‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 7 sur 26 · SUB LES PRINCIPES D'UNE DIVISION · texte numérisé non relu

SUB LES PRINCIPES D'UNE DIVISION

Newton disait : O physique, préserve-toi de la métaphysique ! Cet homme célèbre, doué du génie des sciences naturelles , appréciait à sa juste valeur l'application d'une méthode qui ne tendait à rien moins qu'à saisir la nature comme par une sorte de divination, et à assigner les lois qui régissent le monde extérieur, par la seule méthode d'hypothèses, de principes abstraits ou de raisonnements à priori.

Mais s'il existe un monde dont tous les éléments ou les faits échappent à tous nos moyens d'observations extérieurs , et ne tombent que sous un sens intime ; si les faits de cet ordre , supérieurs à tout ce qui se présente à titre de phénomènes, antérieurs à tout procédé artificiel de raisonnement, sont les vrais, les seuls principes de la science et

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bien spécialement de celle de l'homme intellectuel et moral; celui qui se serait livré à cette étude intérieure, qui , travaillant à constater les faits primitifs de sens intime, à les prendre à leur source, à les distinguer de tout ce qui n'est pas eux, et de tout ce mélange du dehors qui les complique et les altère, celui-là ne serait -il pas en droit de s'écrier à son tour, et peut-être avec plus de fondement que Newton : O psychologie, ô morale, gardez-vous de la physique, gardez-vous même delà physiologie!

Et cette seconde recommandation ne se justifieraitelle pas aussi bien, pour le moins, que la première, si l'on considérait d'abord historiquement ce que l'union ou le mélange des deux sciences a pu avoir d'avantageux ou de nuisible à la psychologie ou à la morale en particulier ?

Combien le danger d'un tel mélange ne deviendrait-il pas plus frappant encore si l'on venait à reconnaître que la division naturelle des deux sciences n'est autre , dans son principe , que celle des deux mondes séparés par un abîme.

Le monde de la nécessité, où le fatum, gouverne les êtres qui suivent invariablement, et à leur insu, la route qui leur est tracée; et celui de la liberté, où la prévoyance (i) et l'activité éclairées de l'esprit

(-1) Quod in corpore est fatum in animo est providentiel. Leibnitz opéra, tom. IL

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dirigent les êtres intelligents et moraux vers un but qu'ils veulent, par des moyens qu'ils connaissent comme étant en leur pouvoir.

Tout est contraste en effet entre ces deux mondes, par suite, entre les deux ordres de faits qui les constituent, entre les points de vue sous lesquels ils se manifestent, et par la diverse manière dont ils peuvent être étudiés et analysés dans leurs élémens et surtout dans les besoins auxquels ils s'approprient; besoins d'une nature qui ne demande qu'à sentir et ne connaît rien, n'aspire à rien qu'à ce qui peut se voir, se toucher; besoins d'une nature intelligente qui vient de plus haut, qui tend plus haut que ce qui touche ou flatte les sens, ou ce qui peut se représenter ou se figurer par des sensations ou des images.

Pour effacer ces contrastes et ramener à l'unité ces deux ordres de faits, ou les deux sciences qui s'y rapportent, on dira sans doute, que l'activité, l'intelligence, la force vivante est partout également et se manifeste à la fois dans les deux mondes à qui sait ou qui peut l'y voir.

Mais l'antithèse reste toujours entre la force active qui se connaît, soit qu'elle commande, soit qu'elle obéisse, et la force aveugle qui suit nécessairement une première direction imprimée, entraînant à sa suite des effets aveugles comme elle, entre la force qui est en dedans, pour ainsi dire, des produits phénoméniques en qui elle se manifeste, et

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celle qui ne se représente qu'au dehors des phénomènes extérieurs.

Telle est la ligne de démarcation absolue qui sépare à jamais les sciences physiques et morales en général, et bien spécialement la science des êtres organisés vivants et sentants, la physiologie, et la science intérieure des êtres intelligents et actifs, moraux et libres, la psychologie ou la morale.

Telle est aussi la source trop féconde des illusions systématiques et des abus graves qu'amène et qu'amènera toujours la confusion et le mélange des deux espèces d'idées , de signes du langage et de procédés méthodiques respectivement appropriés à l'une et à l'autre de ces deux branches d'études.

Parcourez en effet tous les ouvrages des physiologistes les plus célèbres, depuis Stahl jusqu'à Cabanis, qui ont cru pouvoir ramener les deux sciences à une seule , et l'impuissance manifeste de tous les efforts du génie, pour renverser l'éternel mur de séparation, ne servirait qu'à montrer combien la barrière est invincible, à quels dangers, à quels écarts s'exposent ceux qui veulent la forcer. Les ouvrages même de la science physiologique riches d'observations curieuses, intéressantes et véritablement instructives , tant qu'ils restent dans les limites de leur compétence, comment se fait -il qu'ils n'offrent , quand ils sortent de ces limites , que des hy-

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potlièses vides ou contradictoires, des fantômes chimériques et sans consistance ?

Le nouvel ouvrage, publié par un savant physiologiste sur les rapports du physique et du moral de l'homme, semblerait avoir été conçu précisément dans la pensée d'éloigner les dangers et les abus de la confusion de principes que nous venons d'indiquer, en posant une ligne de démarcation précise entre les deux ordres de phénomènes, les uns physiologiques, les autres intellectuels et moraux. « Désormais , dit M. Bérard, dans ses prolégomènes, la science de l'homme doit reposer sur la distinction de deux ordres de phénomènes comme sur une base immuable. Telle est la condition de l'existence de la métaphysique et de la physiologie comme sciences.»

En effet, si les deux sciences étaient analogues et s'il n'y en avait qu'une seule, comme on le suppose, dans les deux systèmes opposés de l'animisme et du matérialisme, comment y aurait-il à chercher encore les rapports du physique et du moral?

