C)4 »>E L ^PERCEPTION
médiatement, où l'inertie organique est intérieurement aperçue, avant de chercher ce que sont eei sensations ou intuitions séparées du moi et du corps propre, ou rapportées à un lieu de l'espace extérieur où elles sont censées composées de tous les phénomènes appelés corps étrangers.
Si les deux problèmes dépendaient des mêmes conditions, ou du moins si l'extériorité des corps étrangers ne pouvait se distinguer du corps propre de manière à ce que la connaissance de l'une fût impossible sans l'aperception immédiate de l'autre, il ne serait pas surprenant que le renversement des deux problèmes, ou même la mise à l'écart des conditions du premier, n'eût poussé l'école tout entière des sensations et des idées à fournir des armes également destructives au matérialisme et au scepticisme.
L'inertie organique, la résistance continue qu'une partie locomobile à volonté oppose à son déplacement ou à son changement d'état , est sentie ou aperçue immédiatement au point où l'effort s'exerce. Les inerties organiques interposées et coordonnées circonscrivent et déterminent le domaine de la force motrice, et servent à distinguer ce qui vient d'elle et ce qui n'en vient pas.
Le moi, avons-nous dit, ne fait pas l'étendue, l'inertie, le poids des organes mêmes qu'il déplace ou change à volonté sous les rapports de locomo-
IMMEDIATE. q5
tion ; il ne fait pas non plus les impressions sensibles ou intuitions qu'il localise dans ces organes ; il se distingue des sensations en tant que le corps propre est produit par des causes ou forces autres que la sienne; il ne dépend pas de lui de distinguer ou d'éclairer leurs pas, et de rendre ces sensations plus distinctes en elles-mêmes, c'est-à-dire dans les éléments qui les composent. De même, en se distinguant ou se séparant des intuitions localisées, soit dans l'étendue organique, soit dans l'espace tout extérieur, le moi ne fait pas la clarté et la distinction des parties de ces intuitions mêmes, qui se représentent ainsi en vertu des seules conditions organiques ou objectives. Dans l'expérience du prisme , par exemple , le spectre coloré représente l'image de couleurs distinctes coexistantes ou coordonnées en étendue, abstraction faite de toute condition d'activité, de toute conscience du moi, comme dans les rêves ou la manie , quand tout l'appareil locomoteur de l'œil serait paralysé, pourvu que l'organe fût ouvert et à portée de recevoir les impressions des rayons lumineux.
Si l'activité ou l'effort du mpi ne peut rien ajouter à ces conditions de clarté propre aux intuitions, et s'il concourt à les rendre plus distinctes, c'est en rendant successif, dans l'ordre du temps ou de son existence passive, ce qui est simultané dans l'étendue ou dans les impressions objectives élémentaires qui
96 DE l'aPERCEPTION
constituent l'état passif de l'homme et de la nature.
Par cela seul que le moi s'aperçoit ou existe dans l'effort constitutif, il se sépare de l'intuition étendue, colorée; il la met hors de lui, dans un espace ou un lieu où il n'est pas. Que ce lieu soit déterminé ou circonscrit dans l'organe même où l'effort s'exerce, ou qu'il soit indéterminé et vague comme les couleurs accidentelles , les lueurs sautillantes qui semblent flotter au-devant de l'œil sans se fixer ou se circonscrire, toujours implique-t-il que l'âme ( moi ) aperçoive en elle-même, comme ses propres modalités, ces intuitions ou images dont le moi se sépare.
Lorsque Gondillac a osé dire qu'en pareil cas l'âme de la statue, qui n'aurait pas encore fait connaissance avec le monde extérieur des corps, se sentirait comme une étendue variée , il a dit une absurdité qui choque tous les faits , toutes les lois psychologiques, et, cependant, il ne fait que forcer un peu l'hypothèse d'Arnaud , dont nous parlions tout à l'heure, au sujet de modalités de l'âme, représentations de l'étendue des corps , etc.
Quel mélange ou quelle confusion de ce qu'il y a de plus éminemment actif dans l'exercice du sens propre de l'effort, et de complètement passif dans l'exercice du tact subordonné aux impressions des objets matériels ; quel vague, quelle incertitude sur le véritable sujet d'attribution des modes sensibles; quelle équivoque perpétuelle dans le nom qui ex-
ÎMMEJHATJ. 97
prime le sujet représentant comme l'objet représenté ! Il eût fallu, avant tout, déterminer, par l'analyse, en quoi consistent les deux termes du rapport primitif, qui fait la personnalité humaine ; quels sont ces deux termes ; comment ils sont con stitués l'un par rapport à l'autre , d'une manière plus ou moins distincte. Ainsi, l'on était réduit à distinguer dans la même sensation externe ( ainsi vaguement désignée ) , deux espèces , deux sortes d'éléments, les uns affectifs , les autres intuitifs; on traçait les caractères et les conditions organiques de ces classes ou ordres d'éléments sensibles; on faisait la part des deux dans chaque espèce de sensation externe; on cherchait comment les sensations, de la vue par exemple, ont le caractère représentatif non affectif; comment celles de l'odorat et du goût , au contraire , offrent le caractère affectif prédominant qui appartient aux sensations purement intérieures et absolument étrangères au sens de l'effort
Ainsi, l'on entend mieux jusqu'à quel point et dans quel sens il est vrai de dire que les différentes espèces de sensations ne sont que des variétés du même tact, en tant que l'on considère les objets ou causes externes d'impressions comme venant toucher les extrémités nerveuses plus ou moins développées ou enveloppées , produisant , par leur contact, tantôt une excitation confuse m. 7
98 Dr. [/APBBCEPTIOB
qui ébranle le système scnsitil' entier, tantôt (i) comme des vibrations régulières distinctes les unes des autres, qui, imprimées chacune à une fibre ou molécule nerveuse élémentaire, sont transmises simultanément dans le même ordre régulier jusqu'à un centre commun qui représente à distance, comme par un miroir, l'objet direct d'intuition , ou l'étendue phénoménique où se rapportent et se localisent hors du moi les couleurs, sons, odeurs, saveurs, qualités tactiles , perçus comme qualités ou modes de l'objet.
Il était nécessaire de constater en fait ces distinctions , et de reconnaître qu'il y a des conditions organiques d'où dépendent respectivement les intuitions animales affectives et les intuitions objectives ou représentatives de l'étendue, afin d'assigner avec quelque exactitude la part de chaque
(1) C'est cette partie purement affective des impressions reeues par les sens externes que Bichat appelle sensation animale, et c'est la seule aussi dont on puisse dire , avec lui , qu'elle passe de ce degré d'exaltation obscure, qui se limite à un organe particulier, à ce degré ou, suivant l'expression du même physiologiste, à cette dose de sensibilité qui s'étend par consensus à tout le système sensitif et constitue proprement la sensation animale; ce n'est pas ainsi, ou par une seule différence de degré, que l'intuition, obscure dans l'animal, devient une perception claire pour le moi qui se distingue; mais la sensation et l'intuition restent ce qu'elles sont, sans jamais se transformer l'une dans l'autre.
Ici les divisions psychologiques sont donc évidemment en défaut, et il y a certaine condition qu'elles laissent de coté ; c'est ce dont nous pourrons mieux juger ailleurs.
IMMÉDIATE. g()
sens externe, et bien essentiellement du sens spécial du toucher, dans la connaissance première des corps, et, par suite, dans le système entier des perceptions et idées représentatives d'un monde extérieur réel ou phénoménique.
