‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 5 sur 26 · DE L'A PERCEPTION · texte numérisé non relu

DE L'A PERCEPTION

mais où tout est immuablement réglé à l'avance de manière que les tendances, appétits, volitions des âmes, correspondent exactement et à point nommé aux mouvements des corps , etc.

Tel est le système des monades , où l'activité libre du moi, type primordial de toute idée de force, semble rentrer sous les lois qui entraînent les êtres passifs. Mais en vain ce système se met en opposition avec le fait de la conscience; il y est ramené dans les détails par la vertu même du principe d'où il a été tiré, et la vraie psychologie trouve toujours dans le leibnitzianisme bien entendu des données exactes et de précieux éléments.

Partant donc des hypothèses ou des notions à priori pour revenir au fait de conscience et commencer par le commencement, nous disons avec certitude que la force ou l'énergie qui crée l'effort à volonté et détermine le mouvement ou la modification musculaire, est la cause productive de cet acte ou mode qu'elle ne s'attribue à titre de cause qu'en tant qu'elle l'aperçoit à titre d'effet, dans ce rapport tout subjectif dont les deux termes coexistants et simultanés ne sont pas moins distincts l'un de l'autre, non comme mode passif et distingué de sa substance , dans laquelle il est perçu ou senti, mais comme un effet transitoire distingué de la force qui l'a produit et dont il manifeste l'existence.

De là, par une induction légitime (ou légitimée,

comme nous le verrons ) , la réalité du principe absolu ou de la notion universelle et nécessaire de cause , ou l'idée de la force prise dans l'âme manifestée à elle-même par l'effort qu'elle veut et opère , est transportée d'abord au moi absolu, à l'âme qui est manifestée à titre de force virtuelle, qui était avant et qui est après l'aperception interne du vouloir ou de l'effort déterminé, c'est-à-dire à la force virtuelle en soi telle qu'elle est aux yeux de l'intelligence suprême d'où elle émane, mais non pour elle-même, qui ne s'aperçoit comme elle n'existe intérieurement qu'en tant qu'elle agit ou se détermine.

Or, cette notion de force absolue convient non seulement à l'âme humaine en soi à titre de force intelligente ou morale , mais encore à toute force motrice, de quelque manière qu'on l'entende, en jugeant sa nature d'après les effets physiques , organiques , vitaux ou moraux , qui manifestent chacun la présence d'une cause ou force appropriée à la classe de sujets dont il s'agit.

Sur quoi il faut bien prendre garde à ne pas confondre la notion indéterminée de la cause , ou force en soi , que nous ne pouvons nous empêcher de croire la réalité absolue, et l'idée ou les représentations de ce que peut être cette cause relativement à nos moyens de connaître ou de nous représenter les existences particulières; en ce sens , il est vrai de dire que nous n'avons l'idée et la connais-

3o DE l'aIMKCIPTION

sance d'aucune force externe au Ire que celle du moi qui se manifeste immédiatement à la conscienee a l'aide du sens spécial que nous caractériserons bientôt plus expressément. Mais cela n'empêche pas que nous n'affirmions avec la conscience intime l'existence réelle de la cause efficiente de tout mouvement qui commence dans l'espace ou le temps , en y comprenant ceux qui s'opèrent en nous ou dans notre organisation, sans nous ou sans le sentiment de notre force propre.

La croyance et la science étant ainsi distinguées, il y a toujours lieu, à la vérité, de demander si elles sont indivisibles ou primitives, liées l'une à l'autre; et, dans le cas contraire, comment trouver le passage, s'il y en a un, entre le moi de la conscience et le moi absolu , ou entre le fait de l'existence individuelle aperçue ou sentie et la notion de l'âme où nous ne pouvons nous empêcher de croire la réalité durable? Mais l'âme, une fois conçue à son titre absolu de cause ou force, distincte de tout terme d'action ou du corps inerte, comme de l'action même ou du mouvement qu'elle réalise, la réalité de cause a, dès lors, tout le caractère de généralité dont elle est susceptible ; elle embrasse sous elle toutes les forces ou causes de l'univers , et leurs relations avec les phénomènes qui sont entendus au même titre où l'âme est connue en ellemême et sans sa liaison avec le corps.

IMMEDIATE. 3f

Voilà pourquoi Descartes dit, avec génie, que si nous pouvions connaître cette liaison de l'âme et du corps, nous connaîtrions tout, nous entendrions la nature des substances et le comment de leurs relations; mais il faut bien entendre qu'en ce cas notre humanité même disparaît, et l'intelligence, qui verrait séparément les deux termes donnés à l'homme sous cet unique rapport, serait nécessairement autre que le sujet même qui n'existe et ne se connaît que sous ce rapport.

C'est une pensée profonde que d'avoir vu le secret de la communication des substances renfermé dans celui de la liaison de l'âme et du corps; mais il fallait faire un pas de plus et voir cette liaison même de l'âme et du corps exprimée ou manifestée de la seule manière dont elle puisse l'être, savoir, non point sous la relation objective d'un attribut indéterminé, comme la pensée, ou d'une modification sensible quelconque à la substance modifiée , mais bien sous la relation subjective d'un effet, immédiatement senti comme tel, à la cause ou force productive qui s'aperçoit elle-même dans son produit.

La notion de cause et celle de substance même , prise pour la force virtuelle, étant ainsi ramenées à un fait primitif de sens intime et au sens immédiat de l'effort, il ne s'agit plus que d'observer soigneusement la ligne de démarcation qui les sépare.

Locke a très-bien exprimé le principe saus l'en-

3i de l'apercbptiov

tendre, dans sa profondeur, et sans l'appliquer aux fondements d'une véritable science psychologique.

« L'aperception ou la conscience est la seule caractéristique des opérations ou des modes qui doivent nécessairement être attribués à l'âme. »

On n'est donc pas fondé à dire que c'est l'âme même, la substance pensante, qui sent, agit ou opère tant que les impressions reçues ou les mouvements exécutés dans l'organe demeurent étrangers à la conscience, ou que l'âme, sujet d'attributions hypothétiques des sensations ou motions animales , ne sait pas, n'aperçoit pas que c'est elle-même ( au titre de moi individuel ) qui sent les impressions et opère les mouvements par son vouloir constitutif ou par l'effort qui se manifeste intérieurement.

Attribuer à l'âme tout ce qui se fait dans le corps humain, en vertu de forces vitales ou sensitives animales ( non-moi ) , dire que le même sujet qui sent, agit et pense avec la conscience qu'il veut et opère, est encore le même qui opère sans le savoir ni le vouloir dans des fonctions obscures de l'organisation et les mouvements automatiques de l'instinct animal, c'est intervertir le rapport de causalité, le déplacer de la base seule qu'il a dans le fait de conscience ; c'est substituer à ce fait une hypothèse contradictoire.

Aussi, ceux qui disent, comme Stahl, que l'âme pensante fait tout dans l'organisation humaine , se

mettent-ils en opposition plus ouverte encore avec les premières vérités psychologiques que ceux qui disent que l'âme ne fait rien ou quelle n'agit sur le corps en aucun cas, pas plus dans les actes volontaires dont le moi se sent cause que dans les mouvements vitaux et les impressions organiques où il est le plus complètement étranger.

L'influence physique, ou l'action directe que la force agissante qui se connaît, exerce sur les parties de l'organisation qui lui sont naturellement soumises, n'est point une hypothèse; c'est l'expression même du fait de conscience de l'existence même du moi humain et de la double réalité que ce fait renferme : savoir, de la force absolue de l'âme en rapport avec la substance matérielle du corps sur qui cette force se déploie, données sons des rapports de causalité personnelle en tant que le rapport, immédiatement aperçu comme fait actuel de sens intime , devient l'objet de la pensée , ou que la liaison de ces termes est entendue et exprimée par l'être pensant au même titre objectif où il se pense et s'entend lui-même quand il dit : Je suis une chose.

Mais si l'influence physique , ou l'action directe de la force de l'âme, employée à mouvoir le corps 7 est généralisée au-delà des bornes déterminées par le fait de sens intime ou la conscience de l'effort, je dis que l'hypothèse est plus inadmissible, plus opposée encore aux principes psychologiques que le III. a

3/[ DE l'apercei'tion

système qui dément toute influence directe et immédiate de la force pensante sur les mouvements du corps.

Les unes et les autres confondent le désir avec le vouloir.

Les métaphysiciens systématiques qui refusent aux créatures toute action productive ou causale dans les mouvements ou actes déterminés par le vouloir le plus exprès , identifient ou confondent ce vouloir, ou l'effet interne qui l'accompagne, avec le désir ou le vœu de l'âme qui aurait pour objet un événement extérieur indépendant d'elle, accompli, à point nommé, et au moment même où elle le désire; comme dans l'hypothèse de Bayle, où une girouette animée est mue au gré des vents, comme elle le désire , sans exercer aucune influence directe ou efficace sur ses mouvements. Les exemples ne manquent pas , en effet, où divers mouvements ou changements sensibles s'effectuent dans le corps par suite de quelque affection ou imagination vive représentée à l'âme sans qu'il y ait vraiment aucune action exercée de la part de l'âme , ou , ce qui est la même chose, sans qu'il y ait aucun effort aperçu ou voulu.

Mais c'est précisément parce qu'il en est ainsi , tant que l'âme est bornée à désirer ou à sentir des modifications indépendantes d'elle et où elle se sent passive, qu'il faut reconnaître son influence causale

dans tout ce qui n'arrive en elle ou dans son organisation qu'autant qu'elle veut comme elle veut et ait l'effort nécessaire pour le produire,

En effet, dans l'hypothèse de Bayle, où l'on conçoit un être sentant mu, à point nommé, comme il désirerait, ou par une sorte d'harmonie préétablie entre ses affections , ses besoins ou ses désirs et les mouvements de son corps, il n'y aurait rien de semblable à l'effort libre ou au pouvoir, à l'énergie que nous sentons en nous-mêmes et qui constituent notre existence, notre propriété personnelle. En admettant même qu'un tel état pût avoir quelque sentiment obscur de personnalité, il est impossible de concevoir comment, de l'accord le plus parfait , le plus intime entre des désirs et des mouvements sentis sans aucun effort , c'est-à-dire involontaires , on pourrait dériver quelque idée ou notion de pouvoir, de force productive ou de cause efficiente, telle que nous l'avons immédiatement de nous-mêmes et médiatement des êtres ou des choses auxquels nous attribuons le pouvoir de nous modifier.

Quant aux physiologistes systématiques, qui prétendent que l'âme fait tout, ils transportent, au contraire, par hypothèse, l'activité du vouloir au désir, aux appétits les plus passifs, aux tendances animales les plus aveugles. Là tout se trouve réduit en effet à l'unité de nature ou de force.