Il s'agit donc, ajoute-t-il , de séparer les phénomènes moraux des phénomènes vitaux; d'indiquer dans chaque opération intellectuelle et morale, ce qui appartient au moi et ce qui appartient à la vie; d'établir ainsi, d'après les faits et leur interprétation légitime , les rapports généraux du physique et du moral; enfin de rendre la physiologie et la métaphysique à elles-mêmes; de poser leurs bases et III. 10

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leurs limites respectives, e1 <lc prévenir a jamais, s'il est possible, ces usurpations réciproques qui ont nui d'une manière incontestable à leurs progrès.

Jusqu'à quel point l'auteur a-t-il atteint le Lut fixé par lui-même dans les prolégomènes de son ouvrage? Nous n'aurions qu'à lui voter des hommages de reconnaissance au nom des amis de la morale, en nous réjouissant de voir complètement réalisé un projet tel que nous l'avions nous-mème conçu il y a plusieurs années, et exécuté en partie dans deux mémoires académiques qui n'ont été encore publiés que par fragments.

Mais si cet objetimportant, loin de se trouver rempli par la nouvelle doctrine de M. Bérard , se trouve , au contraire, plus reculé et tout à fait altéré ; si le projet de division des sciences physiologiques et morales , loin de satisfaire aux besoins actuels des deux sciences tels qu'il les reconnaît lui-même, n'est propre qu'à établir une confusion encore plus grande et de transporter la psychologie dans la physiologie, à peu près à la manière de Stahl, alors les intérêts de la science de l'homme moral , l'estime même due à l'auteur, le prix qu'on doit attacher à ses excellentes intentions et aux profondes connaissances annoncées par son ouvrage , nous imposent le devoir de rappeler les principes d'une autre doctrine des rapports du physique et du moral, et de les opposer à la sienne.

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Je veux parler d'un cours public, commencé à l'École de médecine en 1821, sur les caractères et le traitement de l'aliénation mentale, par M. le docteur Royer-Collard. Ce digne et savant professeur avait été conduit, par la nature de son sujet, à distinguer et à faire la part exacte du physique ou de la physiologie proprement dite, et celle du moral , ou de la psychologie dans les phénomènes qu'offrent les différentes espèces d'aliénations de l'esprit qu'il était appelé à décrire et à caractériser.

Dans cette vue, M. Royer-Collard , prenant d'abord ses jeunes auditeurs au point où ils en étaient, parcourait avec eux le tableau général et sommaire de toutes les connaissances anatomiques et physiologiques dont ils étaient en possession

Arrivé au bout , il leur demandait s'ils pouvaient bien croire que ce fût là l'homme tout entier, l'homme non seulement tel qu'il se voit en dehors, comme on voit ou se représente les autres objets , mais l'homme tel qu'il est pour lui-même ou tel qu'il se manifeste intérieurement à l'œil de la conscience , distinct de tout objet externe et distinct des organes qui lui sont propres, et auquel il rapporte ce qui affecte sa sensibilité.

Là , il développait à leurs réflexions ces faits primitifs qui n'ont que le moi pour témoin , auteur et juge.

Ainsi se trouvait posé nettement le point où la

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psychologie commence et où la physiologie s'arrête, savoir , au fait de conscience , au premier exercice d'une libre activité , au premier vouloir et non au premier exercice de l'organisation animale. Tout ce qui était au-delà, y compris les affections et les déterminations purement instinctives; tout ce qui peut être rangé sous le titre de sensibilité vitale, avec laquelle il ne faut pas confondre la perceptibilité humaine, formait le domaine physique, le champ propre à la physiologie médicale.

Cette physiologie a pour objet le corps vivant. Le cours sur l'aliénation mentale s'élevait plus haut. En décrivant les caractères de cette terrible maladie, qui atteint la vie morale jusque dans son principe et sa source, et qui peut tuer l'homme en laissant vivre l'animal, cet excellent professeur donnait à ses élèves, avec les vrais caractères de l'aliénation mentale, les moyens les plus propres à guérir ou à prévenir en eux-mêmes la plus funeste de ces maladies, je veux parler du matérialisme , qui est bien une maladie de l'âme, une aberration funeste des esprits, où se laissent si aisément entraîner ceux qui se sont toujours exclusivement attachés à une seule face de la nature humaine, à la face extérieure qui sert d'enveloppe à la personne, mais qui n'est pas elle.

Dans la disposition actuelle des esprits et l'état de la science ou de l'enseignement médical , un cours public , fait dans l'esprit et le but que s'était pro-

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posé cet honorable professeur , était certainement le plus grand service qu'il fût possible de rendre à la science physiologique, et, en même temps, à la philosophie et à la morale , qui se rattache toujours nécessairement aux idées religieuses, si elle ne les a pas prises pour base.

Je ne crains point de rien exagérer en considérant la suspension du cours que je viens d'indiquer, comme une véritable calamité pour les vrais amis de la morale , de la religion , de la véritable philosophie , dont il faut se presser de poser les bases dans l'esprit de la jeunesse , pour qu'elle apprenne mieux que la génération précédente à vivre de la vie de l'esprit.

( Lacune d'une ou deux pages.)

C'est bien vainement que les physiciens, fidèles à la voix de Newton , essaieraient de proscrire la métaphysique et s'invitent réciproquement à s'en préserver. La métaphysique est plus forte qu'eux; elle les domine et leur donne des lois, quoi qu'ils fassent.

Pourquoi sont-ils obligés de coordonner leurs idées sur un certain plan commun aux esprits les plus avancés comme les plus bornés dans leur développement?

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Pourquoi ces formules du jugement communes au philosophe qui réfléchit sur les mystères qu'il

suppose en lui dans son intelligence, et à l'ignorant ou au sauvage qui bégaie les éléments du langage?

Pourquoi enfin ces formes, ces catégories universelles , qu'on trouve dans tous les idiomes, en même nombre, et qu'il est impossible à l'esprit humain de changer, de resserrer ou d'étendre, parce qu'elles ne sont pas son ouvrage comme les premières classes artificielles des idées générales et complexes qu'il invente pour sa commodité et dans des vues de systèmes arbitraires ?

