veille?

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Etl vain me di!-nn que ce n'est pas le moi qui excite les mouvements volontaires de mon corps , qu'il n'y a qu'un simple rapport d'harmonie ou de sagesse entre mes votdoirs (confondus mal à propos avec les désirs et les besoins de la sensibilité) et le mouvement de mon corps; que, lorsque je veux tel mouvement , il intervient une puissance étrangère à moi, ou Dieu intervient pour mouvoir les organes nerveux et musculaires qui me sont inconnus , etc. Je répondrai toujours par le fait de conscience qui est pour moi la première donnée de toute vérité ; le moi qui veut est bien le même qui exécute et commence tel mouvement du corps ou les sensations musculaires qui les accompagnent; il n'y a là d'autre force enjeu, d'autre puissance en cause, que ma volonté, qui est moi. Si c'était Dieu qui remuât mon corps, ce serait lui aussi qui voudrait à ma place; en ce cas, Dieu serait moi ou je serais Dieu, car c'est une seule et même force qui détermine et produit ou exécute tous les actes ou mouvements que la volonté ou le moi s'approprie.

Ici ressort clairement l'opposition entre le principe de la substance et celui de la force , ou entre les points de vue sous lesquels nous entendons tout ce qui est dit substance ou chose , et le point de vue subjectif interne sous lequel seul nous concevons la force.

En raisonnant à priori dans la première hypo-

thèse de l'objectivité absolue, on démontre logiquement que nulle substance complète ne peut agir sur une autre, qu'elle ne peut ni lui communiquer ni en recevoir aucune modification ou manière d'être nouvelle.

La cause suprême, créatrice des substances, a seule le pouvoir , la force de leur état ; nulle substance créée n'a en elle cette force , cette causalité efficiente; toutes sont également passives et ne peuvent différer entre elles que par le mode de réceptivité.

De là le système des causes occasionnelles où Dieu seul agit sans cesse et meut nécessairement , à chaque instant, pour conserver et produire les divers modes d'existence de chaque être , comme il a agi , dans le principe, pour créer ou produire les existences mêmes.

Ou bien encore toute substance est force, ou a en elle une force qui la constitue ; mais cette force , dérivée de la cause suprême qui l'a imprimée une fois pour toutes à chaque être de sa création , suit nécessairement les lois qui lui ont été prescrites dès 1 Origine, sans pouvoir les changer en aucune manière, soit qu'elle les ignore, soit même qu'elle les connaisse, ou s'en rende compte; et de là le système de l'harmonie où nulle substance n'agit hors d'elle , ne donne ou ne reçoit aucune détermination nouvelle, ne produit aucun changement,

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