3(> DE r/AI> F ItLCà l'I ION

Cette force unique <st dite opérer en tout avec la même intelligence, exercer toujours la même espèce d'activité; mais une force intelligente, active, qui ne se sait pas agir, n'est pas celle qui constitue la personne humaine; et tout ce qui est affirmé d'un sujet physiologique où l'organisme et la pensée, la passion , l'animalité et l'humanité sont identifiées et confondues sous un seul principe , est tout à fait en dehors de la science de nous-mêmes.

Reprenons maintenant le principe de Locke. L'aperception, interne est la seule caractéristique des attributs qui appartiennent à l'âme : savoir, au moi absolu, qui se manifeste ou s'actualise à son titre de personne à la conscience.

Ajoutons, et c'est ce que Locke n'a pas dit, qu'il n'y a d'aperception immédiate que dans l'exercice de la force active qui cause, qui commence un mouvement, un mode quelconque, sans être déterminée par aucune impression externe ni rien d'étranger à elle.

La réaction sensitive motrice sous l'action de l'instinct, n'est pas l'action constitutive du moi; celle-ci seule s'aperçoit immédiatement, et dans la libre détermination, et dans le sentiment d'un effet qui implique la cause moi à laquelle il se rapporte.

La réaction motrice provoquée par des impressions internes ou des sensations animales, n'emporte avec elle aucune aperception ni conscience

au degré le plus bas ; et la distinction des degrés par lesquels on entendrait faire passer toute sensation organique ou animale pour la transformer en pensée, en volonté, est une suite de cette hypothèse illusoire que nous venons de signaler comme opposée aux premières lois de la psychologie, dont elle emprunte vainement le langage. La physiologie a beau faire, il est à jamais impossible de transformer la passion en action, le mouvement organique en actes volontaires, les sensations animales en perceptions et idées intellectuelles, le non-moi au moi, etc.

Le sens de l'effort est celui de la causalité, et aussi de l'individualité personnelle ; il a même étendue, mêmes limites que l'action de la force motrice de l'âme ; il est un comme cette force est une ; la pluralité et la diversité n'est que dans les organes.

Les contractions musculaires, par exemple, et l'espèce de sensation sui generis qui leur correspond, se localise dans chaque organe que la volonté met en jeu; mais l'effort ne se localise pas, et, comme l'a très-judicieusement remarqué un philosophe, nous n'attribuons pas aux membres le vouloir et l'effort comme nous leur rapportons le vement ou l'impression sensible qui accompagne le jeu de ces organes.

Pourquoi? Parce que ce sens de l'effet voulu est celui du moi lui-même qui ne s'attribue à aucune autre chose, et que l'effort produit est hors de la

.'38 DE t'APERCEPTIOBi

cause qui le produit, au lieu de lui être inhérent comme le mode l'est à sa substance.

Le sens de l'effort s'unit de diverses manières aux différentes espèces de sensations externes, et cette union exprime la part que prend l'activité de l'âme aux sensations dont il s'agit; et par suite le lien qui unit le moi aux diverses impressions sensitives ou animales; de là aussi la conscience ou l'idée de sensation, idée qui n'est pas simple comme dit Locke, mais qui se compose toujours au moins de deux éléments en rapport : savoir, d'un sujet qui sent ou perçoit et d'une modification sentie ou perçue.

Pour apprécier quelle est la part du sujet et celle de l'objet dans nos diverses représentations ou idées, il faut bien savoir d'abord en quoi consiste ce que nous appelons respectivement sujet et objet dans la seule et même représentation , et quel est le principe de la diversité ou de l'opposition de deux éléments compris dans le même fait.

Or, cette opposition n'est autre en effet que celle qui existe invinciblement entre la libre activité de l'être pensant qui se dit moi et la nécessité , la passivité sentie de la nature organique dont le moi se distingue et se sépare, par cela qu'il est lui, etc.

Si l'on demande la preuve que le sens du moi de l'individualité personnelle n'est autre que celui de l'effort, ou de notre force même en action, nous en

appellerons d'abord au témoignage du sens intime; nous demanderons ensuite à notre tour qu'on cherche si toute la différence qui sépare l'état de conscience et de compos sut, de celui où l'individu est, comme on dit si bien, hors de lui, étranger à lui-même, aliénas, comme il l'est dans toute passion exaltée, toute secousse violente de la sensibilité ; si ce qui distingue naturellement la veille , où le moi est en pleine possession de lui-même, du sommeil où il n'existe pas en tant qu'il est privé d'aperception interne, quoique la sensibilité physique et l'imagination qui n'en font pas partie , soient en plein exercice; si ces différences, dis-je, et une multitude d'autres dont nous parlerons, ne tiennent pas uniquement à ce que le sens de l'effort et l'activité du vouloir sont seuls en exercice, tant que le moi est présent et suspendu , ou même quand il ne l'est pas; assertion qui peut être justifiée dans toute son étendue par la multitude de faits, d'observations ou d'expériences à la fois internes et externes, qui tiennent en même temps à la psychologie et à la physiologie.

Supposez donc , d'un côté tous les organes de la sensibilité physique et animale, modifiés de manière à produire différentes espèces de sensations, c'està-dire à affecter l'animal de divers modes du plaisir ou de la douleur; l'animal n'est pas sans savoir qu'il sent , nulle connaissance ne saurait naître de

/jo DE l'aPERGEPTIOD

ces sensations successives, associées entre elles de toutes manières; car il n'y a pas, dans la sensation, de sujet qui puisse se dire moi.

Si l'on suppose le contraire, c'est qu'on part de la notion objective de substance modifiable et dont la sensation est un mode, et l'on entend confusément que ce mode ou produit est distingué du sujet sensible, ou sentant, comme les qualités d'une chose matérielle, par exemple, la cire, dont parle Descartes, sont distinguées de cette chose même en soi; illusion qui fonda les habitudes de l'imagination et du langage, et que nous avons mis tant de soin à prévenir en remontant jusqu'à sa source.

Nous l'avons dit, et nous insisterons sur cette remarque essentielle : il y a bien pluralité et diversité d'organes, de sensations comme de mouvements qui s'unissent, se prédominent ou se subordonnent tour à tour les uns aux autres , dans le vague de l'organisation humaine. Mais il n'y a qu'un sens unique en qui ou par qui le moi s'aperçoit intérieurement dans tout produit de sa force constitutive, et comme il sent ou perçoit médiatement ce qui est opéré sans elle par une cause ou force non-moi.

Il faut bien entendre la maxime tant répétée et si diversement interprétée : nihilest in intellectu quod non prius faerit in sensu.

Ce n'est pas en effet dans des sens dont on enten-

IMMÉDIATE* l\\

(Irait la pluralité comme celle des organes, mais dans le sens unique [in sensu) qu'est primitivement tout ce qui arrive à l'entendement, et ce qui, étant pensé ou conçu par lui au titre de notion, est empreint du sceau de l'universalité et de la réalité absolue.

Ainsi , ce moi primitif est dans le sens immédiat de l'effort avant d'être dans l'entendement au titre substantiel d'âme.

Aussi l'aperception médiate et externe de résistance, et, avec elle , les intuitions étendues, colorées et sonores , sont dans le sens de l'effort qui prédomine dans ces intuitions avant d'être dans l'entendement au titre de substance, et entendues sous raison de matière, sujet de tous les produits; et enfin les sensations affectives, localisées dans cette portion de matière organique, terme de déploiement de la force moi, sont dans un sens unique avant d'être conçues par l'entendement sous la relation de causalité externe.

Ces progrès ont été marqués un peu trop généralement, il est vrai, par un philosophe judicieux dont nous citerons les propres paroles à l'appui de tout ce qui précède et comme texte propre à le développer.

l\i j>i; l'aperckption

lo L'homme ne se distingue pas de prime-abord des objets de ses représentations ; il existe tout entier hors de lui : la nature est lui, lui est la nature.

2° L'homme se distingue des objets , mais il ne se distingue pas encore de ses représentations ; il ne distingue pas encore ses représentations les unes des autres d'une manière bien nette.

3° L'homme se distingue lui-même de ses représentations et des objets de ses représentations.

4° L'homme distingue deux sortes de représentations : les unes qui lui viennent du dehors , qu'il reçoit involontairement et qu'il ne peut pas modifier à son gré ; les autres qui semblent sortir de l'intérieur de son être , et qu'il produit plutôt qu'il ne les reçoit.

5° L'homme distingue dans les représentations qui lui viennent du dehors et qui paraissent être les effets d'objets agissants sur lui deux classes d'impressions; il rapporte les unes aux objets , et elles servent à déterminer leurs attributs ou leurs prédicats; il rapporte les autres au sujet qui les éprouve , en tant qu'elles l'affectent agréablement ou désagréablement ; les premières sont les intuitions ; les secondes sont les sensations.

6° L'homme distingue enfin , dans les représentations qui lui viennent du dedans , et qui paraissent être son propre ouvrage , deux classes de représentations : les premières ne sont que des combinaisons arbitraires de l'imagination, des fictions; les autres des produits de l'entendement et de la raison , ou des résultats de la réflexion : les notions , les principes , les idées.

i° C'est une expression assez fidèle de l'état purement sensitif , étranger et antérieur à la connaissance, que celui où l'homme se trouve réduit, lorsque privé d'aperception interne ou n'ayant aucune conscience du moi jointe aux sensations ou distincte des sensations qui l'absorbent , il est hors de lui, ou

aliéné de lui-même et confondu avec la nature, c'està-dire avec ce qui est passif et nécessaire.

Tel est le caractère de la vie animale ou sensitive qui est d'autant plus parfaite, pleine et entière, que les organes des sensations sont plus nombreux , les impressions plus variées, plus étendues et plus profondes; ainsi, l'être sentant est en rapport avec un plus grand nombre d'objets; il devient, comme dit Leibnitz, le miroir concentrique où se peint d'une manière plus exacte et plus détaillée cette nature dont il fait partie.

Mais de cette richesse de peinture, de cette variété de sensations qui se combinent et se succèdent de toutes manières, ne ressortira jamais une pensée, une idée, un sujet unique vraiment distinct de l'objet représenté; car, là où tout est sensation organique , tout est objet, là où tout est reçu, rien n'est produit, il ne peut y avoir de sujet , puisqu'il n'y a pas de force interne agissante, pas de sens interne d'effort ou d'individualité.

On ne concevra ce qu'on appelle le sujet des modifications sensibles , qu'en se plaçant hors de l'être organisé qui vit et sent, comme Condillac se place à l'égard de sa statue ; en lui donnant une âme distincte par hypothèse de l'organe matériel, distinct aussi , à son titre de substance , des modes ou produits qui en sont affirmés, on croira faire de la métaphysique, et on ne fera que de la logique fon-

44 m; l'apjs&ceptiov

dée sur l'analogie des choses du dehors à notre manière de les représenter sous des images; c'est ainsi que Condillac présente l'âme de la statue affectée de plusieurs sensations de couleurs à la fois , en disant qu'elle est variée, expression qui rend fidèlement le point de vue sous lequel on considère la substance sentante modifiable ou passive , comme une toile animée qui ne ferait que sentir les couleurs appliquées à sa surface sans avoir aucun sentiment de son propre fonds. Il est vrai de dire alors que ce fonds (appelé la substance toile) devient successivement tout ce que l'artiste le fait représenter, et n'a aucune valeur ni existence distincte de ces représentations.