Les opérations, ou fonctions du sens du toucher, offrent en effet à l'analyse comme le résumé de toutes celles des autres sens, et réunissent toutes les conditions et les caractères qui peuvent servir à distinguer les sensations et les intuitions dans une même représentation composée de deux ordres d'éléments, les uns purs affectifs , les autres directement intuitifs.
Dans les circonstances simultanées de l'exercice de ce sens , on peut faire abstraction tour à tour , tantôt de la motilité ou de l'effort dont l'organe du toucher actif est le principal instrument, tantôt de la sensibilité affective qui a son caractère dans le même organe , considéré comme celui d'un tact passif.
En rappelant l'exemple du paralytique cité , on peut voir comment l'absence du sens de l'effort ou de la motilité volontaire peut faire que les extrémités nerveuses de la main ou des doigts, soumises aux excitations et irritations les plus fortes, soient passives d'impressions purement affectives, que l'animal sent et que le moi de l'homme, alors qu'il les distingue, ne peut néanmoins rapporter direc-
ÏOO J)F. L A PERCEPTION
tement à aucun siège organique déterminé. Ce n'est donc point comme organe sensitif ou en vertu de la disposition des houppes nerveuses plus ou moins épanouies à la surface de la main ou au bout des doigts, que le sens du toucher est le premier instrument de la connaissance objective.
Rendons à la main paralysée le sens de l'effort , en la supposant encore privée de locomotion , de telle sorte que la volonté puisse contracter ou tendre les parties mobiles et sensibles de l'organe, sans ni les déplacer, ni les ployer, ni leur imprimer aucun mouvement progressif dans l'espace.
Dans cette hypothèse, il en serait du toucher comme des autres sens externes où il v a contraction produite, aperçue ou sentie comme effet de ce vouloir énergique qui peut tenir les yeux ouverts dans les ténèbres, l'ouïe tendue et aux écoutes dans le silence, etc.
Toutes les conditions organiques et physiques de l'intuition étant satisfaites, le moi présent à luimême, par ce degré naturel d'activité qui fait l'état de veille, aura l'aperception ou la représentation claire et distincte de la sensation des corps étendus, figurés, qui pourraient toucher la main ou s'appliquer à la surface de cet organe spécial du tact. 11 suffira pour cela que les molécules de la matière morte, interposées ou coordonnées entre elles de manière à former une portion d'étendue sous telle
IMMEDIATE. loi
forme ou figure déterminée, rencontrent tles éléments nerveux coordonnés dans un même organe, d'une manière semblable ou identique.
Cette condition peut suffire, en effet, pour qu'il y ait intuition d'étendue organique modifiée par les diverses qualités tactiles; mais elle ne suffit point évidemment pour mettre cette intuition à distance, et la représenter comme extérieure à l'homme en localisant les modifications du tact dans un espace extérieur, ou une étendue étrangère au corps propre.
Entre le sens du toucher immobile et celui de la vue, dont les intuitions ont une analogie si véritable, il y a cette différence essentielle que l'intuition visuelle est dans un espace indéterminé où l'homme n'est pas, ne sent rien en lui ou dans son corps, au lieu que l'intuition tactile ne sort pas de l'organe propre où elle est. L'homme sent tout ce qui modifie son existence.
Rétablissons maintenant le sens du toucher actif dans tous ses titres de prééminence. Ce sens est le seul où l'action exercée par les nerfs moteurs prenne l'initiative et la prédominance sur ia passion éprouvée par les nerfs sensitifs, en ce que le vouloir seul y commence des mouvements auxquels la sensation n'est elle-même que consécutive.
Dans les autres espèces de sensations, au contraire, c'est l'impression ou, comme on le dit vague-
] O'Jt DE l. A.PKKCÏ l'i ION
ment, l'action de l'objet qui commence le mouvement nerveux de l'organe, et la volonté n'y exerce qu'une influence consécutive, et, puisqu'il n'y a là qu'une réaction, comme disent U* physiologistes, ce n'est donc pas une action, un effort voulu comme nous l'entendons au sens psychologique et d'après les faits de conscience.
Aussi, dans le sens du toucher actif, les nerfs moteurs adhèrent-ils plus entièrement aux nerfs sensitifs qu'ils embrassent et suivent dans toutes leurs ramifications, de manière à ne former avec eux qu'un seul et même appareil organique. Tandis que pour les autres organes des sens externes , celui de la vue en particulier, les éléments de moulité forment un appareil distinct et à eux, qui opère sur la sensation ou l'intuition externe, et n'y joue qu'un rôle subordonné quoique nécessaire.
En mettant à part la locomotion, l'organe actif du toucher n'en serait pas moins , comme nous l'avons dit, le siège ou l'instrument d'intuition d'étendues figurées, distinctes entre elles par leur nature, et aussi distinguées du moi qui les perçoit. Ajoutons ce qui peut provenir de l'impression faite par un corps pesant appliqué sur la main; cette impression doit intéresser principalement les muscles qu'un accroissement de poids ou d'inertie forcerait à fléchir, si l'effort de la volonté ne les maintenait dans une position fixe.
IMMiÎDlATli. 103
Mais en admettant que ce surcroit de résistance organique et, par suite , l'effort plus intense qui s'y proportionne , emporte quelque idée vague d'une cause extérieure au moi et étrangère au corps, toujours serait -elle bien éloignée de celle que nous avons du corps étranger comme étendue solide, impénétrable, au moyen d'un ou plusieurs sens appropriés à cette perception objective aussi complète que nous l'avons de l'objet tangible ou des qualités qui la constituent. En vain l'idéologie a tenté de faire un inonde extérieur, soit avec les sensations tactiles (i), soit avec des sensations de mouvements (2), en excluant tous ces moyens auxiliaires. Le toucher ne fera pas sortir l'homme de lui-même ou de son propre corps, car il n'en sent la résistance continue que là où son action s'exerce, où son effort se limite ; or, l'effort moi n'exerce d'action immédiate que sur le corps propre ou sur les parties soumises à la volonté, et l'effort se limite au point où la résistance est perçue. D'un autre côté, la sensation de mouvement ne peut être que celle qui accompagne les contractions , les mouvements et les changements opérés dans les fibres musculaires ou les nerfs moteurs et sensitifs qui en sont les instruments; or, cette espèce de sensation est intérieure et n'a par elle-même
(1) Condillac.
(2) M. de Tracy.
JO/| J)K l, àPEKGfiPTlOn
aucun rapport à l'espace. Pour apercevoir ou juger qu'il se meut ou que son corps change de place, il faudrait , dira-t-on , avoir la connaissance ou l'idée du mouvement; il faudrait avoir un point fixe donné d'avance au dehors et qui servît à déterminer sa direction ou sa quantité relative, c'est-à-dire, que cette sensation du mouvement à laquelle on prétendrait rattacher la première connaissance d'extériorité , suppose elle-même comme donnée, toute cette connaissance qu'elle est censée nous faire acquérir.
Il ne faut pas vouloir expliquer par un seul moyen ou instrument de connaissance, ce qui est le produit de l'union de plusieurs moyens ou conditions organiques que la nature n'a pas séparées. Il faut se garder de confondre les attributions d'un sens avec celles d'un autre, et surtout ne pas donner à la sensation ce qui n'appartient qu'à l'activité intelligente.
