‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 8 sur 26 · III · texte numérisé non relu

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fois posée, il ne répugne guère moins d'admettre que les premières sensations adventices, qui ne sont que des modes de cette pensée substantielle et qui manifestent le sujet pensant à lui-même, soient capables de lui donner ou de créer en lui ce qui n'y serait pas antérieurement et en vertu de sa nature.

Ces impressions adventices doivent donc être considérées non comme des causes , mais comme des occasions propres à développer ce qui était déjà dans l'âme, au titre d'idée , ou à manifester et non à créer tel sentiment obscur et caché qui lui était inhérent depuis l'origine.

On voit ici comment le système de l'occasionnalisme et celui de la prémotion physique se rattachent au principe fondamental de la doctrine-mère, et en sont des conséquences naturellement déduites.

Remarquons que dans tous les systèmes qui s'appuient sur ce commun principe, il ne saurait y avoir lieu à distinguer ou à nommer des facultés ou puissances virtuelles antérieures aux modes positifs et actuels, ou aux idées qu'il est naturel de rattacher à ces facultés, quand on leur donne une origine ou qu'on cherche du moins à assigner le commencement , les conditions ou les lois de la manifestation des différentes espèces d'idées.

Et l'on voit bien comment cette confusion ou cette absence de tout caractère distinct entre les

facultés permanentes et les modes transitoires qui en sont les produits, est une suite nécessaire du principe de la substance moi.

De là aussi la doctrine des idées innées que Locke et son école n'ont attaquée , pour ainsi dire , que par le dehors et dans des applications ou conséquences éloignées dont ils auraient été eux-mêmes contraints de reconnaître la légitimité, s'ils avaient mieux entendu le principe qu'ils n'ont jamais songé à contester. Le principe des idées innées reste en effet tout entier dans la doctrine des idées originaires de la sensation , bien que cette doctrine semble méconnaître ou ignorer elle-même un ordre de filiation dont elle a tant dégénéré.

Quel autre génie que celui de Descartes , père de toute notre métaphysique moderne, pouvait concevoir le fondement réel de toute la science humaine sur le fait primitif de conscience ou de l'existence du moi pensant, comme sur sa base unique, la seule vraie et solide ; quel autre pouvait reconnaître le caractère de l'évidence , ce critérium de toute certitude dans un petit nombre d'idées premières, élémentaires et simples données à l'âme humaine comme une lumière qui l'éclairé d'abord sur ellemême, avant de lui révéler les autres existences?

Ce n'était pas Locke qui pouvait s'élever à cette hauteur. Le défaut de plan, de système, d'unité de vue, qui caractérise son Essai sur l'entendement hu-

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main, la manière dont il s'y prend pour attaquer les idées innées, montrent assez (pic cet esprit judicieux, mais dénué de véritable talent philosophique,

ne pénétra jamais dans le véritable sens de la doctrine et du principe même de Descartes, et qu'il parlait une langue dont il ne s'était pas assez approprié les éléments.

Aussi la doctrine des idées , si incomplète , si vague, si pleine de lacunes dans l'ouvrage de Locke, préparait-elle un triomphe facile à l'idéalisme de Berkley et surtout au terrible scepticisme de Hume; l'un et l'autre purent en profiter, celui-là pour détruire le monde des corps, celui-ci pour porter la coignée à la racine de l'arbre et détruire en un seul coup la réalité de toutes les existences avec celle de l'idée de cause qui en est le seul fondement.

On dirait que Locke ait voulu remonter au-delà de ce point solide où Descartes avait cru pouvoir jeter l'ancre dans la recherche de la vérité , et fixer son esprit flottant sur la mer du doute; savoir, la pensée , attribut essentiel de l'âme, et non pas l'âme substance hors de la pensée.

En posant l'âme table rase avant la première sensation , Locke part de cette notion vague et purement abstraite de substance , modifiable et non encore modifiée ou dénuée de tout attribut, n'offrant ainsi à l'entendement d'autre prise que celle d'un nom.

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Dans la langue et les conceptions de Descartes , les termes pensée , idée , expriment bien certains modes indéterminés actuellement présents à l'âme; mais , tout ce qui est présent à l'âme ne l'est pas nécessairement par là même à la conscience ou à l'aperception du moi, et la substance pensante peut exister à son vrai titre sans être en état d'exprimer actuellement la proposition je pense, j'existe, dont elle n'a en elle que le fondement métaphysique sans l'expression ? et, par là même sans la conception du fait intérieur ou psychologique.