Nous reviendrons sur ce sujet en traitant en détail de la vie animale ; il nous suffit de remarquer par le passage qui sert de texte à ces réflexions que l'application de la loi de substance à la psychologie exclut précisément la propre idée d'un sujet psychologique., identifie ainsi la science de nousmêmes avec la science de la nature, et transporte la première dans la deuxième ;

i° Dans la vie ordinaire, et dès les premiers développements du moi, il n'existe que dans le concret des sensations , et c'est ce concret qui est l'homme, c'est ainsi qu'il se connaît ou se distingue confusément de ce qui l'environne.

C'est l'homme tout entier qui s'appelle j e et qui

croit s'entendre. Aussi, en disant je pense, j'agis, c'est-à-dire, moi, corps organisé, doué de sentiment, de force et de volonté, j'exerce une action sur ce corps étranger , donc j'éprouve aussi des impressions, etc.

L'homme ne s'attribue ainsi qu'une force composée, compliquée avec les forces de l'univers, et subordonnée à ces causes quelconques (une ou plusieurs) dans tout ce qui est sensation ou ce qui fait presque toute son existence extérieure. Cependant il n'en est pas moins vrai que l'action que l'homme exerce sur des corps extérieurs ou étrangers au sien, n'est qu'une suite ou une dépendance de l'action immédiate de son vouloir sur le corps propre , ou plus spécialement sur les parties qui entrent dans le domaine du sens ou de l'effort. Quoique les philosophes remarquent cette erreur ou illusion première qui entraîne l'âme à se répandre dans tous les organes sensitifs et à se confondre avec le corps , qui sert d'instrument à ses opérations, cette illusion n'est pas telle que l'homme attribue l'effort voulu et aperçu aux organes de ce mouvement , et , par suite, qu'il se confonde, lui qui juge ou perçoit à la fois plusieurs impressions , avec ces sensations ou avec les organes où elles sont respectivement localisées; car ainsi le moi qui juge serait multiple comme ces organes mêmes ; or , il faut bien qu'il sente ou qu'il aperçoive immédiatement son unité

46 DE L\j»i:itcn>noN

dans ïa multitude d'impressions perçues, car autre* ment il n'y aurait pas même de pluralité ni rien qui pût s'appeler perception , idée de sensation.

La distinction première et fondamentale, celle d'où dépendent toutes les autres, et qui est comprise dans le sens même immédiat de l'effort et de l'individualité, c'est celle des deux éléments de l'homme concret tel qu'il existe actuellement et sans division à ses propres yeux.

Mais ce sens de l'effort est tellement intime et si profondément habituel par la primauté et la continuité de son exercice (non interrompu dans l'état naturel de veille), qu'il s'obscurcit et s'efface presque sous les impressions répétées des choses du dehors, ou sous les perceptions claires d'actes volontaires ou libres qui se rapportent à ce monde extérieur où l'homme est appelé à vivre.

Mais, quelque obscurci que soit le sens de mon individualité, il n'en est pas moins le fonds naturel et vrai de toutes les formes diverses sous lesquelles l'homme intérieur se manifeste ou se pense luimême en se distinguant de tout ce qui n'est pas lui , au titre quelconque d'objets ou de représentations.

En prenant le texte de la deuxième proposition , nous nous croyons fondés à dire que l'homme concret, dès qu'il existe au titre de personne (qui cesse d'être confondu avec la nature) distingue primitivement et par le sens de l'effort seul, les deux élé-

ments qui constituent en lui ce que nous appelons humanité , nature humaine mixte ou double dans la réalité absolue.

Le vouloir ou l'effort moteur est un dans son sens; les organes mus sont plusieurs et directement aperçus ainsi.

L'aperception interne n'est autre que celle de l'unité dans la pluralité ; le corps propre est le terme immédiat de déploiement de la force motrice; dans ce sens , on peut dire aussi que le corps propre est l'objet immédiat de l'âme.

Mais ces mêmes organes passibles de l'action involontaire de l'âme, sont passibles aussi des impressions affectives étrangères à cette force; comme les mouvements voulus se localisent sur les organes qui les exécutent , les sensations reçues par les organes sensitifs et mobiles à la fois, sont perçues par le moi aux mêmes lieux du corps où l'effort s'exerce.

Ainsi localisées, les modifications passives de la sensibilité ne peuvent qu'être distinctes et du moi qui réside tout entier dans le sens de l'effort , et des produits immédiats de son activité.

Mais, percevoir des changements dans quelque partie sensible de l'organisation sans l'effort voulu , ou contrairement à la tendance propre du vouloir, c'est ce qu'on peut appeler ici l'objet de la représentation ou de la sensation passive, localisée ou

/j8 ni: L'âPERCEPTIOR

réduite à la cause extérieure ou Force étrangère nonmoi , productive de cette sensation. Tl est donc vrai dédire que l'homme concret, en tant que sensible et actif, encore que son corps propre se distinguerait de ses représentations ou sensations localisées , et des objets de ces représentations, ne peut les distinguer nettement les unes des autres, surtout celles qui , étant rapportées au même organe, appartiennent à la même espèce, comme les odeurs, saveurs, impressions tactiles, etc.

3°-4° Si l'homme était borné, d'une part, à sentir ou à éprouver des modifications passives dans les diverses parties de son corps , et , d'autre part , à agir ou à opérer par son vouloir des mouvements ou changements quelconques dans ce corps , l'homme serait réduit ainsi à la conscience de lui-même , en sa double qualité d'agent et de patient ; il ne pourrait avoir aucune idée des objets autrement que comme des causes ou forces productives simples de tout ce qu'il sentirait en lui et hors de lui ou dans son organisation , sans que sa volonté allât contre ces forces.

Etant donnée , l'aperception interne de ce rapport primitif et fondamental de cause à effet ( comme l'homme est donné à lui-même), ces deux termes du rapport sont aussi donnés, distincts, mais non séparés. Or , voilà précisément ce qui fait la difficulté du premier problème de la philosophie ; on

voudrait savoir ce qu'est en soi , dans l'absolu , cette cause moi qui n'existe et ne peut se sentir que comme cause; on voudrait savoir aussi ce qu'est en soi tel effet qui ne peut exister qu'au même titre d'effet, ou dans son rapport à sa cause moi, quand le mode est actif ou volontaire, et non-moi quand le mode est involontaire et la sensation passive.

Sans doute, ce problème peut paraître obscur et tout à fait indéterminé quand il s'agit de concevoir la force de l'âme en soi, comme virtuelle de tout effet sensible qui l'actualise ou manifeste son existence, et réciproquement de concevoir une modification sensible quelconque qui existe dans l'organisation humaine sans moi , c'est-à-dire sans aucune part de conscience.

Et pourtant il n'y a là aucune impossibilité ; bien plus , la notion de force virtuelle d'un côté , et l'idée de sensation passive purement animale, de l'autre, sont accessibles à l'intelligence et, jusqu'à un certain point, à l'expérience intérieure qui peut les constater en fait; tandis que le problème est insoluble et évidemment impossible, si l'on demande ce qu'est l'âme au titre purement modifiable, sans aucun attribut ou mode actuel , et réciproquement, ce qu'est une modification sensible quelconque sans la substance ou sans le sujet à qui elle est nécessairement inhérente.

Aussi Descartes, qui entendait à fond la question III. 4

5o de l'afbrceftion

première, admet-il de prime abord une substance; qui pense, qui sent par sa nature, par cela qu'elle existe.

D'où le système des idées innées, dont on ne se sauve, en partant de la même notion de substance modifiable, qu'en tombant dans les contradictions et les impossibilités dont les doctrines de Locke et celles de Condillac offrent de déplorables exemples , lorsqu'ils prétendent faire créer le sujet sentant moi par l'objet senti, etc.

Revenant à notre texte , et supposant l'homme concret réduit à ses propres limites et ne connaissant que lui-même au double titre de moteur et sentant , nous disons que l'homme se distingue luimême par le sens de l'effort de toutes les sensations passives localisées dans les parties de son propre corps; de plus, qu'il se distingue des causes extérieures ou forces étrangères , causes de ses sensations; enfin, qu'il distingue en même temps toute sensation de la cause moi qui la fait commencer.

Remarquons encore ici combien il y a peu de conséquence ou de réflexion dans les doctrines des philosophes, qui prétendent construire la science humaine avec des sensations. Sans doute, l'homme n'a aucune idée des causes ou forces productives des phénomènes qu'il représente en lui ou hors de lui , si l'on entend dans ce sens que nulle cause ou force ne peut se représenter ou se figurer à l'imagi-

nation ou aux sens, et qu'il n'y a point d'image; autrement, la cause qui fait commencer ces phénomènes serait aussi un phénomène transitoire, c'està-dire qu'il n'y aurait point une cause , et c'est là le cercle vicieux où tourne la philosophie sceptique , soit à dessein , soit sans s'en douter.

S'il n'existe pour l'homme rien qui ne doive, ne puisse être représenté ou conçu comme sensation, idée ou image , certainement il n'existe rien , pour nous, à quoi la détermination de cause, ou force productive, doive être appliquée; car il est certain que l'homme ne se représente rien sous ce titre; mais aussi il faut convenir qu'il n'existe pas luimême , car il n'a aucune représentation ou idée de cette personne individuelle qui s'appelle moi , et , en exceptant même l'existence réelle de ce moi phénoménal , il faudrait convenir de plus qu'il n'y a d'idée d'aucun de ces objets sur quoi roule pourtant toute la science physique , si l'on arrive à prouver, comme il est, je crois, facile, que les objets ne sont pour l'homme que des causes de sensations, distinctes de ces sensations comme du sujet qui les perçoit, et se rapportant tout à la fois : i° à des causes inimaginables dont il ne sait rien , sinon qu'elles existent nécessairement (ce qui est bien une science, du moins commencée , et que nous appelons croyance , si l'on préfère ce mot); et i° à un certain heu de l'étendue, soit intérieure, qui constitue le corps propre, soit

5s* m: l'aperceptioh

extérieure, qui constitue !<• corps étranger, cette

étendue n'étant qu'une forme ou un mode de coordination de certaines sensations ou intuitions spécifiques, ainsi qu'il va être expliqué.

5° « Parmi les représentations qui lui viennent du dehors, et qui paraissent être les effets d'objets ( causes ) agissant sur lui , l'homme distingue deux sortes d'impressions; il rapporte les unes aux objets, et elles servent à déterminer leurs attributs ou produits : ce sont les intuitions; il rapporte les autres au sujet qui les éprouve, en tant qu'elles l'affectent agréablement ou désagréablement: ce sont les sensations. »

Toutes les questions premières de la philosophie sont comprises, et je dirais enveloppées dans cet énoncé ; il ne s'agirait que d'en préciser les termes.