La vue seule donne à l'homme l'intuition distincte de couleur dans un espace indéfini.
La locomotion volontaire de la main et de tout le corps définit cet espace et mesure la distance de l'objet visible , ou la direction ou la quantité du mouvement nécessaire pour déterminer son étendue.
Le toucher actif ajoute à l'étendue colorée et figurée, la résistance continue, la solidité, l'impénétrabilité , qualités premières constitutives de la réalité du corps , qui seules donnent à l'objet une
valeur plus que phénoménique. De ce que la vue ne sent pas ces qualités premières et qu'elle se borne à la surface colorée , il ne faut pas dénier à son objet toute espèce de réalité, et dire que l'étendue colorée n'a d'autre existence que dans l'âme dont elle est la modalité. De ce que le sens de l'effort, joint à la locomotion dans le toucher actif, ne peut saisir immédiatement la résistance et l'impénétrabilité que là où l'effort s'exerce , où le moi est présent , et non où il n'est pas, on ne saurait en induire, comme les sceptiques , que tout ce que nous appelons corps pourrait bien n'avoir aucune réalité en soi-même , ou se coordonner en sensations, idées, purs phénomènes sans consistance.
Supposez, dit profondément Leibnitz, que les corps n'eussent qu'une valeur phénoménique , ils n'en existeraient pas moins à ce titre hors du sujet qui perçoit, comme l'arc-en-ciel existe véritablement dans l'espace où il est représenté par l'intuition externe. — Ne dites pas que les phénomènes de cette sorte ne sont que des illusions des sens, car les sens y jouent le véritable rôle qui leur appartient , et si ces prétendues illusions étaient écartées, on ne sait plus ce que les sens auraient à faire dans les rapports de l'homme avec le monde extérieur : ce n'est point à eux, en effet, qu'il appartient de prononcer sur les choses métaphysiques, sur la réalité des notions, etc. La véracité des sens est toute
Iû6 DE L'API J'.CJI'TIOJY
entière dans l'accord de leur témoignage ou l'accord des phénomènes qui se rapportent à chacun d'eux distinctement (Leibnitz, Op. ,11, p. 3jq.)
Je crois qu'il y a plus que phénomènes, qu'accord de phénomènes , sinon dans les sens en général , considérés sous le rapport de réceptivité , d'impressions passives qui naissent de l'organisation, du moins dans le sens de l'activité ou de la force moi qui saisit immédiatement une force étrangère ou organe spécial approprié à une force opposée non-moi qui résiste en dehors.
Cet organe spécial de la communication de deux forces , l'une vivante et active , l'autre morte ou inerte, pourrrait n'avoir rien de sensible; et c'est là précisément que naissent les systèmes qui, partant delà sensation pour expliquer l'extériorité, donnent beau jeu à l'idéalisme et au scepticisme.
Condillac cherche , par exemple, le fondement de la connaissance des corps dans un sentiment qui se réplique à lui-même dans les parties du corps propre rencontrées par quelque chose de sensible et qui est sans réplique dans le contact du corps étranger. Mais, dans le premier cas, comment se fait-il que les deux sensations, au lieu de se répliquer, ne se confondent pas en une seule ; et dans le second cas, comment le défaut de réplique du sentiment suffitil pour manifester l'extériorité, l'étrangeté de la sensation, le lieu de l'objet touché? Pour qu'il y eût
réplique, ne faudrait-il pas d'abord que chacune des sensations eût elle-même ce caractère de redoublement intérieur qui fait la conscience ou l'idée de sensation? or, il n'y a que les produits de l'activité du moi qui se redoublent ainsi; le sens de l'effort est le seul qui se réplique à lui-même dans les diverses parties de son domaine qui viennent à se rencontrer ou à s'appliquer l'une à l'autre.
Supposez , par exemple , les deux mains privées de la sensibilité extérieure, la motilité volontaire ou le sens de l'effort restent les mêmes ; l'une de ces mains étant appliquée à l'autre, elle opposerait une résistance, et il n'y aurait qu'un seul effort moteur et un seul vouloir pour deux résistances opposées l'une à l'autre et qui pourraient fort bien être dites se répliquer, se redoubler dans l'unité de conscience.
S'il n'y avait qu'une main paralysée, l'individu pourrait ne l'apercevoir, au premier contact, que comme un corps étranger; mais, dès que l'effort s'appliquerait aux deux , l'étrangeté disparaîtrait et l'homme reconnaîtrait les deux parties du corps comme siennes.
Si l'homme pouvait n'éprouver jamais de résistance invincible, ou si les termes d'application de sa force motrice obéissaient constamment au degré d'effort proportionné à leur inertie , le toucher actif ou la locomotion volontaire, à part de tout autre organe d'intuition externe, ne lui apprendrait point
lo8 1)1. L 4FBHCEPTIOM
à distinguer les corps étrangers du sien propre; sa force motrice serait en lui comme l'âne de la nature; aussi ce système de l'âme du monde sort-il de la même source où le stoïcisme a puisé l'idée d'une force motrice supérieure à toutes les résistances et à toutes les passions de l'organisation.
Le toucher, isolé de la vue, se rapproche bien davantage (même dans son exercice naturel) du véritable objet mathématique qui n'existe pour nous qu'en abstraction. La géométrie de l'aveugle est une sorte d'arithmétique sensible, une combinaison de véritables unités ou points solides. Elle est plus près aussi du fondement de la source commune de toute science , de ce point commun où toute analyse aboutit et d'où toute synthèse repart, où le physicien est conduit, en quelque sorte, à intellectualiser la matière , où le géomètre aussi rencontre le métaphysicien, où leurs conceptions d'unités de forces tendent à se modeler sur le même type.
Lorsqu'on dit que le toucher est le sens géométrique (il est entendu qu'on ne parle, dans ce cas, que du toucher actif) , on exprime , en un seul mot, le caractère propre comme l'inépuisable fécondité des idées dont il est la source. Le fond et la matière première de ces idées ne ressortent pas sans doute du sein même du sujet pensant ; mais on ne peut douter que l'être moteur qui contribue à se créer en quelque sorte ce premier fonds en exerçant, hors de lui
IMMEDIATE. 1 OQ
son activité, ne P étende ensuite indéfiniment par un exercice tout intérieur de la même activité plus développée.
La base étendue et solide n'existe pour nous que dans le déploiement de l'effort ; elle n'est mesurée et circonscrite que par des mouvements dont nous disposons. Ce modèle premier est donné par le sens qui reçoit ou prend son empreinte. Mais bientôt l'entendement, cessant d'imiter, crée lui-même ses modèles et se fait des archétypes qu'il effectue ou réalise hors de lui par des figures conçues ou tracées sur cette même base modifiable à son gré et qui ne fait plus que fournir un appui et des signes aux caractères de sa force active.
Les combinaisons infinies que le géomètre peut faire avec de l'étendue, des points, des unités numériques , ne sont point véritablement abstraites des impressions du toucher ni des perceptions directes, où l'on dit quelquefois (un peu vaguement, je crois ) qu'elles sont renfermées. Le mode de leur création actuelle prouve assez que ces idées ne se tirent point par abstraction des composés sensibles comme les idées des qualités que les métaphysiciens ont appelées secondes; mais il faut se reporter à l'activité originaire du sens et à la manière dont il circonscrit son objet, pour concevoir le mobile naturel de ces sortes de créations ultérieures qui, dans le développement des facultés , paraissent si spontanées et
iio m: L À PERCEPTION
si indépendantes de toute impression au dehors.