La première sensation adventice donne lieu à ce fait ou à sa présence dans l'âme, s'exprimant alors à elle-même au titre de moi (je suis).

L'attribut essentiel de l'âme, la pensée fondamentale, commence dès lors non à exister, mais à se produire sous ce mode intérieur du moi , percevant un , simple, identique , qui s'associe à toute modification adventice, à toute sensation variable et passagère. Il n'en est point ainsi dans le point de vue de Locke; comme l'âme est table rase , et n'a rien, ne produit rien de son propre fonds, il faut bien que tout vienne du dehors à cette substance nue, tout, y compris le sentiment même le plus obscur d'existence antérieur à la sensation reçue; et quand la vie intérieure commencera avec l'aperception du moi, il faudra admettre que c'est la cause externe et matérielle de la première impression , ou l'objet qui

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crée par là même le sujet sentant Celui-ci esl donc subordonné quant à l'existence qui le vivifie, quoique supérieur en droit et par nature, à l'objet qu'il sent ou perçoit comme objet hors de lui.

Quand Locke a dit que la conscience ou l'aperception est la seule caractéristique des opérations de l'âme, qui ne peut être dite penser ou sentir qu'en tant qu'elle s'aperçoit que c'est elle-même qui sent ou pense, ce philosophe annonce clairement que toutes ses recherches s'appliquent à l'âme , aux vérités psychologiques , aux faits d'expérience intérieure.

Mais comment ne pas reconnaître même comme un fait de cette espèce , que tout ce qui affecte la sensibilité humaine depuis l'origine de la vie , tout ce qu'on peut dire véritablement être dans l'esprit ou dans l'âme comme disposition , tendance , habitude, appétits, etc., n'est pas nécessairement et actuellement présent à la conscience, aperçu par elle et joint au sentiment du moi? témoin les premières sensations du fœtus, de l'enfant qui vient de naître, etc.; témoin tous ces modes de l'existence sensitive ou animale dont on peut bien croire, en effet, que l'âme pensante, le moi de l'homme n'est pas le propre sujet d'attribution, et qu'on peut rapporter à tel autre sujet ou principe qu'on voudra , tel que l'âme sensitive des animaux , le principe vital du corps , à condition , toutefois , qu'on ne

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prétende pas soumettre ce principe, quant à l'existence ou quant à ses modifications , à l'impulsion et aux mouvements communiqués par des agents mécaniques.

Le génie métaphysique de Descaries avait profondément vu qu'on ne pouvait, sans absurdité , faire créer par le dehors la pensée avec l'existence même du moi. Le système des idées innées n'eut pour objet que de sauver l'absurdité ou de reculer le mystère jusqu'à la source commune et unique qui comprend , mais où s'expliquent tous ces mystères.

Si , entrant plus avant dans ie système de Descartes , Locke eût mieux saisi le caractère de son principe , il n'aurait pas conçu l'hypothèse de l'âme table rase , et eût sans doute préféré le mystère \\ l'absurdité.

Il n'aurait jamais élevé la question de savoir si Dieu ne pouvait pas ou n'avait pas pu, dans l'origine, donner à la pure matière la faculté de sentir et de penser, ou fondre ensemble la pensée et l'étendue dans un seul et même sujet qui renouerait ces deux attributs distincts. Question tant répétée depuis Locke, dont la solution affirmative convient si bien aux hommes qui imaginent plus qu'ils ne réfléchissent; question que le principe de Descartes ou l'emploi exclusif de la notion de substance passive amène naturellement, et reproduira sans cesse avec la même solution for-

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tifiée par toute i;i dialectique des SpinoflQ et des Hobbes,

En voulant ramener Ja])hilosophie à l'expérience,

sans distinguer précisément l'intérieure et l'extérieure, Locke n'a pas cessé d'être sous l'influence des principes et de la langue même de la philosophie cartésienne.

En éludant les difficultés , en évitant de s'enfoncer dans les profondeurs, le célèbre Anglais s'est sauvé de l'écueil où ce principe absolu de Descartes a entraîné des esprits plus forts. Heureuse faiblesse qui empêche de suivre jusqu'au bout un principe dangereux!