C'est qu'en effet, si les langues une fois formées, devenues comme les instruments nécessaires de la pensée , donnent leur empreinte et leur forme à l'esprit qui tourne sans cesse , depuis l'origine , comme dans un moule artificiel , il est impossible aussi de ne pas reconnaître que la pensée où l'intelligence humaine a ses lois naturelles, ses formes essentielles propres et inhérentes, qu'on doit trouver nécessairement empreintes dans les signes étrangers au moyen desquels elle se manifeste au dehors par la parole articulée , et à elle-même par cette parole intérieure, qui est avant toute idée, toute expression de pensée : Et piinciplo erat verbum.

Tout langage exprime en effet, à sa manière, la distinction réelle et fondamentale que l'esprit humain fait nécessairement dès qu'il pense, entre le

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sujet et l'attribut, la cause et l'effet. Toute langue a un mot pour exprimer le lien substantiel ( vinculum substantielle) qui unit les deux termes indivisibles, quoique distincts l'un de l'antre : ce mot sacramentel de l'existence, le verbe, est la raison même qui s'annonce ou se manifeste par ce signe qu'elle seule peut donner, a un sens qu'elle peut seule concevoir ou enfanter, comme produit de sa force active , qui est sa propre substance.

La pensée humaine offre ainsi une sorte d'explication d'un profond mystère que nous aurons occasion ailleurs de rattacher, d'exprimer sous des vérités psychologiques.

Otez ce verbe et il n'y a plus de sujet distinct de l'attribut, plus de notion ni de substance, plus de jugement ou de pensée, et par ià même plus de parole; car l'homme doué d'un esprit intelligent ne pense pas parce qu'il parle , mais il parle parce qu'il pense (i). Les pures images, les sensations d'une vie animale , ne sont pas la pensée.

La métaphysique ne diffère pas de l'instinct de l'être intelligent, et si elle ne commençait pas à être un instinct elle ne pourrait devenir une science;

(1) La formule de M. de Bonald est un non-sens ; la pensée et la parole internes sont identiques et contemporaines dans un esprit lini ou qui a un commencement comme celui de l'homme; penser la parole intérieure , c'est penser la pensée ; parler sa pensée, c'est mettre en dehors, par un signe, cette parole intérieure, c'est parler sa parole ; jeu de mots qni n'apprend rien , ne dit rien.

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bien plus, il n'existerait aucune science possible.

Aussi, dès qu'il vient à paraître quelqu'un de ces esprits supérieurs destinés à remuer le inonde des idées jusque dans ses fondements , pour construire un nouvel édifice, il s'attache d'abord à cette métaphysique première; c'est l'instinct même de l'intelligence qu'il cherche à saisir et à prendre sur le fait, afin d'imiter son œuvre, ou pour le perfectionner et l'étendre en lui donnant des lois.

Tous ces grands esprits qui ont exercé sur leur siècle la puissance du génie, ont été en effet, avant tout, de profonds métaphysiciens.

En étudiant l'histoire de la philosophie dans des vues un peu plus approfondies que des érudits qui se sont attachés à cette étude si importante et si curieuse, je crois qu'on parviendrait à s'assurer que la principale et la seule différence réelle qui existe entre les systèmes dont on ne juge souvent que par des formes superficielles, tient uniquement à la différence des notions premières qui leur ont respectivement servi de base , et ont la force ou la vertu secrète inconnue à ceux mêmes qui les emploient exclusivement, de déterminer à leur insu les modes de coordination de toutes les idées qui sont venues s'y subordonner, et par là tout le plan, toute la direction, tout l'esprit du système.

L'analyse des principaux systèmes , faite dans cet esprit et poussée jusqu'aux principes ou aux pre-

mières notions qui ont servi de point de départ , prouverait, je crois, manifestement, i°que ces principes sont réellement deux en nombre ( substance et force ) et que toutes les doctrines de philosophie anciennes et modernes sont celles que l'esprit de l'homme, travaillant sur lui-même et parcourant en tous sens ce monde intérieur dont il dispose, a toujours ramenées à l'un ou à l'autre modèle, sans qu'il puisse jamais s'en écarter; i° que les systèmes les plus divers en apparence, les plus opposés même par leurs procédés logiques et leurs formes extérieures, s'ils s'appuient sur un même principe exclusif, tel que la substance passive, ont au fond même caractère , même tendance, et pourraient être rangés dans la même classe; tandis que d'autres doctrines qui semblent se rapprocher et s'identifier presque par la communauté des idées ou des expressions , s'ils partent de deux principes aussi divers que le sont réellement la substance et la force , s'éloignent les uns des autres par des conséquences qui échappent aux esprits trompés par l'analogie des formes du langage, et appartiennent à des classes séparées.

Ne pouvant qu'indiquer le but d'un travail qui n'entre pas expressément dans l'objet de cet ouvrage, je me bornerai à comparer, sous le rapport des principes, les deux systèmes de métaphysique qui planent encore de haut sur toutes les doctrines de

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la philosophie moderne, qui viennent se rattacher et sont respectivement subordonnées à l'un ou à l'autre.

Je veux parler, i° du système de Descartes, qui tient à l'aristotélisme par la nature de son principe ou la notion de substance passive, purement modifiable, douée de réceptivité, et i° du système de Leibnitz , qui tient au platonicisme par le principe de la force.

(Lacune d'une page.)

Dans l'ordre des notions qu'une métaphysique naturelle suggère à l'esprit humain et l'entraîne à appliquer hors de lui , les premières sont celles de cause, de force. Elles sont l'ouvrage d'une sorte d'inspiration dont la puissance s'ignore complètement elle-même et n'en a, par là même, que plus d'ascendant et de force.

Dans les premières langues poétiques , tout vit, tout est animé , les formes du langage sont toutes vivantes comme la pensée qui ne tend qu'à se manifester comme à se retrouver partout au dehors avant d'avoir fait sur elle-même un retour qui doit lui révéler plus tard un monde moins poétique.

Quand le langage , d'accord avec l'imagination donne une âme à tout ce qui se meut, comment

l'esprit concevrait-il des phénomènes séparés des causes ; comment les confondrait-il avec des qualités passives d'objets morts ?

Ce n'est pas alors que l'on peut craindre de multiplier les noms de causes occultes ou d'employer la forme active dans un langage destiné à transmettre avec les premières images des inspirations spontanées comme elles.