Il règne ici une analogie bien remarquable entre les notions originaires du sens du toucher actif, telles que celles de force extérieure, d'unité, d'intensité, de substances conçues objectivement, et les mêmes idées simples prises de l'intime réflexion de nos actes ; analogie telle que le jugement, soit qu'il s'applique aux existences étrangères, soit qu'il se replie sur la nôtre propre, repose sur deux bases également fixes, transporte à l'une ou à l'autre certains attributs fondamentaux, et les affirme de deux sujets semblables ou analogues dans leur nature propre, lorsqu'ils se trouvent dépouillés par l'attention d'une part , et la réflexion de l'autre , de toutes les formes ou modifications accidentelles.
Le toucher actif, mettant seul l'individu en rapport direct avec une force de résistance étrangère , donne une cause extérieure à nos modes passifs qui, sentis ou perçus ainsi comme effets des corps, sont dits en être les qualités secondes. Il donne aussi un objet fixe à ces modes fugitifs et variables , dont le caractère non affectif paraît être de se représenter ou de se projeter naturellement au devant de leur organe comme les couleurs. Ce sens enfin donne seul un sujet immédiat aux modes qu'il perçoit d'après sa construction particulière, indivisiblement de la force de résistance (quoique nous puissions
IMMKDIA.TE. I l I
concevoir une division de cette dernière force, perçue hors de tout autre mode attributif).
Les modifications affectives qu'éprouve l'individu dans un organe externe, en même temps qu'il perçoit ou juge la présence de quelque corps extérieur, ne sont point véritablement rapportées à ce dernier comme objet ni sujet, mais seulement comme cause ou force modifiante. C'est ici une association d'habitude de deux impressions , ou plutôt d'une impression et d'un jugement qui diffèrent essentiellement par leur caractère hors de toute association. L'une garderait, dans le sentiment absolu de l'existence, la propriété affective qui lui est inhérente; l'autre, se fondant sur l'action réciproque de deux forces opposées, n'en conserverait pas moins en elle-même le caractère de relation qui lui est propre. L'impression affective peut donc être , dans ce cas , aussi indépendante de la perception d'une résistance ou d'un jugement , que le jugement l'est de la sensation.
Il est des modes non affectifs qui, n'étant point non plus directement associés dans l'origine avec l'impression d'une force ou résistance , s'y trouvent joints dans le temps et l'accompagnent toujours , quoiqu'ils varient sans cesse, pendant que cette force reste la même. De tels modes se rapportent au corps extérieur , non plus comme cause modifiante, mais comme objet modifié lui-même.
Tl est enfin des qualités que les métaphysiciens
I \ J. Di I, IPEHCJ 1*1 ION
ont distinguées sous le nom de premières, qui n'ont
pu être perçues que dans le déploiement de notre action propre, et la réaction d'une force directement opposée; qualités constitutives qui ne s'y rapportent point comme à une cause modifiante ni même comme à un objet modifié, mais comme attributs inséparables du sujet ou de la substance , et qui constituent véritablement notre idée complexe de corps extérieur.
Le jugement qui affirme l'existence d'une cause extérieure active , capable de produire en nous certaines modifications par une influence quelconque, comme de s'opposer directement à notre effort, s'associe à la sensation, mais n'en fait point partie intégrante , n'est point fondé sur elle.
Lorsque nous disons d'un corps qu'il est chaud ou froid, odorant ou savoureux, nous ne faisons que joindre à une affection actuelle l'idée de corps ou de la cause extérieure , connue d'après l'expérience, par des attributs qui lui sont propres ; mais les modes affectifs qui ne peuvent jamais se rapporter qu'à nous-mêmes ou à une partie de notre organisation, n'entrent point réellement dans l'idée du corps extérieur, ne servent pas à la composer, et le verbe ne l'affirme pas non plus comme circonstances ou attributs propres d'un sujet ou terme étranger. L'existence n'appartient point non plus à ces modes variables, et s'ils étaient isolés comme ils le sont
hors des conditions propres, originelles du jugement, l'être sentant qui les subirait ne saurait les rapporter nia aucune partie de lui-même , ni à aucun ternie comme cause. Au contraire, le jugement qui affirme le corps, les qualités ou attributs qui lui sont propres comme étant inséparables de la force de résistance, les rapporte à ce corps comme siège et à la force substantielle comme au propre sujet d'inhérence en qui ils se réalisent hors de nous, indépendamment de la connaissance que nous en prenons; ce sont les effets immédiats ou produits directs par lesquels cette force étrangère peut uniquement se manifester à nous; elle existe dans ses effets ou ses attributs, dans les phénomènes de l'étendue et des formes qui se réalisent en elle. Ici, les perceptions correspondantes à chacun des attributs ou modes de la résistance, peuvent être dites en quelque sorte renfermées ou enveloppées dans le jugement fondamental qui établit pour nous une existence étrangère. L'attention les fait ressortir ou les sépare successivement de l'idée totale du corps : ce sont autant de circonstances d'un même fait, autant de jugements partiels subordonnés au premier de tous, autant de rapports sentis, si l'on veut, entre un contenant et un contenu. Mais il reste toujours vrai que le jugement fondamental n'en serait pas moins constitué , quand même la force simple de la résistance serait isolée de tous ces modes circonstantiels HT. 8
1 1/| di l'aperceftios
que notre expérience ajoute , et que ia forme actuelle de notre organisation ne permet pas d'en séparer.
Si les trois manières dont les modifications ouïes qualités se rapportent à leurs causes , objets ou sujets, eussent été bien distinguées, une multitude de questions qui ont embarrassé les philosophes et les grammairiens, relativement aux fonctions du verbe en particulier , ne seraient peut-être jamais nées ; mais je ne puis ici qu'indiquer un point de vue qui m'entraînerait bien loin , et je dis en résumant :
Il est des affections simples en nous-mêmes qui sont séparées de tout jugement d'existence , de toute perception de rapport quelconque. L'effort que nous créons et les modes actifs qui en résultent immédiatement, d'une part, l'opposition d'une force que nous sentons comme extérieure, et les modes qui en sont inséparables, d'autre part, sont les seules bases fixes et les mobiles uniques du jugement indépendamment de tout effet sensitif quelconque.
L'être sentant est affecté et ne juge point naturellement que l'impression a son siège dans un organe ou vient d'une cause étrangère. L'être actif juge , même sans sentir ou être affecté du dehors , que tel organe est le terme résistant de l'effort ou le siège d'un mouvement qui se rapporte de lui-
IMMEDIATE. 1 l ;>
même à la cause moi qui le produit et le veut. Nous jugeons également et nous ne sentons point l'existence d'une force extérieure qui réagit contre la nôtre et produit hors de nous ou sur nous certains effets dont l'ensemble est appelé corps , et dont cetî e force est la substance et, pour ainsi dire, l'âme ou le principe d'unicité.