Qu'est-ce que le sujet? qu'est-ce que l'objet? qu'est-ce que le rapport des impressions à l'une ou à l'autre ?

Puisque c'est de l'homme qu'il s'agit, le sujet s'entend dans le concret comme un composé primitif de deux éléments ou termes en rapport, savoir : i° d'une force active moi qui s'aperçoit immédiatement dans ce qu'elle sait et perçoit , ou connaît par là immédiatement ce qu'elle ne fait pas et qui est distinct d'elle; i° d'une organisation vivante qui peut être dite se sentir ou se mouvoir spontanément, mais qui ne s'aperçoit pas ou ne sait pas qu'elle vit et sent.

Le sujet moi , réduit à ses propres limites , se concentre dans le sens de l'effort et ne rapporte à lui-même, au titre individuel, que les produits immédiats ou médiats de la force constitutive.

Le corps animé se meut spontanément, en vertu de forces étrangères et indépendamment de l'effort ou de l'aperception du moi. En ce sens, toute impression passive localisée dans quelque organe peut être dite venir du dehors sous deux rapports à la fois , savoir celui d'inhérence au corps organique ou à la substance pensante, entendue sous raison de matière, et celui de causalité externe en tant que la modification adventive est prise comme effet d'une causeou d'une force (x) qui change l'état du corps et produit la sensation.

Cette force ne peut être conçue autrement que comme simple, à l'instar du moi qui en est le type. Elle est plus que non-moi, et cette relation de cause, à laquelle l'homme attribue un effet sur lui, emporte la réalité et non une pure prévention.

Il y a donc là deux points de vue qu'il importe essentiellement de ne pas confondre , savoir : le point de vue anthropologique où l'on dit que l'homme rapporte ses impressions venues du dehors au sujet qui les éprouve, c'est-à-dire à lui-même, unité composée de la force et de la matière ; et ce point de vue psychologique, où le sujet n'est autre que cette force unique et simple moi, qui s'attribue les modes

5/j DE j/aI'I.iu;i im IO»

actifs, produits de son effort voulu, exclusivement à toute modification passive qu'elle met hors d'elle ou qu'elle perçoit dans le sujet organique sur qui son activité se déploie.

Ainsi ces modifications, qui sont dites venir du dedans ou intérieures à L'homme, n'en sont pas moins extérieures au moi, et les sensations, même affectives, rapportées au corps propre, partie intégrante de l'homme, servent à déterminer les attributs ou prédicats de l'objet immédiat au moi, comme les intuitions servent à déterminer les attributs ou prédicats des corps étrangers, seuls objets pour l'homme, qui croit les atteindre immédiatement par les sens de l'intuition.

Mais qu'est-ce donc que ces objets extérieurs, non seulement pour le moi, mais pour l'homme qui les perçoit comme étrangers à lui ou à son propre corps? Qu'est-ce que l'intuition externe de ces objets distincts d'eux comme ils sont distingués d'elle ?

En quel sens peut-on dire que ces intuitions ont donné à l'homme la première idée d'une réalité objective, cause de ces intuitions et indépendante d'elles? Est-ce que l'idée de force ou la notion de cause efficiente fait partie essentielle de l'intuition, nécessairement , dans toute perception ou idée d'une sensation affective localisée dans une partie de l'organisation ?

Enfin, n'y a-t-il pas aussi une intuition immédiate

de ce corps propre qui correspond à l'intuition des objets externes et qui en est la condition nécessaire?

Ces questions pourront se résoudre ou s'éclaircir par la suite : je m'arrête sur la dernière, qui renferme implicitement toutes les autres.

Le système organisé vivant, l'animal, forme un seul tout dont les parties solidaires, jusqu'aux moindres atomes et à la dernière molécule , sentent et fonctionnent chacune à sa manière et suivant le rôle qu'elle joue dans le tout, l'animal (i).

Comparable , sous ce rapport , à la force de gravitation, la force vitale et sensitive (une ou plusieurs ) pénètre les masses ou composés organiques et agit sur chacune des parties ou monades ou êtres simples qui s'identifient avec les formes mêmes ou principes de vie, ayant la perception pour essence, sous le point de vue leibnitzien; ces forces sont unies et coordonnées entre elles en concourant au

(1) Chaque substance simple, dit Leibnitz, qui fait le centre d'une substance composée, comme d'un animal, et le principe de son unité , est environnée d'une masse composée par une infinité d'autres monades qui constituent le corps propre de cette monade, suivant les affecttions duquel elle représente, comme dans un centre, les choses qui sont hors d'elle.

La perception , dit Bacon , est partout pour ceux qui veulent l'y voir. On aurait dû chercher la différence qui est entre la perception et le sentiment , non pas seulement en comparant les êtres sensibles avec les insensibles, comme les plantes et les animaux, quant à la totalité de leur corps , mais , de plus, en cherchant pourquoi , même dans un seul corps sensible , il est tant d'actions qui s'exécutent sans le moindre sentiment ; pourquoi les aliments sont digé-

DE L APJ5RCEPTIOW

but commun de conservation, de développement et

de permanence du même animal.

Ainsi commence et s'entretient cette vie ou sensibilité animale, qu'on ne peut dire être simple qu'à la même manière dont on considère en mécanique la résidtante unique de plusieurs forces composantes qui, en agissant sur les diverses parties d'une machine , liées entre elles , impriment à toutes une impulsion commune que l'analyse mathématique ramène à ses éléments ou aux forces primitives et simples qui la composent ou la déterminent à chaque instant.

Comme il y a un centre de gravité où toutes les forces de la machine sont unies et confondues en une seule, il y a dans la machine vivante de la nature un centre de vie et de sensibilité , ce qui ne peut faire que la combinaison sentante soit une véritable unité de la nature de celle qui a son type exclusif dans le vouloir ou le sentiment de l'effort.

rés , etc. ; pourquoi les artères font leurs vibrations ; enfin , pourquoi tous les viscères , comme autant d'ateliers vivants , exécutent leurs fonctions ; et tout cela, ainsi qu'une infinité d'autres choses, sans que le sentiment ait lieu et les fasse apercevoir . Mais les hommes n'ont pas eu la vue assez fine pour découvrir en quoi consiste l'action qui fait la sensation ; quel genre de corps , quel redoublement d'impression est nécessaire pour que le sentiment s'ensuive. Et il ne s'agit point ici d'une simple distinction de mots, mais d'une chose de la plus grande importance, qui mérite des recherches approfondies , par l'inimité de connaissances utiles qui peuvent en résulter, etc.

Les divers modes de coordination ou de correspondances et d'influence réciproque qu'ont entre elles toutes les parties du système organique, avec les forces vivantes et sentantes qui les animent jusque dans leurs derniers éléments , sont du ressort de la physiologie.

Nous ne parlerons ici que du mode fondamental de coordination , commun à tous les éléments , ou êtres simples qui forment divers agrégats ou composés de la nature vivante ou morte, sensible ou insensible, susceptibles de se représenter sous cette forme ou ce mode de coordination de leurs éléments, qui seule les rend perceptibles ou objets d'intuition externe.

L' imagination recule devant ce monde d'infiniment petits dont chaque élément est un tout complet composé d'organes mus par des forces vivantes, sentantes et motrices , etc.

Autant l'observation microscopique peut pénétrer dans cet abîme d'infinis en petitesse, autant elle voit s'étendre les limites d'un monde invisible peuplé d'êtres vivants, dont aucun sens de l'homme n'aurait pu soupçonner l'existence; et rien ne prouve qu'il y ait une limite à cette progression décroissante. Nous nommons les êtres simples, nous cherchons à les entendre objectivement sous des termes négatifs d'inétendus , de matériels; mais ce n'est pas sous des idées préventives que la pensée peut

58 j>j: l'apfjiception

atteindre les objets réels et en justifier la réalité, par la manière même dont ils nous apparaissent.

Ce n'est pas non plus la notion de force, de cause, qui est obscure, inaccessible à l'esprit, et, comme l'entend notre philosophie moderne , impossible à justifier en réalité, par aucun fait d'expérience quelconque; ce qui est obscur et vraiment inconcevable, c'est l'étendue réelle composée d'éléments , d' inétendus ou divisibles sans fin; c'est une substance passive ou purement modifiable, douée de personnalité individuelle, et s'entendant elle-même sous raison de matière.

Aussi les esprits conséquents et qui pensent comme il faut, se trouvent-ils conduits au point de spiritualiser le monde comme l'a fait Leibnitz, en n'admettant d'autre réalité que celle des êtres simples , dont toute l'essence est la force active qui contient en elle toutes les déterminations et ne reçoit rien du dehors.

Dès lors, l'étendue n'est qu'un pur phénomène relatif à notre manière de nous représenter les existences autres que la nôtre par les sens de l'intuition, dont le toucher et la vue sont les premiers et les plus influents.

Dès lors aussi , l'espace n'est plus que le mode de coordination ou l'ordre des êtres existants, tels que l'intuition les représente hors de nous, comme le temps est l'ordre des successifs , comme ils se mani-

festent en nous par la pensée ou l'aperception interne.

Étant donnés, d'une part, les objets étendus, tels qu'ils apparaissent directement à ces sens de l'intuition, étant donnés d'autre part, soit comme notions à priori, soit comme faits, soit encore comme hypothèses , déduites de l'observation , l'existence réelle des êtres simples ou des forces comme éléments de la réalité de la matière et de tout ce que nous appelons corps, etc., il s'agirait de savoir comment nous pouvons, s'il n'y a que des êtres simples, réellement exister hors de nous; d'où vient cette idée invincible de réalité que nous attribuons, malgré nous , aux substances étendues, matérielles, que nous appelons corps ? Et , si nous ne concevons rien hors de nous ou en nous-mêmes que sous la forme de l'espace ou de l'étendue, comment concevons nous la conception d'êtres réels simples et croyonsnous à leur réalité nécessaire ?

Nous exprimons sous le mot d'intuition toute représentation médiate ou immédiate d'un objet étendu ayant des parties contiguës , distinctes, les unes hors des autres. On voudrait pouvoir entendre comment l'intuition détendue matérielle dont le moi se distingue ou se sépare, dès qu'il commence à exister, dès qu'il n'est plus la nature, ou que la nature n'est plus lui, comment cette intuition pourra se concilier avec la réalité exclusivement attribuée à des forces ou à des êtres simples, des éléments,

60 de l'àperceptioa

des composés substantiels, appelés corps; quelles seraient , dans cette hypothèse , les conditions organiques de ces intuitions ('tendues; quel fondement elles auraient soit dans l'objet externe ainsi représenté, soit dans le sujet simple de la représentation.