C'est sous cette influence que naquit la philosophie platonicienne comme une lueur éclatante et pure qui luit encore à travers les siècles.

Avant déjuger la multiplicité des causes occultes, admises dans l'école platonicienne, il faut examiner sérieusement ce que la philosophie moderne a à gagner en s'en préservant. S'il est vrai que la notion nécessaire de cause ne peut cesser d'être présente au sujet pensant pas plus qu'il ne peut cesser d'être présent à lui-même, à quoi bon faire violence à la nature et dissimuler sous des formes artificielles, une notion qui conserve toujours, quoi qu'on fasse, sa valeur réelle au fond de la pensée ?

De ce qu'on a raison de s'interdire des recherches bien vaines en effet sur l'essence des causes ou des forces productives des phénomènes qui se représentent aux sens externes , s'ensuit-il qu'on doive ou qu'on puisse éluder l'application du principe de la causalité ou écarter de la recherche ou de l'observation des faits de la nature- tout emploi de l'idée

de force comme illusoire ou dangereux? Est-ce qu'il n'y a pas un sens, un mode d'observation intérieure où la force est donnée immédiatement à titre de fait primitif? Et lorsque nous l'avons prise en nousmêmes là où elle est bien véritablement } pourquoi rejetterions-nous comme une illusion ou un préjugé d'habitude [Humé) la croyance nécessaire et invincible qui nous force à en transporter une pareille au dehors à des êtres que nous ne pouvons voir ni toucher immédiatement, pas plus que nous ne voyons et sentons en elle-même la force motrice qui agit sur nos membres?

Certainement, appliquer la loi de causalité aux phénomènes, appeler leur cause efficiente par son nom , ce n'est pas expliquer ces phénomènes ; au contraire, c'est montrer clairement qu'il faut renoncer à toute explication hypothétique comme terme contradictoire.

En effet, tout ce qui se sent, tout ce qui commence à apparaître et disparaître aux sens externes, a bien nécessairement une cause; et quoiqu'elle soit invisible en elle-même, tous les hommes le jugent, le croient, et les savants, comme les ignorants, ne peuvent se dispenser de le croire; il y a connexion immédiate, corrélation nécessaire entre la représentation de l'effet et la nature de la cause; mais, pour que l'une pût servir à expliquer l'autre , il faudrait qu'il y eût homogénéité de nature entre les deux

termes de la relation, ou que l'idée de la cause supposée complexe pût être résolue en éléments semblables ou identiques au fait dont il s'agit; aussi, par exemple , la physique de Descartes prétendait expliquer tous les phénomènes.

Pourquoi ? parce que le système de ce grand métaphysicien avait exclu le principe de causalité et nié formellement toute causalité efficiente de la nature , hors Dieu.

Le monde des êtres matériels ne se compose que d'éléments homogènes formant, par leurs combinaisons, des touts qu'il s'agissait seulement de résoudre dans leurs parties pour les recomposer ou créer de nouveau.

Mais fait-on intervenir la force ou s'agit-il même de déterminer le rapport d'union entre ces substances immatérielles et matérielles, chacune passive ou modifiable à sa manière ?

En ce cas, on renonce à toute explication. Aussi Descartes ne tente-t-il pas même d'expliquer l'union ou la correspondance des idées, sentiments ou désirs de l'âme avec les mouvements du corps.

L'hypothèse de l'occasionalisme , qui remonte à Dieu, seule cause efficiente, comme intermédiaire essentiel entre le désir spirituel et le mouvement corporel, loin d'être une explication, annonce bien plutôt l'impossibilité sentie d'expliquer la communication ou l'action réciproque des substances. Ce

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qu'on explique, c'est donc toujours et uniquement un mode par un autre mode , ou un effet par un autre effet homogène, une suite de mouvements coordonnés par un premier mouvement, une combinaison de formes ou de figures nuisibles par une première forme qui ne l'est pas.

Avant tout, observer les faits exactement dans tous leurs détails nécessaires pour les classer ou les coordonner par rapport à un premier fait; ensuite poser les lois générales, c'est-à-dire encore, observer ou calculer les rapports les plus généraux que les premières classes ont entre elles, etc.; voilà toute la méthode de Bacon , appropriée aux sciences naturelles ou physiques : l'observation et l'induction sont les deux pivots sur qui tout roule : il ne s'agit plus de ces hypothèses explicatives dont se formait toute la physique cartésienne; comme la méthode recommande expressément de faire abstraction des causes, c'est comme si elles n'existaient pas.

Sous ce point fondamental, la philosophie de Bacon semblait se rattacher au système de Descartes; mais le philosophe anglais n'était pas métaphysicien ; il fut frappé des abus qu'une méthode vicieuse avait introduits dans les sciences naturelles; il sentit très-bien qu'il fallait faire une réforme complète, une révolution totale dans les principes ou le langage à partir des premiers fondements, pour que ces sciences, sortant de l'ornière scolastique , pus-

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sent faire quelques pas en avant; de là la nécessité de tout recommencer, à partir des premières et des plus simples observations des phénomènes , de ne marcher qu'en s'appuyant à chaque pas sur l'expérience répétée ou sur une induction sage et justifiée par l'observation des phénomènes.

D'heureux et éclatants succès, depuis Bacon jusqu'à nos jours, ont justifié l'excellence de cette méthode dans ses applications aux sciences physiques, qui par leurs progrès toujours croissants, semblent prêts à conquérir !e champ entier de l'intelligence.

Mais en attirant dans le domaine de la physique les sciences morales, et spécialement celle dont l'objet est l'homme tout entier, la méthode de Bacon a-t-elle été aussi heureuse? ne pourrait-on pas dire plutôt qu'il y a compensation entre les biens qu'elle a produits , les progrès réels qu'elle a semés dans le monde physique, et le mal qu'elle a produit, la fausse direction qu'elle a donnée dans le monde moral ?