Il y a correspondance parfaite entre les modes actifs intérieurs rapportés directement au moi qui s'aperçoit en eux comme sujet et cause, et les qualités premières rapportées à la force extérieure comme à la cause qui les effectue ou au sujet qui les renferme; même parité entre les qualités secondes, d'une part, et les affections internes, de l'autre. Le jugement qui rapporte celles-là à une substance extérieure et celles-ci à un terme organique, est également en dehors de ces impressions et ne s'associe à elles que par l'intermédiaire d'une action déployée ici par la volonté seule sur les organes résistants et impressionnables , par la force étrangère qui rencontre celle de la volonté et s'oppose à elle dans les mêmes organes. Dans ce dernier cas, l'analyse trouve un véritable composé; dans l'autre, elle ne trouve que le jugement pur et simple dont elle s'attache uniquement à reconnaître les conditions originelles.
Les qualités secondes ne ressemblent à rien qui soit dans les corps : ce sont des sensations ou des
! i6 de l'apbrceptjoi
effets qui servent de signes à leurs causes. Mais est-il nécessaire qu'il y ait quelque similitude entre le signe et la chose signifiée ou entre l'effet et la cause, pour que l'un atteste la présence actuelle ou antérieure de l'autre , et quel parti raisonnable l'idéalisme pourrait-il tirer de ce prétendu défaut de ressemblance ? Quant aux qualités premières , nous ne les sentons pas, mais nous jugeons qu'elles existent. Reste à savoir si la force par qui elles sont ne nous est pas manifestée à l'égal de la notre ou de notre existence même; et, d'après tout ce qu'on nous dit, il ne saurait rester de doute. Tout ce qui peut être dit se ressembler en nous et hors de nous, ce sont les deux forces qui s'opposent l'une à l'autre. Les deux substances portent toutes nos affirmations de modes ou de qualités , les deux causes actives enfin qui réalisent séparément ou dans leur concours les phénomènes objectifs et réfléchis des deux existences, et leurs modes de coordination sont identiques. L'unité, la multiplicité, l'identité, conservées dans la succession et la variété des modes, conviennent également aux deux forces, et celle que nous appelons substance corporelle n'est pas plus l'assemblage des qualités sensibles qui la manifestent , que le moi n'est l'assemblage de toutes les modifications affectives qui se succèdent dans le temps.
L'origine que le jugement ou l'idée d'existence
IMMEDIATE f J y
étrangère prend dans les fonctions du toucher actif, et la manière dont il en dérive, me semble prouver que la connaissance ou le sentiment d'existence personnelle et, par suite, toutes les facultés dont nous avons auparavant présenté l'analyse, ne sont pas absolument dépendantes de notre commerce avec le inonde extérieur, ce qui revient à dire que la réflexion a son mobile propre d'activité intérieure, indépendante de tout effet de représentation objective. Les deux ordres de connaissances et de facultés demeurent donc toujours distinctes , quoique unis par les liens les plus étroits, et, sans nous élever jusqu'aux cieux ni descendre dans les abîmes, nous pouvons contempler notre pensée (Cojvdillac).
Ce que nous venons de dire sur les opérations et les idées relatives au toucher, confirme donc les analyses des autres sens ; dans l'exercice particulier de ceux-ci , il pourrait y avoir une cause des modifications passives supposée, imaginée ou induite du contraste des modes perçus avec ou par l'action volontaire et ensuite hors de cette action : une telle cause serait conçue par privation ou négation : elle serait ( — x). Le toucher atteint directement, sinon cette cause en elle-même, du moins les produits positifs qui la représentent; conçue par opposition à la force volontaire , elle est ( — a) et quoique toujours.^) en elle-même, elle se détermine par des formes représentables, analogues seulement à notre
I I (S J)i L kPBRCEPTIOS
manière de percevoir ou de connaître, Procèdes
hue, et non ibis amp/ius.
En tentant de rattacher au fait primitif l'organe de ces notions amples, constantes, universelles et nécessaires, qui servent de base à la science humaine, nous combattons à la fois deux systèmes qui ont également favorisé l'idéalisme et le scepticisme , savoir: Pinnéité des notions, ou leur dérivation logique soit des idées sensibles, soit des signes conventionnels. Nous disons bien, à la vérité, que les notions de la substance , de la cause, de l'être, de l'un, du même, etc., commencent au sens; mais ce sens est celui du moi primitif qui s'oppose au non-moi; le sens de la force agit successivement sur une force étrangère simple. La notion originelle, loin d'avoir son principe ou son premier mobile dans aucune impression sensible reçue du dehors, est au contraire obscurcie, enveloppée d'abord par tout ce qui est sensitif, et ne s'en dégage que lentement et par une suite d'efforts et de combinaisons d'éléments qui font une partie essentielle de l'humanité.
Maintenant, nous sommes peut-être mieux en état de suivre l'ordre de filiation des questions premières qui ont donné lieu aux doutes systématiques dont le philosophe déjà cité (i) a tracé l'ordre de filiation avec une rare sagacité et un esprit d'analyse plus rare encore.
(1) M. Ancillon.
IMMÉDIATE. I iC)
Première question : « Les intuitions donnent-elles à l'homme la première idée d'une réalité objective indépendante de ses représentations et cause de ses représentations? » (Essai sur le Scepticisme, p. 38.)
R. Il résulte de nos analyses précédentes que l'intuition externe simple , l'étendue colorée, par exemple (à part la résistance ouïes qualités premières que le toucher actif ou le sens de l'effort peut seul y rattacher) , a en elle-même une valeur objective , ou plutôt, qu'elle constitue à elle seule l'objet phénoménique qui existe à son titre, comme dit si bien Leibnitz, hors du sujet qui le perçoit. Si bien que c'est à cette intuition elle-même que sont attribuées diverses modifications sensibles , variables, telles qu'odeurs, saveurs, sons, chaleur, froid, etc., que l'habitude ou l'expérience répétée apprend à associer à l'intuition étendue, et qui deviennent , comme on dit, les qualités secondes de l'objet phénoménique. Ainsi , l'odeur, par exemple , n'en serait pas moins une qualité de la fleur vue à distance, quand même il n'y aurait pas plus de réalité que dans l'arc-en-ciel , ou dans les rayons que projette en avant la surface du miroir concave dans un point de l'espace vide, placé entre le miroir et l'œil du spectateur.
Ainsi pourrait être donné à nos facultés d'intuition externe seules ou combinées avec les sensations, tout un monde complet ayant cette réalité phéno-
I !2() DJ L M'i l H :-l !<)>
ménique qui est suffisante aux besoins et à la destination d'un être réduit à sentir et a se mouvoir ou à réagir en conséquence des impressions reeues.
Mais l'homme a la notion ou l'idée nécessaire d'une réalité objective supérieure ou antérieure aux phénomènes, et indépendante d'eux; et cette notion, loin qu'elle soit donnée primitivement par les intuitions , comme dit le philosophe cité , est déguisée , masquée par les phénomènes qui l'enveloppent.
Cette idée, d'une réalité absolue nouménique dont les intuitions n'offrent que les apparences ou les signes , pourrait être acquise ou présente à l'entendement sans aucun intermédiaire d'intuition ou de sensation, et serait même d'autant plus distincte ou plus adéquate que le sens de la force s'appliquerait à la résistance, et sentirait immédiatement une autre force de nature simple comme elle.
Nous sommes conduits par là à la deuxième question: Comment l'homme a-t-il la certitude complète d'une correspondance ou d'une ressemblance exacte entre les représentations et les objets réels ?