En admettant la réalité absolue des êtres simples ou des forces comme les seuls éléments vrais de tous les composés étendus ou matériels de cette nature objective dont l'homme (moi) se distingue ou se sépare, il faudrait dire qu'en se composant ou se coordonnant entre elles , de manière à former une étendue donnée par intuition , ces êtres ou forces se dépouillent de leur nature ou de leur essence de force, ou prennent dans le composé des propriétés ou attributs opposés à ceux qui leur appartiennent comme éléments.

Tout ce que nous appelons corps est en effet perçu ou conçu comme passif et inerte , par cela qu'il l'est comme étendu; il exclut par là même l'idée d'unité simple indivisible et d'activité spontanée qui appartiendrait à ses éléments, à titre de forces.

L'observation ou l'expérience physique suffit pour nous apprendre qu'un composé étant détruit ou résolu dans ses éléments constitutifs, l'espèce d'activité propre à ceux-ci, qui était comme enveloppée ou enchaînée dans l'agrégation étendue , se

IMMEDIATE. 6ï

reproduit et se manifeste par des efforts sensibles ; mais alors aussi l'étendue a disparu , et il ne reste pas d'objet.

Ce que nous appelons destruction ou mort ne fait donc que rompre ces liens qui tenaient embrassés les principes de vie.

Ainsi pourraient se justifier même dans le physique , ces paroles qui ont un sens bien plus élevé : « La mort est absorbée par la vie. »

Les éléments du composé rendus à eux-mêmes comme forces , viennent chercher les organes vivants, et les sollicitant jusque dans leur vie ou leur sensibilité spéciale, produisent dans l'homme des sensations auxquelles sa volonté , son moi , n'a aucune part ou ne concourt que d'une manière indirecte.

Les éléments des composés intuitifs considérés soit comme êtres simples ou forces essentielles, soit comme atomes encore matériels ou étendus, quoique imperceptibles , sont-ils tous de même nature, et la différence existant entre les composés qui s'en forment, tient-elle uniquement à l'arrangement des parties ou à leurs modes de combinaison ou de coordination des formes primitives, modes dont la diversité seule fait que les attributs ou propriétés des éléments tantôt s'enveloppent , tantôt se développent dans les composés ? Nous ne le savons pas , et nous consentons à l'ignorer.

6i de l'a^erception

Ce que nous croyons savoir, c'est que les composés organisés vivants, dont iJ s'agit présentement, se forment de parties qui sont elles-mêmes organisées vivantes , lesquelles se composent elles-mêmes, d'autres parties semblables en descendant ainsi, par une série de subdivisions dont la limite ne peut être assignée jusqu'à l'élément primitif, ou germe organique qui contient lui-même un tout vivant ou appelé à vivre et à sentir, etc.

Les parties vivantes ou les éléments sensitifs se coordonnent en étendue sous forme d'être quelconque, et sous des lois de sympathies générales et spéciales que la physiologie s'attache à déterminer et qui n'entrent point dans notre sujet actuel.

Dans les diverses espèces d'êtres dont se compose l'échelle animale, depuis le polype jusqu'à l'homme animal inclusivement ( nous laissons en dehors la personne humaine) , en considérant la vie , et avec elle la sensibilité dans un degré plus ou moins obscur, comme inhérente aux éléments de l'étendue organisée et , par suite , comme attribut de composé organique formé de la réunion de ces éléments ou de leur coordination sous cette étendue , on ne fait réellement aucune concession au matérialisme; pour qu'il pût en tirer avantage , il faudrait lui accorder que la combinaison étendue , organique , qui vit et sent ou qui subit, comme étendue, quelque modification sourde, comparable à ce que nous appelons sen-

sation vague de plaisir ou de douleur, piit en même temps sentir toutes les parties vivantes et sentantes , c'est-à-dire qu'elle fût à la fois une et plusieurs, simple et composée, elle et une autre.

Attribuer la sensation à l'étendue organique, c'est précisément mettre à part de cette étendue la personne qui se distingue de la sensation ; c'est montrer que la pensée et le vouloir du moi ne sauraient être rangés parmi les attributs ou les modes de quelque substance étendue , comme essentiellement hétérogènes à tout ce qui appartient à cette substance ou qui la constitue.

Parmi les différentes espèces d'impressions sensibles que l'homme distingue en lui, ou dans le corps, et hors de lui, dans ce qu'il appelle objets extérieurs , il en est que l'activité du moi peut seule rendre claires; il en est d'autres qui sont naturellement aussi claires et distinctes , en telle sorte que le moi ne fait que les constater comme elles sont , sans ajouter sensiblement aucun caractère de netteté qui lui appartienne.

Les conditions organiques, qui sont tout dans ce dernier cas, ne sauraient que s'appliquer également au premier , où l'activité du moi joue le principal rôle et transforme la sensation obscure et confuse en perception claire.

Cherchons donc à déterminer physiologiquement quelles sont les conditions qui peuvent rendre une

6/| 01 I, U'HU I PTION

sensation distincte par elle-même on dans sou organe.

Les organes des sensations, appelés improprement sens externes, sont composés de nerfs unis et confondus en un seul faisceau , qui s'étend depuis l'organe où il aboutit jusqu'au cerveau, où il a son origine.

Ce faisceau se divise et se subdivise indéfiniment en filets nerveux , dont les extrémités se réunissent et se pressent en un tissu sensible, épanoui en dehors, et ouvert aux impressions appropriées à son mode de vie, comme à son espèce de sensibilité.

Cette sensibilité propre et spéciale de chaque organe extérieur est susceptible d'être modifiée par une multitude de causes , ou forces excitatives proportionnées en nombre aux différences d'arrangement et de disposition des parties de l'organe dont il s'agit.

La pression qu'exercent entre elles les parties élémentaires d'un faisceau, qui n'est lui-même qu'un des éléments de la composition de l'organe entier , le mouvement intérieur que la force vitale entretient continuellement au sein de cet organe et jusque dans ses plus petites parties , sont les sources non interrompues des impressions propres aux corps vivants , impressions obscures , il est vrai , et insensibles en apparence, en tant qu'elles sont

IMMÉDIATK. 6f>

absorbées par le nombre et la variété de celles qui viennent du dehors , mais qui n'en sont pas moins le fondement et comme l'étoffe de toutes les espèces de sensations adventices , qui ne sont que des modifications passagères de la sensibilité vitale inhérente au corps et inséparable de lui.

Dans l'absence des sensations du dehors, ces impressions vitales de l'organe externe ou celles des moindres fibres nerveuses qui le composent, deviendront aussi de véritables sensations animales , pourvu que la condition organique attachée à ces sensations s'y trouve.

Or, elle s'y trouve en effet, i° s'il y a continuité des mêmes nerfs et de toutes les fibres élémentaires depuis les extrémités sentantes, en vertu de leur vie propre, jusqu'à leurs racines dans le cerveau ;

20 vSi cette transmission de chaque impression vitale , propre aux parties élémentaires du même organe, commence dans une extrémité nerveuse distincte de toutes celles qui sont transmises au centre commun directement et sans se confondre entre elles ou avec d'autres de la même espèce qui viennent de différentes parties du corps.

Cela posé , il devra y avoir autant d'espèces d'impressions vitales naturellement distinctes dans l'animal , qu'il y a d'organes externes où ces conditions sont satisfaites.

Ce sont les mêmes , en effet , qui servent à distin-

VA') DE i,'am:i\ci;ption

guer les sensations du dehors et constituent la clarté de représentation qui leur est propre.

A part de toute l'activité de la personne humaine, et en vertu des seules fonctions impressives constitutives de sa vie, il y aura pour l'homme animal ce que j'appelle intuition immédiate de son corps propre et des divers organes où les sensations du dehors viendront successivement se localiser.

Mais le rôle des nerfs ou fibres nerveuses d'un organe sentant qui transmet ainsi les sensations vitales des extrémités au centre , n'est pas borné à cette seule fonction passive.

L'anatomie physiologique, poussée de nos jours à un haut degré de perfection (i), a découvert que les nerfs qui portent au cerveau les impressions reçues par leurs extrémités, transmettent en sens inverse l'influence motrice du cerveau aux parties musculaires qui entrent aussi dans la composition des organes externes, et ont, comme nous le verrons, la part de condition nécessaire à la perception du rapport d'extériorité ou de localisation des sensations diverses.

Ces deux fonctions sensitive et motrice ont lieu dans l'état naturel et pendant la veille , et s'exercent par deux parties séparées dans toute la longueur du même nerf, par une sorte de cloison : la partie

(1) Voyezlz Mémoire de M. Magendie.

antérieure du même tuyau nerveux est celle qui transmet les impressions sensibles des extrémités au centre; la partie postérieure porte l'influence motrice du centre aux extrémités nerveuses qui viennent s'aboucher aux fibres musculaires , et déterminer leurs contractions ou leur déplacement.

Ainsi, l'organe externe, où l'impression sensible commence, est mu au même instant de la manière la plus propre à compléter la perception ainsi formée de ces deux sortes d'éléments.

A la contraction des fibres musculaires, ou encore à la pression et à la collision de leurs parties contiguës, correspond une espèce d'impression sensible où se trouvent réunies les conditions propres à les rendre mutuellement distinctes.

Ces impressions, qui commencent à la racine des nerfs, quelle que soit la nature de leur cause, affectent une surface organique formée de parties juxtaposées et intimement unies dans le tissu nerveux musculaire, sans se confondre.

La force qui les met en jeu ou qui change leur état ou leur ton naturel, pénètre la masse et agit sur chacune de ses parties; toutes ces impressions ou déterminations motrices se réunissent sans se confondre; et ainsi elles se représentent dans l'ordre de coexistence que nous appelons l'étendue.

Cette intuition de l'étendue tient toujours, en

68 de l'apkrceptioh

effet, à ce que chaque molécule ou fibre nerveuse soit mise en jeu distinctement de toute autre fibre collatérale par un même agent, par une même cause

d'impression qui s'applique à elle; que si l'une ou l'autre de ces deux conditions manque, si tout l'organe est ébranlé à la fois et en masse par une seule cause exclusive, ou si plusieurs agents d'impressions affectent à la fois les mêmes points nerveux , la même fibre distincte, il y aura sensation confuse dans l'animal, et point d'intuition distincte localisée ou représentative d'une étendue quelconque.

De là il suit ( contre Leibnitz ) que la sensation animale purement affective est confuse par sa nature même, tant que les impressions organiques qui concourent à la produire affectent des parties nerveuses irrégulièrement disposées, ou agissent plusieurs à la fois sur les mêmes points de l'organe; que ces conditions changent et que celles de l'intuition aient lieu, la sensation n'existe plus ou peut encore se joindre, dans certains degrés, à l'intuition sans se transformer.

Il suit encore que si, au moyen de quelque organe différent de ceux par lesquels l'homme se représente les autres existences, il pouvait avoir une perception distincte des éléments de l'étendue, soit de notre propre corps , soit des corps étrangers, toute l'étendue disparaîtrait aux sens, et par cela que les êtres simples tomberaient sous le sens di-

IMMÉDIATE. (nj

rect de l'être intelligent et actif, les corps tels que nous les percevons, la substance elle-même, entendue sous raison de matière, cesseraient d'être perçus et entendus par l'esprit.