Successeur et disciple de Locke, mais plus conséquent que son maître, Condillac, sans entrer plus avant dans le champ ouvert par le véritable père de notre métaphysique , Descartes , semble d'abord plein du même esprit qui a dicté le principe sur lequel repose toute cette doctrine.

L'auteur du Traité des Sensations commence, il est vrai, comme Locke, par poser l'âme table rase, substance nue dont toute la vie intérieure est créée par la première sensation ou par une impulsion extérieure qui la détermine ; mais il entrevoit l'abîme et le franchit d'un seul bond, à l'aide d'une hypothèse ou d'une fiction, sans conséquence pour la vérité des choses qu'il faudra chercher à établir plus tard d'une autre manière.

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Laissons l'hypothèse, et ne cherchons pas trop curieusement comment notre auteur entend que l'âme de la statue qui , ne sentant pas , et par suite n'existant pas pour elle-même, dans un instant commence à exister, à vivre, à sentir pour la première fois par la seule impression accidentelle d'une odeur de rose.

Vous trouverez qu'à partir de là Condillac se place sous le vrai point de vue psychologique et procède précisément à la manière de Descartes, en donnant à l'affection et à plusieurs attributs essentiels de l'être sensitif, même réalité de principe que l'auteur des Méditations a attribuée à la pensée fondamentale, attribut essentiel de l'être intelligent. A la première sensation (d'odeur de rose) l'âme devient cette odeur; expression psychologique très-remarquable qui correspond parfaitement à l'identité exprimée par le principe de Descartes du Je pensant et la chose pensante ; l'auteur des Méditations entend de même que l'âme devient sa pensée ou s'identifie avec son attribut essentiel.

Locke aurait dit, comme le vulgaire des métaphysiciens : L'âme modifiée par l'odeur de la rose, a l'idée de la conscience de cette sensation, c'est-à-dire, d'elle-même, comme modifiée dans son état permanent : c'est ainsi qu'on est toujours porté, en suivant toutes les formes du langage, à confondre deux sortes de rapports qui ont le moins d'analogie, sa-

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voir, celui qui associe; à un objet, sons le nom substantif, des propriétés, qualités ou modes qui s'y rapportent, et celui par lequel l'être individuel sentant et pensant, je, se distingue par une identité permanente de tout ce qui est multiple, variable et passager, hors de lui comme en lui, ou dans son organisation sensible qui est aussi extérieure en un certain sens.

Si , comme nous le verrons bientôt , le rapport des deux éléments constitutifs de la sensation est d'une tout autre nature que celui du mode à la substance, assimiler l'un à l'autre, c'est renoncer à toute psychologie; c'est déclarer insoluble le premier problème de la philosophie par la manière même dont on le pose.

Reprenons la formule si expressive, où l'âme de la statue devient la sensation odeur ; puisqu'elle le devient, elle n'en a pas l'idée ou la conscience; elle n'est pas un moi distinct de la modification sensible. En prenant l'idée de sensation pour un simple fait, Locke s'est trompé par défaut d'analyse : la conscience ou l'idée de sensation se compose toujours de deux termes : savoir, de l'impression affective et du sentiment toujours identique d'individualité ou de moi.

Condillac a supérieurement vu que la première sensation , avec laquelle l'âme même s'identifie , ne saurait constituer ni renfermer le moi ; que ce n'est

pas là ce qu'on peut appeler encore l'idée de sensation, fait de conscience. Ainsi il ajoute un élément de plus à l'analyse de Locke.

Supposez que la première sensation soit continue et non susceptible d'interruption ( comme nous pouvons en voir des exemples) , et vous aurez l'équivalent de la pensée fondamentale de Descartes. Il ne s'agira plus de créer la sensation où elle n'est pas, mais seulement de modifier, de transformer l'état de l'être sensitif par une impression nouvelle.

De là aussi cette analogie avec le point de vue de Descartes , où rien n'est considéré dans le virtuel , ou comme faculté, mais dans l'actuel, comme idée ou sensation présente. Aussi Condillac reproche-t-il à Locke d'avoir admis dans l'âme quelque chose d'inné et d'inintelligible, selon lui , en lui attribuant des facultés antérieures à l'expérience des sens qui les féconde et ne les crée point.