Si l'on n'entendait parler que de la réalité phénoménique des objets , nous venons de voir qu'il n'y aurait pas seulement correspondance , mais identité absolue entre les intuitions et les objets immédiats. Mais il s'agit de la réalité absolue des noumènes donnée ou acquise par des moyens d'une
IMMEDIATE. l'Ai
toute autre analyse que celle des phénomènes d'intuition directe ou sensible.
Or, comment l'homme sait-il qu'il existe une correspondance exacte entre ses représentations et les objets réels , entre le monde des phénomènes et celui des noumènes ? comment peut-il même s'assurer qu'il y a quelque réalité autre que celle de ses intuitions ou sensations ? qu'est-ce que nous appelons réalité , sinon un assemblage de phénomènes donnés ou représentés ainsi par les sens externes et groupés par l'habitude autour d'une intuition sensible, telle que celle d'étendue visible ou tactile ayant seulement plus de fixité que les autres, etc. ?
Là est le premier doute fondamental , celui qui entraîne la ruine complète du monde des réalités.
Il s'agissait pour le résoudre, de répondre à cette question première : Qu'est-ce que le corps , à part toute étendue phénoménique manifestée ou signifiée par des intuitions ou des sensations externes quelconques? Quel est au dehors de l'homme le sujet proprement substantiel, durable , identique de toutes les qualités ou modes perçus à ce titre objectif? Cette question se réfère à une autre antérieure : quel est au dedans de l'homme le propre sujet des attributions, des modes de son existence perçus au titre subjectif? En un mot, quelle est la relation entre le sujet et l'objet absolu? comment l'un peut-il se manifester à l'autre autrement que
laa de i, ai»k[k;j;i'tjo,\
comme une de ses créations ou des produits de son activité ?
Ces questions peuvent toutes se réduire à une seule, au premier problème de la philosophie , qui ne peut trouver son principe de solution ailleurs que dans un fait primitif que nos analyses précédentes spécifient et limitent, celui du sens de l'effort.
Mais pour dégager ce fait de ce qui le compose , et trouver les vrais éléments primitifs de la dualité, de la science humaine, ne faut-il pas nécessairement procéder par l'abstraction, et l'abstraction ne tracet-elle pas des objets artificiels plutôt qu'elle ne découvre les réalités existantes?
Ici il s'agit d'une discussion tout autrement gra\e que les questions de méthodes. Il s'agit de savoir si le monde des réalités nouméniques ne se compose que de points abstraits , n'ayant d'autre valeur que celle des signes artificiels des formes et catégories de notre création. Il s'agit de savoir s'il y a quelque chose ou rien hors de nos phénomènes ou de notre intelligence.
Pour résoudre ce terrible doute , Rant avait d'abord saisi un moyen qu'il a laissé échapper en donnant lui-même au scepticisme des armes qui semblaient destinées à le combattre avec avantage. Je veux parler d'une distinction extrêmement importante, quoique méconnue par presque tous les phi-
IMMEDIATE. i^.>
losophes, entre deux sortes d'abstraits, et, par suite, de notions universelles et nécessaires.
Dans son premier ouvrage , Rant remarque profondément que le premier soin doit être de bien préciser le sens de ce mot abstrait, dans la crainte qu'on n'altère toutes les recherches du monde intellectuel.
L'abstrait (abstracturri) est entendu dans le sens passif quand l'attention, concentrée exclusivement sur une qualité ou une force particulière d'un tout objectif, laisse à l'écart tous les autres éléments de composition, quoique unis, peut-être d'une manière indivisible, à celui dont l'esprit et le sens sont actuellement saisis. De cette sorte de morcellement du tout et démise à part de chacun de ces éléments et qualités comparées à d'autres qualités semblables ou analogues, abstraites de la même manière d'objets différents, résultent les idées générales et les abstraits, créations de l'esprit, purs artifices de l'esprit, n'ayant que la valeur logique de formes, de catégories, etc., sans aucune réalité objective.
L'abstrait, entendu dans le sens actif, a son type primitif dans le moi et se fonde uniquement sur l'acte de réflexion ; cet élément réflexif ne fait pas partie intégrante du concret objectif; il n'est pas de nature homogène avec lui ni avec aucune des qualités élémentaires qui le constituent comme objet de représentation ; on ne peut donc pas dire qu'il en
i ±[\ \)\. l'apergeptiou
soit abstrait;; il faut dire plutôt que c'est Lui-même qui s'est abstrait en se mettant à part de tout ce qui tient à lui ou de ce qui en vient, ou de ce qui lui ressemble, à part enfin de tout mélange sensible ou passif.
Cela posé, considérons les notions abstraites exprimées par les mots êtres, causes, forces, être simple, un, le même, nous ne trouverons jamais qu'elles puissent être abstraites des intuitions ou des composés sensibles comme en faisant partie. Tout au contraire, ce qui s'entend de ces objets phénoméniques analysés jusque dans leurs dernières parties, n'est jamais conçu autrement que comme éléments d'intuition, susceptibles encore d'être représentés à l'imagination ou au sens; et, là où cesse toute représentation possible , là où il n'y a plus rien à voir, à toucher, à sentir, tout est censé anéanti : ce n'est plus que le vide , le néant.
Mais là précisément où finit toute existence sensible ou phénoménique , commence la réalité de l'être simple, force, cause, unité nouménique delà notion ou du concept intellectuel réflexif, sous lequel le sujet pensant s'abstrait lui-même ou abstrait des intuitions quelconques, des éléments d'une nature homogène à la sienne. Ici, c'est l'abstrait vivant ou actif comme la force qui a son type dans le sujet, et qui se réfléchit en quelque sorte dans l'objet, où elle retrouve l'unité, la simplicité, l'indi-
visibilité, premiers attributs de sa nature. En attribuant à ces concepts ou aux notions universelles et nécessaires, qui sont l'être, la cause, la substance, l'un, le même, etc., une pure valeur de catégories ou de formes inhérentes à l'entendement, Rant a autorisé la confusion si facile et si funeste à la science des réalités , des notions et des idées générales; il a effacé la distinction essentielle qu'il avait d'abord si heureusement posée.
Si les êtres simples, forces, causes, producteurs de phénomènes ou sujets d'attribution de tout ce qui varie ou se représente au dehors , ne sont que des formes ou catégories sous lesquelles viennent se ranger tous les objets d'un monde phénoménique ; si, à part ces objets, les formes ou les concepts intellectuels qui les représentent, sont vides de réalité ou n'ont aucune existence en soi, il ne faut plus parler des êtres noumènes comme cachés sous les phénomènes ou les objets sensibles , et ne pouvant se manifester par aucun moyen tels qu'ils sont en soi, quoique la raison conçoive et affirme la nécessité de leur existence. Les noumènes ne seront plus des éléments indéterminés, des noumènes x, z, sous toute équation possible , mais de véritables zéros. Il n'y aura d'existence que celle des phénomènes sous les conditions de l'espace ou du temps (formes de la sensibilité), ou des catégories de relation, substance, mode, cause et effet, etc. (formes
l'A) DE L A WtRClPTIOH
de l'entendement ). Le non-phénomène ou le nonmène équivaudra au non-existant. De là, l'idéalisme d'une part ,1e scepticisme de l'autre, n'ont qu'à tirer les conséquences , etc.
Ce n'est pas ainsi que Leibnitz entendait la réalité des êtres simples par opposition à celle des phénomènes ou des objets tels qu'ils se représentent sous certaines formes ou modes de coordination , qui ne peuvent se réduire à une valeur purement subjective , puisque ce sont des relations nécessaires , immuables, entre les objets réels ou les noumènes, dont ils supposent l'existence ? quoiqu'ils ne la constituent pas.