Reprenons maintenant.

Cette espèce de sentiment vague et obscur lié à tout mode de vie animale ou organique, ne diffère point pour l'homme animal, de celui de l'existence ou de la présence de l'étendue de son corps ; c'est le fonds auquel toutes les impressions senties se rattachent, et elles ne sont véritablement senties dans le tout de l'animal, qu'en tant qu'elles affectent une partie de l'étendue organique du corps vivant et modifient ou changent son état ; c'està-dire le ton actuel de sa vie ou de sa sensibilité propre. Otez cette étendue sentante, et l'imagination ne trouvera plus où rattacher ce pur phénomène sensitif.

Mais comment cette étendue sentante peut-elle être sentie par le moi ou la personne qui l'aperçoit par intuition en s'apercevant elle-même? Cette question, qui peut trouver sa réponse dans l'expérience intérieure ou le fait même de conscience, n'est que la traduction du problème de la métaphysique: quel est le lien des deux substances spirituelle et matérielle? Si ce problème ontologique est susceptible d'être résolu, il faudrait en chercher les données dans les faits primitifs du sens intime et dans

"jO I)!. J. tPERCfcP'J ION

leurs conditions comparées. C'est à quoi nous procédons.

Nous avons considéré précédemment que la force motrice de l'âme est déployée à la fois sur tous les organes externes placés sous sa dépendance, sur les muscles contractés dans l'immobilité du corps, l'œil tenu ouvert dans d'épaisses ténèbres, l'ouïe tendue dans le silence de la nature , les mouvements d'inspiration répétés sans aucune cause odorante. Par le fait seul de cet exercice , le sens de l'effort , isolé de toute cause d'impression, et n'ayant d'autre principe que la force vraiment hyperorganique qui opère par le vouloir, le moi, avons-nous dit, serait pleinement constitué.

Le moi, sans doute; mais l'homme, sujet mixte à ses propres yeux, ne serait pas tel pour lui-même sans l'union de deux vies qui constituent son humanité ; car l'homme n'agit qu'en sentant, et l'ac° tion même de la volonté est nécessairement accom pagnée , précédée ou suivie de quelque passion.

Les organes du mouvement volontaire ont leur mode de vie. Leurs parties élémentaires sont disposées ou coordonnées de la manière la plus propre à donner aux impressions immédiates qui y ont leur siège ces caractères d'intuitions distinctes , directement transmises au centre commun; elles donnent le premier éveil à la force motrice de l'âme, et précèdent et amènent les premiers efforts, et

affectent sa tendance virtuelle à mouvoir les organes matériels placés sous son influence.

Dans l'exercice complet du sens de l'effort, le moi, qui commence le mouvement, aperçoit l'effort qu'il fait , et cette aperception se lie au même déploiement immédiat de la force de l'âme sur les racines des nerfs qui transmettent son action aux organes immobiles du corps.

Aux contractions ou mouvements opérés par le vouloir correspondent des impressions spéciales d'un caractère particulier qui ne permettent pas de les confondre avec aucune des impressions reçues par les extrémités nerveuses qui affectent plus ou moins la sensibilité animale , soit qu'elles se transmettent des extrémités au centre commun , soient qu'elles n'aient avec lui aucune connexion directe.

11 résulle même de l'observation physiologique que l'animal pourrait éprouver de telles impressions quand il n'aurait pas de cerveau ni rien qui en tînt lieu.

On pourrait demander, en cette occasion, si les nerfs purement sensitifs, et qui ne se lient à aucune fonction ou mouvement volontaire ? ne contiennent pas l'espèce de cloison observée dans les nerfs qui servent en même temps , dans l'homme , aux fonctions simultanées de la sensibilité et de la motilité , ou bien, si l'analogie qui doit exister entre les faits de sentiment et leurs conditions organiques sont

7'2 DE L APERCUP? lOfii

pour la négative. Mais quel que soit le résultai des expériences physiologiques sur ce point , il est certain, du moins par les faits, que les changements sentis ou aperçus immédiatement dans les organes de la locomotion au moment où la volonté s'exerce, forment une espèce de modes, sui generis, les seuls que le moi s'attribue comme en étant cause, en tant que le vouloir opère instantanément et d'une manière immédiate, les seuls aussi qui tiennent dans l'organisation à une condition unique , savoir : de commencer, non par les extrémités des nerfs excités du dehors par des causes quelconques de nature diverse comme tout ce que nous appelons sensations , mais de commencer par les racines des nerfs moteurs, par l'action d'une seule cause ou force unique qui agit sur les racines , et dont l'influence se transmet du centre aux extrémités d'une manière inverse de celle qui a lieu dans les sensations. A la vérité , cette condition , à laquelle s'attache l'exercice du sens de l'effort ou de l'activité , se lie ellemême à une autre condition proprement organique, celle de la réceptivité de l'organe qui doit être apte à recevoir l'influence de la force motrice transmise jusqu'à lui par la force des nerfs cérébraux.

Cette condition de réceptivité commune au sens de l'effort et aux organes des sens extérieurs, c'est là ce qui constitue la partie passive des modifications; la force exclusivement soumise à la volonté et à

l'activité du corps, c'est là ce qui se manifeste le plus clairement à la conscience.

L'organe soumis à la volonté ne l'est point quant à sa nature , quant à son état de vie ou de sensibilité propre, mais seulement quant au mode ou changement que la force de l'âme produit dans cet état en agissant sur l'organe ou par l'organe donné : c'est bien cette force qui commence , qui crée le mouvement, qui opère les contractions musculaires, par l'intermède des nerfs ; mais elle ne crée pas l'étendue : l'étendue, l'inertie, ce poids de l'organe, l'arrangement ou le mode de coordination de ses parties ou molécules , tous ces éléments sont donnés comme base de l'intuition , comme termes de l'action de la force modifiante, et non comme produits transitoires de sa création, non plus que comme des modes et attributs de la substance.

En effet , tout ce que le moi n'opère pas en vertu de l'effort ou du vouloir constitutif, ne peut être attribué à l'âme au titre de force active, mais appartient à la substance entendue sous raison de matière, comme passive ou modifiable, et peut ainsi se rapporter au corps vivant et sentant sous les conditions et titres respectifs de sensations affectives ou d'intuitions, en tant que les impressions sont confuses ou en tant qu'elles sont naturellement distinctes.

Ni ces sensations ni ces intuitions ne sont les produits de l'activité du moi, mais elles sont perçues,

74 M i aim.hci:ption

localisées, et par là même distinguées du moi en tant qu'elles s'unissent plus ou moins directement au sens de l'effort, ou se rencontrent dans des organes particuliers où concourent les deux fonctions sensitives et motrices qui sont unies ensemble par le lien de la vie animale , mais qui ne se lient à l'unité de conscience de la personne humaine que par l'intermédiaire du sens de l'effort. Otez l'exercice de ce sens, et il restera encore des sensations animales ou des intuitions au même titre , et l'homme identifié avec la nature par ces impressions mêmes, ne pourra se distinguer lui dans ce qui le fait lui.

Il ne s'agit point ici de distinctions artificielles purement abstraites ou nominales , mais de distinctions de faits justifiées par le sens intime, et que l'observation physiologique elle-même peut justifier.

On sait que dans certains cas de paralysie les organes de la locomotion peuvent être oblitérés en tout ou en partie, quoique la susceptibilité nerveuse demeure la même , et que les impressions externes ou internes continuent à affecter la sensibilité animale.

Un habile observateur nous a décrit l'expérience qu'il eut occasion de faire sur un hémiplégique qui sentait vivement les impressions faites sur des parties paralysées, mais sans les rapporter à leur siège, ni à aucun lieu déterminé du corps , quoiqu'il les

IMMÉDIAT*:, -y 5

sentît généralement dans ce corps en masse comme nous sentons nous-mêmes les impressions qui , par leur nature ou l'intensité de leur force excitative, affectent la sensibilité générale sans absorber le moi tout entier.

Dans cette expérience, dont l'auteur rapporte les curieux détails , le malade ressentait de vives douleurs, et le témoignait par des plaintes, quand on lui contournait les doigts de la main paralysée ; mais lorsqu'il ne voyait pas cette main ni l'action extérieure à laquelle elle était soumise , le paralytique ne pouvait assigner le siège de la douleur , et ne la ressentait que comme une impression générale de souffrance ou de malaise du corps, dont il est impossible d'assigner la cause ni le lieu.

Il faut bien remarquer, ici, toute la différence qui existe entre cette espèce de localisation immédiate, intérieure, des sensations ou des intuitions que nous prétendons rattacher uniquement au sens de l'effort, comme l'expérience ci-dessus semble propre à le démontrer, et cette autre localisation externe et médiate, par laquelle nous rapportons les différentes impressions du dehors aux parties de notre corps connues extérieurement par la vue comme peuvent l'être les objets ou corps étrangers.

Le paralytique cité jugeait, en voyant contourner sa main , qu'elle était le siège où agissait la cause de sa douleur ; mais il ne sentait ou n'apercevait pas

76 DE L'APEECEPTIOBi

immédiatement l'impression douloureuse dans la partie organique qu'elle affectait ; il ne s'appropriait pas cette partie ; il ne la sentait pas sienne tant qu'il n'agissait pas sur elle; il aurait pu dire plus naturellement qu'aucun autre : « Vous casserez cette main. »

Il est bien entendu que nous excluons de la localisation immédiate interne les impressions sensibles, ces premières affections que l'instinct animal, privé de toute conscience de moi , semble rapporter aux parties du corps organisé , le produit de cette réaction involontaire et inaperçue, telle que celle qui a lieu dans le fœtus, même au sein delà mère, et dans l'enfant à sa naissance, pendant ie sommeil et dans tous les états où la vie organique et animale s'exerce sans qu'il y ait ni conscience , ni rien qui puisse s'attribuer au moi. (1) Les produits de cette réaction motrice, dis-je, sont des sensations comme les autres, qui commencent et se terminent aux organes sensitifs sans que le cerveau même y prenne quelque part nécessaire, et surtout sans que la force de l'âme y exerce son activité propre.

Il s'agit ici non d'une réaction nécessaire, mais d'une action volontaire qui part de l'âme et s'y termine en manifestant, avec sa force propre, l'exis-

(l) Cette division a été très-bien marquée par Bichat ( voyez dans son Traité de la vie et de la mort, ce qu'il dit de la locomotion du fœtus , et de celle du sommeil ou des rêves).

IMMKDFATE. 77

tence et le lien des parties mobiles et sensibles de l'organisation qu'elle s'approprie.