Si l'on peut dire en un certain sens que la science de l'homme moral, comme toute autre, doit commencer par l'observation, comme la physique, du moins est-il bien nécessaire de reconnaître qu'il y a deux modes ou genres d'observations, dont l'une est exclusivement appropriée à la science propre du sujet, qui peut seule lui révéler ce qui est en lui, de lui ou lui-même, et le distinguer précisément de

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tout ce qui n'est pas lui ou ne lui appartient pas, fût-ce même la sensation.

Cette observation est-elle bien le premier pas de la science du sujet pensant? Le fait primitif, le premier acte libre que saisit la conscience et qui constitue la personne humaine, le moi, n'est-il pas avant l'observation même ou avant la réflexion qui le constate , le délimite et ne le crée pas ?

Si l'objet n'est donné que par l'observation du sens externe dirigé vers lui, le moi est donné immédiatement à lui-même par son existence indivisible et sa propre aperception; distinction effacée par la méthode de Bacon, qui fait commencer toute science au monde extérieur.

Autre chose est d'observer les phénomènes, comme effets produits par une cause, ou les observer comme propriétés, modes inhérents à une substance. Les moyens de les observer ne sont pas les mêmes dans l'un et dans l'autre de ces points de vue. La méthode de Bacon n'a pas besoin encore de faire cette distinction, ou de chercher le fondement réel qu'elle a dans le principe ou le fait primitif sur lequel repose toute science humaine.

Le naturaliste, qui classe les objets d'après l'analogie de leurs propriétés ou qualités permanentes, ou d'après les modifications phénoméniques , les qualités secondaires qui s'y manifestent dans telle circonstance ou par telle sorte d'action, n'a pas à

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s'occuper des causes ou des forces qui peuvent produire ces modifications ; ce ne sont pas là des éléments qui entrent dans la classification ou qui en forment les titres réels.

Mais à part les sciences naturelles, qui se bornent à décrire et à classer les êtres matériels , comme l'histoire naturelle proprement dite, l'anatomie, la botanique, qui sont aussi les plus à l'abri du danger des hypothèses, toutes les fois que la physique considère les corps en mouvement animés de forces qu'ils paraissent se communiquer ou se transmettre dés uns aux autres selon des rapports déterminés d'espace, de temps ou de vitesse, on ne peut faire abstraction totale des causes en considérant les forces mouvantes comme des propriétés inhérentes aux corps et susceptibles d'être représentées avec eux comme en faisant partie. C'est, en un mot , confondre ce qui est proprement dynamique ou potentiel avec ce qui est purement mécanique et que l'imagination peut concevoir comme résultat de l'arrangement des pièces de la machine.

On ne peut, dis-je, confondre sous les mêmes signes deux ordres d'idées ou de faits aussi essentiellement distincts , sans tomber dans des erreurs graves, ou sans mettre souvent des hypothèses arbitraires à la place des véritables lois de la nature*

La physique de Descartes en fournit une multitude d'exemples. On sait comment ce génie systé- III. n

matique fut induit en cireur sur les véritables lois du mouvement, trouvées plus tard, moins par l'observation et le calcul, que par des considérations rationnelles sur la nature même des forces mouvantes.

Leibnitz le premier saisit le principe d'une science toute dynamique, qui liait les deux mondes et les mettait en accord ; il ouvrait ainsi à la physique une magnifique route, dont les idées mécaniques, toujours dominantes, ont seules détourné les esprits.

A quelque hauteur que s'élèvent les sciences mathématiques et physiques à l'époque actuelle, si elles étaient ramenées dans la même voie par une philosophie autre que celle qui domine aujourd'hui, peut-être reconnaîtraient -elles, dans leur marche actuelle, plusieurs écarts à rectifier; peut-être la dynamique du monde matériel reposerait-elle sur d'autres bases , et reconnaîtrait des lois nouvelles.

Mais c'est surtout dans l'explication des phénomènes physiologiques qu'il y aurait erreur et illusion très-dangereuse à nous ramener au mécanisme ou à l'organisme , c'est-à-dire aux modes d'arrangement et de connexion des parties , en faisant abstraction des causes ou des vraies forces motrices, une ou plusieurs. Car ainsi la physiologie n'existe plus, et son nom même doit disparaître; il ne faut plus parler des lois spéciales des corps vivants; tout est à l'automatisme, au mécanisme universel.

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11 importe de bien entendre comment la physiologie devait être amenée à cet état de dégradation et de mort, par l'application exclusive d'une méthode appropriée exclusivement aux faits de l'expérience extérieure.

Rappelons d'abord tout ce que nous observions précédemment sur l'application du principe de causalité et son opposition aux hypothèses explicatives. Cette opposition paraît avoir été parfaitement sentie dans la première école platonicienne; c'était sans doute par une observation réfléchie des phénomènes et une connaissance assez approfondie des analogies qui les rassemblent, ou des différences qui les séparent, que cette école était arrivée à distinguer trois âmes ou trois principes actifs de fonction ou de vie , et à faire la part de chacune dans le même être vivant , sentant, pensant , l'homme.

Quand la philosophie de Bacon a proscrit l'emploi et jusqu'au titre de causes occultes, elle n'a pas assez distingué deux sortes de notions bien différentes par leur nature, vaguement comprises sous le même nom, et qui, pour avoir la même force logique, n'en sont pas moins dissemblables par leur nature ou leur valeur.

Comment confondre, en effet, les signes expressifs d'une vie, d'une activité vraiment causale, dont toutes les formes du langage platonicien portent l'empreinte, avec cette foule de termes purement

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abstraits et morts sous les formes de la vie : signes vains et trompeurs dont la philosophie scholastique , mélange daristotélisme et de platonisme dégénéré, fit un emploi si abusif, si ridicule, si longtemps funeste à tous les progrès de l'esprit humain ?

Quand Bacon a signalé ces abus, ils étaient déjà bien sentis par plusieurs esprits; déjà des méthodes de calcul avaient été heureusement appliquées aux faits de la nature , et Galilée avait précédé Bacon ; mais ce philosophe n'en eut pas moins la gloire d'avoir connu les premiers besoins des esprits de son temps et enseigné les moyens d'y satisfaire : ce n'était pas seulement une réforme partielle que se proposait le philosophe anglais, c'était une révolution générale , à commencer par les premiers fondements: instauratio facienda est ab imis.