Dans ce point de vue , l'abstraction poussée jusqu'au dépouillement complet de toutes les formes sensibles d'un tout objectif, bien loin de détruire le monde des réalités, fait au contraire ressortir les seuls éléments sous lesquels il est donné à l'esprit de l'homme de le saisir ou de l'entendre.
Dans ses premières méditations sur la Connaissance, la Vérité et les Idées, Leibnitz demande s'il est donné à l'homme de pousser l'analyse des notions jusqu'à ces premiers possibles, ces éléments purs et irrésolubles qui sont identiques avec les attributs ou les idées de Dieu même, et il n'ose pas encore assurer que l'esprit humain soit doué d'une telle puissance.
Mais si le concept intellectuel n'atteint pas jus-
IMMÉDIATE. \'Xr'J
qu'à ces données abstraites, qui sont les premiers simples ou idées de Dieu, du moins il peut arriver, par un progrès d'analyse intellectuelle qui atteste la force , jusqu'aux relations de ces êtres simples; car il ne répugne pas que les idées de ces relations ne puissent en effet être dans l'esprit de l'homme, tout limité qu'il est en puissance, autrement qu'elles ne sont dans l'intelligence infinie qui connaît seul les êtres comme ils sont , comme elle les a faits dans le nombre, le poids et la mesure.
En pénétrant dans les relations des êtres simples à l'infini , l'esprit de l'homme imite en quelque sorte l'éternel géomètre; il se conforme à la pensée divine autant qu'il est possible à une intelligence finie de se conformer au modèle dont elle est l'image.
Mais ce qu'aucune pensée humaine ne saurait atteindre, c'est le secret même de la création des êtres simples, substances ou forces, éléments simples du monde réel dont les composés seuls peuvent se manifester à nous sous les apparences de ce monde phénoménique visible, dont les objets mêmes sont encore modifiés, changés, variés de toutes manières, en passant par les milieux sensibles qui leur impriment leurs couleurs et leurs formes variées.
Aussi l'étendue colorée, modifiée de toute manière, qui se représente à nos sens externes, doit-
l'Jttt Di L'APSRCEPfflOlf
elle ou peut-elle être ramenée au monde des réalités
accessibles à l'entendement seul et non aux sens, tant que cette étendue est résolue par la pensée en unités numériques, en forces ou êtres simples, qui n'offrent plus aucune prise à la vue ou au toucher, mais qui peuvent encore être conçus comme ayant entre eux, et hors de la pensée, ces rapports ou modes de coordination sous lesquels ils se représentent au sujet pensant.
Les rapports ou modes de coordination dont il s'agit, ne dépendent nullement, en effet, de la nature même des intuitions ou des objets phénoméniques qui y prennent leurs formes perceptibles. Aussi, les rapports d'étendue, de figure, de nombre, peuvent-ils toujours s'abstraire comme notions ou concepts intellectuels de tous les objets sensibles déterminés, et constituer à eux seuls les éléments d'une certitude d'autant plus infaillible qu'elle ne saisit les êtres que sous des notions simples et universelles.
La science mathématique, formée de ces éléments intellectuels, n'est pas la science des êtres noumènes ou des êtres réels, mais celle des relations que nous percevons entre les phénomènes donnés par intuition.
C'est à la physique générale exacte, ou à la métaphysique, en tant que science de l'objectivité absolue , qu'appartient le grand problème des existences
des noumèncs. Mais l'existence de ce problème se fonde sur la nature même des facultés humaines, ou de celle de notre connaissance objective ou subjective.
Il est certain que la métaphysique ne peut renoncer à déterminer à priori ce que sont en eux-mêmes les êtres, les objets réels ou causes des intuitions; mais, à partir du fait primitif ou de la manifestation du sujet et de l'objet de la conscience , il n'est pas impossible à la métaphysique de déterminer ce que les objets réels doivent être en euxmêmes, ou quelles relations, quels modes d'arrangement et de coordination doivent nécessairement exister entre les êtres simples pour que telles intuitions puissent avoir lieu ou que tels rapports soient perçus directement entre ces phénomènes; et c'est ce problème dont nous avons tenté sinon de résoudre , du moins de mieux éclaircir les conditions ou poser les données.
Du point où nous sommes arrivés, nous pouvons mieux juger de l'espèce d'inconséquence où Leibnitz lui-même s'est laissé entraîner sur les caractères de ce qu'il distingue sous les titres de perceptions obscures ou claires, confuses ou distinctes, inadéquates ou adéquates.
Il semble, dans sa théorie, qu'une perception pourrait , tour à tour , différente de nature ou de conditions organiques, prendre successivement ces III. 9
l3o DE I WMIHJ J'TION
divers caractères ; et c'est là même ce qui lui fait établir une sorte d'égalité de nature entre toutes c< ts monades dont chacune est censée représenter l'univers entier à sa manière, et avec cette différence infinie, il est vrai de le dire, que ce qui est représenté confusément dans la monade du dernier des animaux, est représenté d'une manière éminemment distincte et adéquate dans l'intelligence suprême.
Mais il fallait entendre que la sensation affective par exemple, différant de l'intuition tant par la nature des conditions organiques que des facultés sensitives ou perceptives qui s'y rapportent, il ne saurait y avoir de passage possible de l'une à l'autre. Si tous nos sens externes et internes étaient conformés de manière à ne recevoir que les impressions les plus subtiles de la nature et à les transmettre directement au centre dans l'ordre régulier d'arrangement où ils sont réunis , nous n'aurions que des intuitions , sans aucune affection de plaisir ou de douleur immédiate ; il n'y aurait alors que des plaisirs ou des peines de réflexion ou de comparaison consécutivement à l'exercice de quelque faculté active ; la partie animale, l'âme sensitive de l'homme n'existerait pas ; ce serait une toute autre nature. De même l'intuition, claire pour les sens comme intuition, ne saurait se transformer en idée distincte ou notion adéquate, correspondante aux éléments de l'étendue ou des modes de coordination des uni-
IMMÉDIA LE. iSl
tés numériques qui se trouvent confondues sous l'unité représentative ou intuitive totale, sans que le monde phénoménique ne disparût complètement avec les intuitions qui le représentent, pour faire place au monde des êtres réels perceptibles alcis seulement à une sorte de sens intellectuel ; et aussi la nature de la connaissance humaine , telle qu'elle est , serait encore complètement changée.
Dans cette hypothèse , à la vérité , il y aurait toujours quelque chose de commun entre les objets des deux mondes intellectuels et phénoméniques , savoir , les modes de coordination dans l'espace et le temps qui ne dépendent pas de la nature des éléments coordonnés ; les relations de nombre , de figures, de distance, de mouvement, de tout ce qui a son type dans l'un ou l'autre terme simple de l'effort: de là résulte aussi, d'une part, ce qu'on peut dire de vrai de la correspondance ou ressemblance existante entre nos intuitions phénoméniques et la réalité des êtres , ou entre les représentations des objets et la réalité même de ces objets , ou encore, entre ce qu'on appelle les qualités secondes et les qualités premières des objets.
Leibnitz dit que , lorsque la personne , la cause , est intelligible ou se peut expliquer distinctement , elle doit être comptée parmi les qualités premières, mais que lorsqu'elle n'est que sensible ou ne donne
1^2 DE LAPEHCEPTIOH
qu'une idée confuse, il faut la mettre parmi les qualités secondes.