Or, l'expérience du paralytique cité fait connaître clairement la part essentielle que prend le sens de l'effort , ou de l'activité, à cette localisation interne, qui ouvre le cercle de la connaissance , en révélant l'homme intérieur tout entier sans le secours même de l'objet. Il suffit qu'il y ait coordination des existences, sous forme d'étendue, pour que l'idée de cause disparaisse. Les uns admettent cette idée, les autres l'excluent.

L'action ou l'effort commence, de la part de l'âme, dans les racines cérébrales des nerfs moteurs, sans que la force motrice produise tout son effet sur le corps, et par là, se manifeste à elle-même comme force tout agissante.

Pour que l'action volontaire soit complète, et que la causalité du moi se manifeste comme le fait de conscience, une condition est requise de la part de l'organe : c'est, comme nous le disions tout à l'heure, que cet organe soit disposé à recevoir l'influence propre du moteur, ou que le ton de vie ou de sensibilité spéciale soit en rapport avec la force qui tend à le mettre en jeu. Si cette condition n'a pas lieu, s'il y a quelque oblitération accidentelle, soit dans les fibres musculaires, soit dans la partie interne des nerfs destinée à transmettre au centre l'effet sensible de la contraction ou du mouvement opéré, le

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sens de l'effort ne s'exerce ]>lns dans l'organe dont il s'agit, qui cesse ainsi d'appartenir à la volonté ou de se manifester immédiatement à la conscience du moi.

L'expérience précédente montre bien qu'un organe, paralysé pour le mouvement, peut recevoir et transmettre des impressions qui affectent l'animal sans être localisées ou rapportées à un siège déterminé, en raison de sa passivité même. D'où nous induisons la nécessité de l'intervention du sens de l'effort pour que les sensations soient localisées ou rapportées à un lieu du corps, le même où l'effort s'exerce.

La même expérience ne nous montre pas , il est vrai , qu'à part cette intervention du même sens actif, il ne puisse pas y avoir des intuitions naturellement distinctes et rapportées à un lieu du corps propre ou de l'étendue intérieure; il y a une multitude de faits pris dans la nature animale et dans les phénomènes de l'instinct, comme dans les songes et les différentes espèces d'altérations mentales, où l'activité constitutive de la personne ne s'exerce par aucun sens ou organe, qui prouvent bien que diverses intuitions, par exemple celles de la vue, ont un caractère propre de distinction et de clarté tout à fait indépendant du sens de l'effort ou de l'activité du moi : mais il n'en est pas moins vrai qu'à part cette condition hyperorganique de

l'effort ou du vouloir, qui constitue la personne présente à elle-même, les intuitions distinctes, non plus que les sensations confuses, ne seraient distinguées du moi, qui seul les localise en les rapportant à leurs sièges organiques.

On peut chercher, soit dans ces organes mêmes, soit dans les objets, les conditions qui rendent les impressions claires ou obscures , distinctes , confuses, sous un titre quelconque de sensations ou d'intuitions. La physiologie ou la physique peuvent reconnaître et assigner quelques-unes de ces conditions qui se prêtent à leurs expériences; mais il n'y a pour le moi qu'une seule manière de se distinguer de tout ce qui n'est pas lui , à titre d'objet, de chose représentée ; et comme il s'agit ici d'une distinction hyperorganique par sa nature , où l'analyse physiologique la plus subtile ne saurait suffire , l'analyse psychologique ne le pourrait pas davantage, si l'intuition d'étendue, par exemple, sous laquelle se représente tout ce qui est appelé corps matériel, était prise pour une modalité représentative de l'âme, comme si un mode quelconque pouvait être représenté ou conçu hors de son sujet d'inhérence, et comme si ce qui se représente hors du moi put être inhérent à l'âme.

En général , nulle sensation ou intuition objective ne saurait être considérée comme mode propre du sujet pensant, inhérent à lui, ou faisant partie

(So de l'apebception

de son existence, sans démentir le fait même de l'existence individuelle du sujet.

Ici , je ne puis m'empêcher de rappeler comme exemple très instructif cette grande discussion qui eut lieu entre Malebranche et Arnaud sur les représentations objectives et sur l'origine et le caractère des idées représentatives. Dans le point de vue de Malebranche, les idées n'ont précisément de caractère de représentation claire et distincte qu'en tant qu'elles sont hors de l'âme, ou, ce qui revient au même (selon la vraie psychologie de notre grand métaphysicien), hors du moi qui les perçoit ou les conçoit, non point en lui, comme attributs ou modes de son existence, mais dans leur source réelle, savoir, en Dieu , d'où émane exclusivement la lumière par laquelle l'âme voit ce monde réel intelligible représenté par des perceptions ou idées claires adéquates qui ne sont elles-mêmes que des modes propres de manifestation de l'être universel, par qui et en qui tout vit, meut, sent, existe.

Il est si vrai que les idées ( intuitions ) claires représentatives ne sont pas les modalités propres de l'âme, que tout ce qui peut être véritablement modification intérieure de la substance sentante et pensante ne peut être conçu par elle que par la conscience ou sens intime, et non par des idées perçues ou conçues d'une manière obscure et confuse; aussi l'âme qui ne se connaît, non plus que ses sensations,

IMMÉDIATE. 8l

les seules choses qui soient véritablement en ellemême comme ses propres modes, que par conscience ou sentiment intérieur, ne peut être dite véritablement se connaître; n'y ayant point d'idée qui la représente à elle-même.

On peut voir dans lesOEuvres d'Arnaud par quels arguments ce métaphysicien, disciple fidèle de la doctrine de Descartes, combat le principe de l'extériorité des idées ou des perceptions qu'il persiste à considérer comme de pures modalités représentatives de l'âme. Dans ce point de vue opposé à celui de la psychologie ou de la conscience, l'âme ne se prend plus pour le moi, comme l'entendait Malebranche, mais pour le sujet ontologique ou lesubstratum de ce moi qui n'est lui-même qu'un mode plus continu ou plus permanent de la substance pensante , mode intérieur qui se distingue à la vérité ou se sépare phénoméniquement des modalités adventives, représentatives d'objets extérieurs , ce qui n'empêche pas que ces représentations ne soient des modes inhérents à la même substance dont le moi lui-même est le mode fondamental , identique et un.

Ainsi, dans la vérité métaphysique absolue, l'âme ne perçoit, ne voit qu'en elle-même, elle ne conçoit ou n'entend que sa propre pensée ou des idées qui sont ses propres modifications.

Les deux points de vue font également abstraction du principe d'activité: suivant l'un, les objets HT. 6

tS'2 DE l'àI'ERCKPTION

n'ont que la réalité subjective des idées ou de l'être pensant qui peut rester seul ; suivant l'autre, les idées prennent elles-mêmes la réalité objective des êtres matériels ou plutôt encore celle de l'être universel en qui et par qui elles sont.

Là se trouve une sorte de matérialisme subjectif, ici est l'idéalisme objectif et une sorte de pantbéisme spirituel.

On peut dire que le principe de Descartes était gros de ces divers systèmes ; l'idéalisme subjectif et objectif, le panthéisme spirituel et matériel, n'ont été que des conséquences logiquement déduites du même principe. Quand on part des notions, et qu'on procède à la composition d'un système , il semble d'abord qu'on sauve bien des difficultés, des embarras, des recherches; on croit jouir paisiblement, dans son cercle idéal , de cette sorte d'évidence et de repos d'esprit qui tient à ce que les conditions faites avec soi-même ou posées par les définitions', sont fidèlement remplies.

Mais un autre système, fondé sur la même base et procédant par la même méthode, seulement sous des conditions différentes, établit précisément des résultats contraires ou divergents du premier , et offrant les caractères d'une évidence semblable.

Lequel croire , comment se démêler au milieu de tant de contradictions, de doutes et d'incertitudes ? Le métaphysicien, qui cherche ce qui est vrai,

est-il condamné pour toujours au supplice de Sisyphe roulant son rocher ?

Le point de départ de l'analyse psychologique ne saurait être une notion comme celle de la substance pensante en soi: car il y a lieu de demander au sujet d'une telle notion, d'où elle vient, quelle est sa nature, son caractère, son titre de créance; et toute idée qui peut motiver ces demandes ne saurait avoir le caractère et la vertu du principe.

L'analyse ne peut partir que d'un fait primitif qui se constate par lui-même et ne se prouve pas ou s'explique par un autre qui soit tel au contraire que rien ne puisse être expliqué, conçu ou entendu sans lui; par suite, qu'il n'y ait rien d'antérieur dans l'ordre successif de l'existence, rien de plus simple dans l'ordre des coexistences dont il est le centre ou l'élément régulateur.

Le sens intime de l'individualité ou de l'existence du moi offre seul à l'analyse le caractère et les conditions du principe de la science de l'homme et de toute science. Il ne suffit pas en effet que l'âme soit à son titre absolu de substance ou de force virtuelle; il faut qu'elle se manifeste intérieurement au titre de moi ou de force agissante , pour qu'il y ait le premier fondement duy'e (j'existe, j'agis) ; la science ne date que de cette manifestation, et la notion de moi absolu s'y réfère nécessairement. Que serait en effet cette notion sans le sujet pensant moi qui s'entend lui-même?

84 M l'aperceptiojn

L'âme cherche donc d'abord à reconnaître ce sujet, à tracer ses limites en le séparant de tout ce qui n'est pas lui; elle ne demande pas: qu'est-ce que l'âme ou quelle est son essence , comment elle s'unit au corps et quel est le mode de cette union ? car l'analyse veut savoir d'abord ce qu'elle dit en donnant un nom au sujet qui perçoit la sensation , l'intuition, l'idée, et qui n'est pour lui-même ni sensation ni une idée comme une autre»

Dans le point de vue ontologique , la réalité des deux substances pensante et étendue , et la liaison de l'une à l'autre, ne peuvent être que des données primitives au titre de notions innées. Aussi , Descartes dit-il que l'âme a l'idée innée d'elle-même et de son union au corps. Il dit, par suite , très-conséquemment, qu'elle est inexplicable, que si nous pouvions l'entendre, nous entendrions tout, nous aurions l'omniscience du Créateur.

L'analyse ne touche pas à ce grand problème; le moi de l'homme est donné à lui-même par le fait de conscience qui embrasse, sous la même unité du sens actif, l'effort voulu et le terme sur qui cet effort se déploie.

Le même sens de l'effort qui manifeste l'âme à son titre de cause ou de force agissante , manifeste en même temps ce terme organique , étendu et inerte sur qui cette force se déploie , et que le vouloir modifie.

La liaison métaphysique de la substance pensante et de la substance étendue organisée est inintelligible à priori.

L'analyse s'élève jusqu'à la notion nécessaire de l'être actif et pensant en soi, et dans un monde substantiel avec qui il est en relation par son activité essentielle.

L'analyse psychologique pourra parvenir aussi à déterminer ou éclairer jusqu'à un certain point les éléments si obscurs et si vagues de la célèbre discussion que nous avons prise pour exemple, éléments obscurs et enveloppés sous le titre de modalités représentatives, inhérentes à l'âme humaine, comme sous celui d'idée vue en l'être universel, Dieu.