Mais le danger et le mal inévitable de ces révolutions complètes et par les fondements, c'est de ne point faire de distinction entre ce qui est bon, utile et nécessaire à conserver au fond , de ce qui est réellement abusif et vicieux dans les formes comme dans l'extension démesurée de l'application fausse de principes vrais en eux-mêmes ; et bien loin que l'abus fût, comme on l'a dit, dans ce recours toujours vain à des causes occultes, il serait facile de prouver, au contraire , qu'il ne tenait qu'à la pratique, exagérée jusqu'au ridicule par l'ancienne

école, d'une méthode semblable, quant au fond, à celle dont notre philosophie moderne use seulement avec plus de mesure et de sobriété; je veux dire celle qui consiste à substituer , dans la langue scientifique, des noms de propriétés ou de qualités, abstraites de tout sujet d'inhérence , aux véritables notions de causes ou de forces toujours occultes par leur nature, à transporter ainsi aux substantifs abstraits que crée chaque système , la valeur ou la vertu des êtres réels qui semblent vivre, agir, se mouvoir par eux-mêmes.

Certes, si l'on renouvelait aujourd'hui une discussion bien ancienne, abandonnée de guerre lasse, mais non pas close , les purs nominaux auraient beau jeu aujourd'hui contre les réalistes.

Croit-on en effet que les essences nominales , les entités, les quiddités de la vieille école, eussent plus de rapport avec les notions simples, vraies et nécessaires des causes ou forces , tout occultes qu'elles soient, que les termes abstraits de vitalité , sensibilité, motilité, supposées inhérentes aux organes matériels , au titre abstrait de propriétés , n'en ont avec les noms, avec les véritables forces productives des phénomènes ou des fonctions qui constituent l'existence complète de l'homme, avec ces principes de vie, ces trois âmes d'ordres différents, admises au titre réel par l'école platonicienne ?

Nous le répétons : toute cause est occulte par sa

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nature, en ce sens qu'elle ne peut se représenter ou se figurer au dehors.

Il ne s'agit pas d'en faire un moyen d'explication; tout au contraire, on la donne ou l'exprime comme la limite nécessaire de tout ce qu'il est possible et permis d'expliquer, de traduire en images, de résoudre en éléments sensibles.

Pour considérer les phénomènes comme produits par une force et sous le rapport nécessaire qu'ils ont avec leur cause , on n'est pas dispensé d'observer les faits, d'en définir les circonstances, le caractère, les analogies qu'ils ont avec d'autres, etc. Tout ce travail est le même, soit qu'on emploie, soit qu'on écarte la notion de cause; seulement, l'analyse de certains faits ( de l'ordre actif) serait nécessairement incomplète ou fausse , si l'on négligeait d'y faire ressortir en première ligne le caractère d'effet , leur corrélation au sujet de l'observation, ou moi, qui est ou s'aperçoit cause dans tout mouvement ou acte volontaire et libre.

Cela bien entendu, si l'on demande pourquoi ou comment l'effet a lieu, il n'y a qu'une seule bonne réponse au pourquoi , et c'est précisément celle dont Molière nous a tant fait rire. Pourquoi le quinquina chasse-t-il la fièvre , et pourquoi chaque remède a-t-il cette vertu ? Le plus savant ne peut pas répondre autrement que le personnage comique : Parce qu'il a en lui cette vertu qui le rend cause

nécessaire, occulte (à son titre de vertu), de tels effets sensibles qu'il manifeste.

Le ridicule ne serait que dans l'explication du pourquoi.

Quant au comment de la production de l'effet , l'explication se borne à analyser les conditions expérimentales qui rendent cet effet possible , en tant que ces conditions sont elles-même des faits homogènes et correspondants à celui qu'il s'agit d'expliquer ?

Mais , si l'on veut savoir le comment de l'explication d'une force, les ternies ou les idées qu'on peut faire entrer dans l'explication n'ont aucune ressemblance avec la chose qu'il s'agirait d'expliquer, et sont hétérogènes avec elle. Comment l'âme peut-elle mouvoir le corps ? Comment les organes corporels, excités, irrités d'une certaine manière, peuvent-ils modifier l'âme ? Jamais l'esprit humain ne trouvera de réponse à de telles questions.

Pourquoi ? parce que l'explication ou le comment consisterait à traduire fidèlement , et sans les dénaturer, les idées prises dans la conscience ou la réflexion du sujet pensant, du moi. La représentation de l'objet pensé ou l'opposition de l'hétérogénéité de ces deux ordres d'idées ou de faits , rend à jamais la traduction impossible.

L'union est un fait primitif : aller au delà est impossible.

i68 DtVlSIOa DES FAITS

C'est dans l'espoir d'expliquer les phénomènes de la vie dans les êtres organisés, que des physiologistes ont essayé de ramener les forces vitales éminemment réelles à des idées ou des noms abstraits de propriétés ou modes du corps organique, abondant ainsi dans le sens d'une doctrine mécanique qu'ils rejettent à d'autres égards, trompés par des analogies imaginaires et identifiant à l'aide des signes les eboses du monde les plus disparates, des mouvements physiques, ou des sensations , ou des actes de conscience.

Nous indiquions tout à l'heure la source des abus de principes et de langage de l'ancienne philosophie scolastique , dans le mélange confus de l'aristotélisme et du platonisme dégénéré.

Nous pouvons maintenant rapporter des abus non moins réels , quoique moins frappants , à l'influence que deux doctrines aussi mélangées ont eu sur la physiologie et sur l'idéologie moderne, savoir, l'influence du cartésianisme , qui tend à porter dans la métaphysique les hypothèses explicatives physiques , et celle du stahlianisme, qui tend à faire de la psychologie une science toute physiologique.

PRINCIPES DE DESCARTES. LOIS DE LA SUBSTANCE. COMMENT ELLES S'APPLIQUENT A LA PHYSIOLOGIE OU A L4 SCIENCE DE L'HOMME.

Descartes commence par l'acte de réflexion con-

centrée , ou le sujet pensant moi, manifesté intérieurement et immédiatement, comme une lumière propre devant laquelle disparaît toute clarté empruntée à des objets de la nature extérieure.