Il ne faut pas s'imaginer, ajoute-t-il, que ces idées de couleurs , de douleurs , soient arbitraires et sans rapport ou connexion naturelle avec leurs causes; je dirai plutôt qu'il y a une manière de ressemblance, non pas entière et pour ainsi dire interminis, mais expressive, ou une manière de rapport d'ordre, comme une ellipse et une parabole ressemblent au cercle dont elles sont la projection , puisqu'il y a un certain rapport entre ce qui est projeté et la projection, chaque point de l'un répondant, suivant une certaine relation, à chaque point de l'autre.
Résumons les détails de cette longue analyse.
La réalité objective ne peut appartenir ou s'attribuer :
i0 Ni aux sensations; caria douleur et le plaisir variant dans les différents êtres organisés sentant, et dans le même homme à chaque instant, ne sauraient faire partie de la constitution individuelle identique et constante du moi qui perçoit ces modes en même temps que son existence.
2° Ni aux intuitions externes qui ont leur sorte de réalité phénoménique, à part la réalité objective absolue qui s'associe aux intuitions pour leur donner un corps, mais qui a toujours hors de ces intuitions, hors de tout ce qui est sensible, son fondement et son principe invariable.
3° Ni aux idées générales formées par la comparaison d'éléments analogues ou semblables, abstraits des intuitions dont ils retiennent toujours la nature.
L'homme s'assure autrement que ces sortes d'abstraits sont de purs ouvrages ude son esprit, des classifications qu'il étend ou resserre à son gré, qui n'ont enfin par elles-mêmes qu'une valeur de forme dont le fond a besoin d'être emprunté d'ailleurs.
L'idéalisme et le scepticisme ont tous deux raison contre une philosophie qui prétend tout réduire aux sensations et aux intuitions, quoiqu'elle admette d'ailleurs une réalité objective dont il est impossible de dire ce qu'elle est , d'où elle vient , en quoi elle consiste, en ce que ceux-ci étendent aux idées générales , aux catégories artificielles la réalité objective qui appartient, aux notions que l'homme ne fait pas, mais qu'il trouve toutes faites; de plus, en ce qu'ils confondent sans cesse dans les notions mêmes des êtres substantiels ou causes le ratio essendi avec le ratio cognoscendi.
Restent enfin les notions universelles et nécessaires, dont il s'agit de déterminer l'origine et la nature pour donner une solution quelconque positive ou négative, mais incontestablement vraie, du grand problème de la philosophie, et prononcer enfin sur le caractère réel ou phénoménique de la connaissance humaine.
\'M\ "'• i/m» r.ci pi k.\
Cette question fond, -un en ta le de la métaphysique en suppose une autre préjudicielle qui repose ellemême sur un fait primitif, antécédent, psychologique, véritablement premier dans l'ordre des faits d'expérience intérieure seul adopté par l'analyse.
On a demandé si les qualités que le toucher découvre dans les corps, qui paraissent les constituer, l'étendue, la figure, l'impénétrabilité, etc., ne seraient pas aussi de simples rapports des êtres à nous comme les sensations du doux, de l'amer, du chaud , du froid , etc. , et on a prétendu que la thèse et l'antithèse pourraient être soutenues avec un avantage égal.
C'est dire que ce qui est constamment le même est égal à ce qui varie sans cesse ; que ce qui est senti dans l'organisation comme modes agréables ou désagréables de l'existence propre, ne diffère pas de ce qui est représenté au dehors sans aucun mélange de plaisir ou de peine; que ce qui est fixe dans un lieu de l'étendue impénétrable, est le même que ce qui est mobile ou flottant dans l'espace vide ; enfin , que cette force agissante que l'homme appelle son moi, est identique à cette force antagoniste résistante et morte qui l'empêche et le limite , et qu'il appelle corps étranger, non-moi.
L'autorité du sens intime est pour ceux qui soutiennent la réalité objective des qualités premières qui se manifestent par le sens de l'effort dont le
MOréDIATE. |35
loucher n'est qu'un organe , et cela indépendamment de toute impression même du dehors sur les sens externes, de tout ce qui a le caractère de sensation ou même d'intuition.
L'on peut donc dire que, si les qualités premières des corps sont de simples rapports des êtres à nous, on ne peut douter du moins , et toutes les distinctions analytiques le prouvent manifestement , que ce ne sont pas des rapports comme les autres , comme ceux qui constituent les différentes espèces de sensations et d'intuitions externes purement phénoméniques et abstraites de la résistance.
Dès qu'on admet , de plus , que ces qualités premières des corps sont des rapports des êtres à nous, ou que les idées , les notions que nous avons du corps ou force , résistance simple, non-moi, séparée de tout ce qui n'est pas lui , ne sont que les résultats de ces rapports, on reconnaît et on affirme du moins ces êtres réellement existants ; manifestés ou conçus directement par un sens actif et sous les rapports immédiats que ce sens peut avoir avec les êtres ou que les êtres peuvent avoir avec lui.
L'existence du monde extérieur est donc garantie par le fait de conscience , qui serait autre si le corps n'existait pas, et ne peut être ce qu'il est qu'autant que les objets du monde extérieur ont entre eux et avec lui les rapports constants et immuables, conditions nécessaires de toute idée objective.
i3G J)K i/aim;j:ci i*iio,
A l'exercice du sens de l'effort qui saisit une résistance ou force opposée , se rattachent ces principes ou notions d'objets absolus qui différent essentiellement des idées générales et ne doivent pas se confondre avec l'abstraction , à moins qu'on ne distingue l'abstrait actif qui se réfléchit du sujet à l'objet, et l'abstrait passif produit de la comparaison d'éléments phénoméniques sensibles , etc.
Ces notions sont les conditions premières de tout jugement, de toute pensée; mais, pour prononcer sur leur réalité ou la nature de leur réalité , il fallait rechercher leur origine , et cette origine est obscure et cachée. Viennent -elles de l'objet? Viennent-elles du sujet exclusivement? Ne sont-elles pas plutôt le produit de l'action et réaction combinée de l'une et de l'autre ? Dans quelle proportion concourent-ils l'un et l'autre à former le principe ? Nous avons cherché à déterminer ces questions , en remontant à une causalité primitive, identique au fait de la conscience du moi , principe de toutes les notions qui ne sauraient être sans lui , quoiqu'il puisse être sans elles.
Enfin , de ce principe seul peuvent se déduire les caractères de simplicité , de nécessité et d'universalité des notions. Si elles ont leur type dans le moi, il ne faut plus demander d'où leur vient ce caractère singulier qui les distingue éminemment de toutes les idées comparatives. Mais le moi lui-même , la
IMMÉDIAT!. l3^
source des principes, tient à un principe plus haut que lui , savoir à une raison suprême (logos). Cette raison est la lumière qui n'est pas celle de l'homme, dont il jouit par réflexion et ne l'a pas en propre, comme les corps extérieurs qui réfléchissent la lumière et ne sont pas lumineux par eux-mêmes; et, s'ils étaient tous lumineux, nous ne les verrions pas. Demander quelle créance mérite la raison entendue dans ce sens élevé , c'est demander quelle créance nous pouvons ajouter au monde visible, quand nous croyons d'ailleurs que ce monde existe.