Malebranche , doué éminemment du sens psychologique qui s'unissait à une imagination créatrice , brillante, vive et profonde, qui avait plus besoin de créer que d'observer, remarque d'abord parfaitement la différence qui sépare les sensations affectives que l'âme ne rapporte qu'à son corps, et les idées claires, distinctes, représentatives des objets de ce monde intelligible renfermé dans l'être universel.

Les impressions affectives du plaisir ou de la douleur peuvent seules être considérées comme des modalités de l'âme inhérentes à elles, quoique rapportées au corps propre , et localisées dans ses parties.

$6 de l'apfrcfption

Les intuitions ou les idées qui représentent h monde extérieur , sans affecter en aucune manière la sensibilité , sont bien véritablement hors du moi et, par.suite, ne doivent pas être considérées comme attributs ou modes de l'étendue ou de l'espace extérieur où le moi les rapporte. Dira-t-on, pour justifier à quelques égards le système de Malebranche , que l'espace est le sensorium de Dieu, et que l'esprit de l'homme se met en communication avec Dieu quand il perçoit et entend la nature ?

Il fallait que l'analyse commençât par bien entendre le rapport des impressions affectives rapportées au corps propre et localisées dans les parties distinctes de l'étendue , pour éclairer et chercher à résoudre le problème de l'extériorité des intuitions objectives et, par là , la grande question d'une existence autre que celle du moi.

Nous allons voir comment les deux problèmes peuvent se réduire à un seul , en dépendant de la même espèce de conditions.

« Ce raisonnement confus ou ce jugement naturel qui s'applique au corps, et que l'âme sent, n'est qu'une sensation qu'on peut dire composée.» {Recherche de la vérité, etc. )

On ne peut pas mieux exprimer ce qui fait le caractère, l'unité, la simplicité apparente de l'idée de sensation, malgré la composition ou la dualité d'éléments. Malebranche était ainsi dans la voie d'une

analyse, que les vues systématiques et la méthode comme le principe de la philosophie de Descartes, l'ont empêché de poursuivre.

Là où il y a des composés, il faut bien qu'il y ait des éléments distincts et séparables. Les impressions non localisées n'en affecteraient pas moins la sensibilité; nous l'avons vu dans l'expérience du paralytique. Réciproquement, la partie du corps mobile à volonté, où l'impression est rapportée, serait aperçue immédiatement par l'exercice du sens de l'effort , indépendamment de toute impression reçue par l'organe sensitif.

Voilà bien les deux éléments composés , les deux termes du rapport senti ou du jugement immédiat qu'on peut dire aussi naturel , en tant qu'il tient à la nature active et intelligible du moi, et non point à la nature purement sentante de l'instinct animal.

On pourrait dire que l'âme de l'homme entre en possession de son corps par l'effort général qu'elle exerce, non point sur ce corps en masse, mais sur les parties locomotrices qui lui sont naturellement soumises. Cet effort, qui constitue précisément l'état de veille et le distingue de celui du sommeil , où la sensibilité interne et l'imagination passives restent en jeu , exerce simultanément tous les organes de sa dépendance, leur communique seul la direction, l'espèce et le degré de tension nécessaires pour rece-

88 i)i l'âpeeceftioh

voir les impressions du dehors ou aller au-devant d'elles, et les transmettre au centre où le moi les perçoit et les combine.

L'effort qui exerce simultanément plusieurs organes à la fois , d'une manière spontanée et indélibérée, est la condition et le commencement de l'aperception de l'étendue intérieure du corps propre; mais , pour que cette aperception se complète ou que chaque partie soumise à la volonté se localise au regard du moi et aille prendre sa place dans le tout organique, il faut que ce qui était simultané dans le temps devienne successif, ou que l'effort total se subdivise et se distingue lui-même en actes partiels , liés entre eux dans l'ordre du temps , ordre qui a lui-même tout son fondement dans l'activité du moi ; car le moi qui existe en tant qu'il agit , ne peut agir que dans le temps.

La division du système musculaire en organes séparés ou celle des nerfs cérébraux qu'affectent les contractions et les mouvements sous l'empire de l'âme , sont les conditions qui servent à distinguer les impressions sensibles attachées à ces mouvements, et à localiser hors du moi les termes divers et multiples de son action. A chaque effort individuel , à chaque acte successif de la même volonté motrice déterminée, correspond une impression distinguée dans son siège.

Ainsi , cette succession non interrompue d'actes

et de mouvements répétés varie de toutes manières. L'unité de la force motrice se manifeste intérieurement et d'une manière plus distincte, relativement à la pluralité de ses termes d'application ou à celle des impressions diverses qui s'y rapportent ou s'y localisent. En se mettant en dehors de chacune de ses sensations locales , le moi apprend à les mettre les unes hors des autres , à tracer leurs limites et à distinguer leurs caractères spécifiques , leurs analogies et leurs différences , etc.

Nous voyons maintenant comment on peut expliquer philosophiquement les altérations de la faculté de percevoir ou de distinguer les sensations causées par la paralysie, ou de la faculté locomotive ou contractile dans des organes particuliers, dont la sensibilité ou la susceptibilité aux impressions du dehors reste la même. La paralysie n'étant que partielle, l'effort général, qui fait la veille du moi, suffît bien pour qu'il se distingue de la sensation affective ou qu'il l'aperçoive de quelque manière plus ou moins confuse , mais non pas pour qu'il la perçoive nettement en la rapportant à un lieu de l'étendue du corps , comme nous l'avons vu dans l'expérience du paralytique de M. Régis.

Nous pouvons aussi induire de tout ce qui précède , les caractères plus expressément distinctifs qui séparent les sensations des intuitions, et qui font enfin l'extériorité des parties multiples du corps

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propre, où le moi sujet ton de l'effort localise ces deux classes d'impressions , ce qui nous conduit à déterminer avec Une précision nouvelle les conditions réelles de l'extériorité absolue des objets de nos représentations ou des corps étrangers au notre.

Etant posée, avec l'exercice général du sens de l'effort , la condition à laquelle s'attache le sentiment du moi, distingué de tout ce qui n'est pas lui ou de lui, c'est-à-dire de tout ce qui est passif, comme nous l'avons déjà vu, il y a d'autres conditions particulières qui font que certaines impressions sont distinctes ou claires en elles-mêmes ou dans ce qu'elles représentent (les intuitions), tandis que d'autres (les sensations affectives) sont confuses, obscures et ne représentent rien par elles-mêmes , alors même que le moi les localise dans un organe représenté par le sens de l'effort d'une manière directe et indépendante de toute sensation ou de toute impression du dehors.

Ces conditions tiennent à la fois et à la structure des organes et à la manière d'agir des objets extérieurs qui modifient leur sensibilité propre. Les molécules ou les fibres organiques peuvent être arrangées dans un certain ordre, depuis leurs extrémités jusqu'à leurs racines cérébrales, de manière à représenter sous une intuition immédiate une portion d'étendue qu'elles concourent à former. Cette étendue n'est, en effet, que l'ordre régulier

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des impressions existantes ou senties ensemble dans un siège corporel. Le mode de coordination des parties élémentaires qui constituent leur étendue au regard du moi , paraît appartenir d'abord aux fibres musculaires ou aux extrémités des nerfs cérébraux qui s'y manifestent dans cet ordre régulier. La force qui s'applique à ces parties d'un même organe sensitif et locomobile , pénètre la masse jusqu'aux dernières molécules, et y porte le principe de mouvement et des changements opérés dans l'ensemble de l'organe. Ainsi sont remplies , de la part de l'organe, les conditions appropriées à la représentation immédiate de sa propre étendue , et, par suite, à la représentation médiate des objets de l'intuition externe.

Quant à ces objets, leur représentation étendue parait exiger aussi , comme condition nécessaire , qu'ils viennent toucher ces extrémités sentantes de l'organe de manière à faire sur chacune une impression distincte qui ne se confond avec aucune autre, faite simultanément sur le même point nerveux; car la multiplicité et la diversité des impressions, auxquelles une même partie nerveuse est soumise, agite bien l'animal de plaisir ou de douleur, mais exclut le caractère d'intuition et toute perceptibilité claire et distincte de la part du moi. D'où il suit évidemment que les sensations affectives, étant confuses par leur nature même, ou dépendantes des

iJT. DF L APERCEP7IOH

conditions organiques ou objectives qui les rendent telles, ne sauraient se transformer, en aucune manière, pour révéler le caractère et les conditions d'intuitions claires et distinctes; car ainsi le plaisir et la douleur ne joueraient plus le même rôle dans la vie animale; l'animal, lui-même, ne serait plus.

Il y a analogie dans les deux sortes de conditions, d'où dépendent respectivement les intuitions immédiates et internes des parties locomobiles représentées au moi dans l'étendue organique du corps qu'il s'approprie comme témoin de son action , et les intuitions médiates et externes représentées au moi dans une étendue extérieurement étrangère au corps et en dehors de l'homme tout entier.

Première analogie : la force de l'âme, déployée par l'intermédiaire des nerfs sur chaque molécule ou fibrile musculaire qui offre une certaine inertie ou résistance à son changement d'état, d'une part ; d'autre part, la force ou la réunion des forces qui va s'appliquer à chaque extrémité de l'organe externe et lui imprimer certaines déterminations ou mouvements irréguliers qui se transmettent directement au centre par la force intérieure des nerfs sensitifs et moteurs.

Analogie , ou plutôt identité dans les modes de coordination et entre les molécules ou fibres dont se compose l'organe, qui est en même temps le siège d'intuition et celui de la locomotion volontaire, et en-

tre les autres parties infinitésimales dont se compose l'objet ou les forces élémentaires qui le constituent.

Des deux parts, en effet, c'est le même arrangement, le même ordre entre les éléments ou les forces qui coexistent et se représentent par leur correspondance.

Si le corps propre n'était pas étendu , ou si ses parties ne se représentaient pas immédiatement au moi comme formant un seul tout composé , soumis à la force une du vouloir moteur, il est impossible de concevoir qu'il pût y avoir quelque chose de représenté ou de conçu hors du moi sous une forme d'étendue extérieure ou de corps étranger ; de même, ou par suite, s'il n'y avait pas une certaine inertie ou résistance à P effort locomoteur, immédiatement aperçue ou sentie dans le corps propre, ou localisée dans les parties distinctes de son étendue totale , il est impossible de concevoir comment le moi de l'homme, confondu avec son corps ou identifié avec les sensations et les intuitions animales qui le constituent partie et non pas juge ou témoin de la nature vivante; comment, dis-je, ce moi, n'existant plus pour lui-même , pourrait-il percevoir d'autres existences étrangères ou séparées de la sienne, séparées de l'homme tout entier qui vit , sent , agit et pense? Il fallait donc savoir d'abord ce qu'étaient les intuitions distinctes du moi, en tant que rapportées à un lieu du corps où l'effort s'exerce im-

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