Mais dès le premier pas, et dans l'énoncé même d'un principe qui ne doit comprendre que le sujet, le fait de son existence intérieure identique à la pensée, il se laisse entraîner dans un monde objectif et abstrait dont le moi n'est pas. Les habitudes du langage et la forme des notions universelles et nécessaires qui se rapportent surtout à la nature objective, sont les plus fortes, et le moi ne s'est pas plutôt saisi de lui-même , dans le point de vue intérieur, qu'il cherche à se représenter, à se mettre en dehors sous la forme de chose pensante. Je pense , donc j'existe, je suis une chose pensante, même hors de l'aperception intérieure ou du fait sans lequel on ne sait plus ce que doit être la pensée.

Cette notion de chose, de substance, introduite dans l'énoncé du principe, va devenir le soutien, le lien de deux mondes. Elle embrassera tout, bientôt elle sera tout, et l'on ne saurait concevoir rien qui ne lui appartînt comme partie ou modification d'elle-même.

A la vérité , dans le point de vue systématique , la notion même de substance s'ébranche, dès l'origine, en deux grandes divisions bien tranchées , celle des substances spirituelles et celle des substances maté-

rielles. Celles-ci ont pour attribut essentiel et constitutif l'étendue; le corps n'est autre; chose que cette étendue; cet attribut ôté , Je corps n'existe plus. La substance immatérielle a pour attribut la pensée; la pensée peut être prise pour l'âme, car la substance créée ne pourrait cesser de penser sans être anéantie.

Dès le point de départ du système, les deux substances sont seules conçues chacune dans l'ordre qui la constitue, et avec lequel elle est identifiée. Il est remarquable que Conddiac , qu'on croit et qui se croit lui-même si loin de Descartes, commence de même son traité des sensations en supposant l'âme de la statue identifiée avec la sensation.

Mais il était impossible de poser la limite des abstractions à l'idée d'attribut ou de mode, car ce sont là des termes de relation , et l'esprit systématique marche à l'unité absolue ; c'est un besoin irrésistible ; il devait , en cherchant à le satisfaire , procéder comme Descartes. Il distingue la pensée et l'étendue; ces deux attributs ou modes demandent un soutien ou se rapportent nécessairement à une substance; cette substance, qui réunit en elle les deux attributs qui sont les seuls caractères distincts des deux mondes phénoméniques que nous appelons spirituel et matériel, cette substance nue est ce tout hors duquel rien ne peut être conçu, puisqu'en effet l'étendue et la pensée comprennent tout ce qui existe.

Ce que nous appelons les êtres pensants ne sont

donc pas de véritables touts complexes, non plus que les êtres matériels; ce sont des parties des modifications de 1 être universel.

En partant du principe de Descartes, et continuant à abstraire ou déduire de l'abstrait, un esprit aussi conséquent et aussi fort que celui de Spinoza , ne pouvait manquer d'arriver à l'unité de substance.

Dès qu'on a abstrait la personnalité de l'homme, soit qu'on la renie en principe, soit qu'on veuille l'identifier ou l'absorber en Dieu, ce Dieu, où l'on cherche à se retrouver, n'est plus que le grand tout de Spinoza.

Cet esprit universel, en qui Malebranche dit que nous voyons tout, en qui nous agissons, nous mouvons et nous sommes , n'en diffère que par l'expression.

En vain le mysticisme cherche à nous tromper ou à se tromper lui-même sous ses différentes formes d'absorption ou de négation de personne ( homme et Dieu ) , au sortir de ces rêves de l'enthousiasme ou du sommeil de la pensée, l'esprit ne se retrouve que dans le panthéisme; la route qui mène à l'abîme peut être couverte de fleurs, mais l'abîme est là.

Revenons : Descartes pose en principe l'identité absolue entre l'existence sentie du moi et l'être absolu ; c'est ce qu'exprime l'enthymème : je pense, donc je suis chose pensante.

Cette identité est-elle donnée par le fait de con-

172 DIVISION DES FAI' s

science ou avec lui; est-elle aussi évidente!, aussi primitive que ce fait? Le doute méthodique de l'auteur des Méditations ne s'étend pas jusquelà»

Mais l'esprit de système peut réclamer et ne se tient pas pour vaincu; bientôt il élève ce doute : si le moi pensant est un être réel ; bientôt la question va paraître insoluble.

Le moi n'est en effet qu'une sensation ou une idée, un pur phénomène ; comment peut-il savoir ce qu'il est ni s'il est à titre absolu d'être, de chose ?

L'analyse la plus subtile de ce sens intime, qui nous assure que c'est nous-mêmes qui pensons, n'est pas capable de répandre le moindre jour sur la connaissance de nous-mêmes comme objet hors de la pensée; et si nous nous faisons illusion au point de croire qu'au moyen de cette analyse , fondée sur une expérience toute intérieure, nous remonterons jusqu'à la notion d'un moi absolu, ou de lame substance, chose pensante en soi, c'est que nous confondons, sans raison, le fait psychologique de ce qui est en nous, ou nous-mêmes dans l'exercice actuel de la pensée, avec la notion métaphysique de l'être qui est censé rester le même hors de la pensée (1).

Mais qu'y a-t-il de commun entre le sujet moi ? qui affirme sa propre individualité dans la proposition réfléchie, je pense, et l'absolu de l'être pen-

(1) Voyez l'exposé de la doctrine de Kant , par Kinker, page 96 et suivantes.

PSYCHOLOGIQURS ET PHYSIOLOGIQUES. lj'5

sant, sujet logique de la conclusion de l'enthymème, donc, je suis ?

Rien en effet de plus distinct au fond que ce sujet qui s'aperçoit intérieurement, en se retrouvant toujours identique à lui-même, et tout ce qui peut être représenté ou conçu au titre objectif de substance, de chose en soi. Tellement, qu'il suffit de parler du moi comme d'une chose à qui l'on attribue des qualités ou des modes quelconques , par exemple, de l'âme, comme douée de tels attributs, toujours revêtus, quoi qu'on fasse, de quelque forme d'espace ou de temps, pour que l'objet dont on parle soit nécessairement pris en dehors du sujet ou de la personne qui parle.

En vain ce moi cherche à se saisir lui-même sous la forme ou le nom de la forme qu'il personnifie, qu'il fait sienne, cette chose et lui (le véritable je) s'opposent , se fuient et demeurent toujours à distance sans pouvoir jamais s'identifier ni se pénétrer.

Dire du moi (i) qu'il se pose dans l'absolu, c'est dire qu'il se pose et qu'il s'ôte en même temps; aussi ne doit-il rester que zéro , ou le signe que les mathématiciens emploient pour exprimer l'indéterminé comme l'infini 0 — 0 ou 00.

En restant dans son point de vue intérieur, le sujet limité à l'aperception interne immédiate, ne

(!) Fichte.

s'attribue à aucune chose, à rien qui puisse être conçu objectivement comme extérieur ou étranger à lui-même.

En ce sens, on pourrait dire que le moi existe ou se sent au titre de substance, toutefois, à condition qu'on écartât toute valeur objective de ce mot toujours entendu sous raison de matière , ainsi que Hobbes l'opposait si bien à Descartes.

Disons plutôt que le moi est primitif, ou qu'il n'a rien d'antérieur ou de supérieur à lui dans l'ordre de la connaissance ; que si nous parlons d'attributs et modifications propres du moi, écartons encore tous rapports d'inhérence à une chose ou objet quelconque, cet objet fût-il aussi immédiat que l'est le corps organisé vivant et sentant pour le moi qui se l'approprie. Car les modifications de cette sensibilité physique, répandue dans le corps propre, ne sont pas plus des modifications du moi qu'elles ne le sont de l'objet le plus étranger. Le sujet individuel est tout dans l'action ou l'effort, comme nous le verrons bientôt; comment donc la passion pourrait-elle être un mode de l'action ?

Rien donc de plus trompeur à cet égard que le langage psychologique des doctrines issues du cartésianisme où toute sensation est prise pour une modification du moi identique à l'âme par hypothèse.

Sans doute, il faut bien que l'entendement humain

PSYCHOLOGIQUES ET PHYSIOLOGIQUES. fjB

ne puisse échapper à ce point de vue de l'absolu où le sujet pensant tend sans cesse à s'identifier avec l'objet pensé en telle sorte que la même forme , le même verbe d'existence les enveloppent. Le langage prend là ces formes premières et communes à toutes les langues. Plus tard, ces habitudes du langage deviennent des nécessités pour l'esprit.

D'abord, l'homme parle selon qu'il pense, ensuite, il ne pense plus que selon qu'il parle.

Or, le but essentiel et primitif du langage consiste à désigner des choses ou objets sous les rap ports d'attributs, propriétés ou qualités sensibles qu'il distingue comme tous concrets, séparés les uns des autres.

Dans un plus haut degré de développement intellectuel, on aura besoin de parler non-seulement des choses qu'on peut voir et toucher, mais de celles que l'entendement seul conçoit ou que le sens intime saisit; il est naturel qu'alors les idées relatives à un monde intellectuel moins visible viennent se revêtir des formes préexistantes du visible, ou rentrent dans des cadres logiques préparés d'avance.

De là, comme nous l'avons vu, les formes mortes de substantifs physiques ou abstraits , transportés aux causes , aux formes vivantes de la nature.

Arrêtons-nous encore un moment sur cette transformation logique où nous trouvons les premiers fondements de la métaphysique cartésienne.

Ij6 division j)i:s FAITS

Quand nous voyons pour la première fois un objet sensible ou qu'il se représente de nouveau aprèf que nous l'avons perdu de vue, nous ne croyons pas que cet objet soit tiré du néant ou commence à exister au moment même où il se représente, mais bien qu'il était avant de se représenter au sens, ou qu'il a duré pendant qu'il était loin de la vue.

Ainsi se forme ou s'applique nécessairement la notion de l'objet substantiel qui a en lui la capacité, la possibilité constante d'être représenté, alors qu'il ne l'est pas actuellement.

Toute perception objective actuelle emporte avec elle cette idée nécessaire d'un état antérieur où la représentation était possible, et c'est uniquement parce que cette capacité existait, tant de la part de l'objet pensé que de celle du sujet pensant, qu'il y a pour celui-ci représentation actuelle.

Mais si c'était là tout le fondement de la notion de substance ou de chose extérieure, il faudrait convenir que les idéalistes et les sceptiques auraient beau jeu pour contester la réalité de cette notion qui viendrait se résoudre dans un pur abstrait logique, n'ayant qu'une valeur nominale, comme l'entendait Hobbes.

Posez un monde de substances passives, tout devra donc y rester comme il a été créé, sans qu'aucun mouvement nouveau puisse commencer, sans qu'aucun être puisse changer l'état où il a été mis

primitivement, ni se modifier lui-même, ni enfin être modifié par d'autres substances d'une nature égale , et à plus forte raison, d'une nature inférieure, car nul être ne peut donner à un autre ce qu'il n'a pas.

La nécessité, comme un joug de fer, retiendra tout dans un éternel repos ou entraînera tout dans une suite de mouvements tous nécessaires, sans en excepter aucun, à partir du premier de tous, imprimé par la main créatrice.

Les âmes étant créées pensantes comme les corps sont créés étendus, il est évident qu'aucune puissance autre que Dieu, ne saurait faire commencer l'un ou l'autre de ces attributs essentiels, ni les mettre là où ils ne sont pas primitivement, ni les ôter ou les suspendre là où ils sont, car ce serait créer ou anéantir la substance elle-même.

Il n'en est pas autrement des modifications adventices que l'un ou l'autre ordre de substances est susceptible d'éprouver dans l'attribut essentiel qui le constitue.

Si l'âme , par exemple, ne pensait pas primitivement dès sa création ou son union au corps, il répugne d'imaginer que ce fût par l'intervention ou l'influence de ce corps même, ni d'aucun autre qui lui ressemble, que la pensée put lui arriver.

Bien plus, cette pensée fondamentale ou continue , indivisible de l'être même de l'âme, étant une

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