La première sensation de la statue sans moi correspond parfaitement à la pensée non aperçue que Descartes attribue à l'âme du fœtus avant tout exercice des sens, et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître l'influence des principes de la doctrine mère sur ce Traité des sensations qui a tant paru s'en éloigner.

Pendant la durée d'une sensation continue, qui est censée rester la même , si diverses impressions sensibles se succèdent, on pourra dire qu'elles modifient

ce sentiment fondamental de l'âme ( ce qui n'est pas modifier ou échanger la substance;. En effet, le caractère de la sensation est d'être aperçue, ou, comme dit Locke, toute idée de sensation consiste en ce qu'il y a, dans la même unité de sentiment, quelque chose qui reste et quelque chose qui est changé; ce qui reste est le moi qui existe, non pas in abstracto, mais comme sentant ou s'apercevant lui-même distinct de la sensation.

Vainement on chercherait à représenter ce fait intérieur et l'union des deux éléments distincts qui le constituent, par celle qui existe entre la substance objective et cet attribut, mode ou qualité variable qui s'y rapporte (comme les figures, les couleurs, etc.). Cette analogie hypothétique ne servirait qu'à abuser l'esprit et à le détourner de ce qui caractérise proprement le sujet dont il s'agit et de ce qui reste immédiatement du fait de conscience.

Ce fait, que le moi lui-même n'est pas dans la première sensation, Condillac le reconnaît ; elle pourrait durer éternellement en elle-même sans se transformer d'elle-même dans le sentiment propre du sujet individuel qui sent ou aperçoit qu'il existe en se sentant. Ajoutez de nouvelles sensations de la même espèce, ou passives comme le sentiment fondamental qui ne se sent pas, ne se double pas intérieurement; modifiez ce sentiment d'une manière quelconque, et si vous n'ajoutez rien de plus, le

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composé ne vous donnera pas ce qui n'appartient à aucun des éléments simples employés.

Prétendre faire ressortir le moi de la coïncidence de deux sensations présentes à la fois , l'une par le souvenir, l'autre par l'impression actuelle de l'objet, ce n'est pas résoudre le problème; car si l'on dit qu'une sensation antérieure persistante ( qu'on nomme arbitrairement souvenir) se distingue ellemême de la sensation actuelle, qu'elle se compare, on va contre l'hypothèse qui la prenait comme simple et sans moi : entend-on qu'il y a un sujet qui distingue, perçoit, compare les deux modifications à la fois sans les confondre? c'est que l'on considère alors ce sujet comme distinct en lui-même des sensations qu'il compare, et l'on retombe dans la difficulté , on conçoit ou on suppose quelque chose qui n'est pas la sensation, etc. Mais il ne s'agit pas, dans l' hypothèse, de ce qui est ou ce qui peut être vérifié par l'expérience intérieure ; il s'agit de définir et de déduire conséquemment aux premières définitions et à la nature même de l'hypothèse.

Toutefois Condillac me paraît avoir rendu à la vraie psychologie un service à peu près égal à celui que Hume a rendu à la philosophie générale, en montrant que l'idée de cause n'a aucun fondement réel dans aucune idée de sensation ni de réflexion , comme Locke l'entendait.

On sait comment ce célèbre sceptique conclut de

là que cette liaison qui se trouve établie dans notre esprit (malgré nous-mêmes) entre les phénomènes et ce que nous appelons leurs causes, n'est qu'une habitude de l'imagination , une manière de voir les choses sans conséquence pour la réalité; mais il y avait une autre conclusion à tirer, c'est que la sensation et la réflexion , telles que Locke les a considérées, ne sont pas les sources exclusives de toute idée et particulièrement de ces croyances universelles et nécessaires qui font la loi à tout l'entendement humain.

Condillac a fait avec les idées de sensation tout ce qu'il était possible d'en faire , et plus même qu'il n'était raisonnablement permis. Quelle est la conclusion de toutes ces analyses? c'est que les idées de substance , de cause ou de force, ne sont que des abstractions réalisées ; que le sujet comme l'objet de toute représentation externe ou interne n'a qu'une valeur phénoménique. En partant de l'existence de l'âme et du corps, dont est composée sa statue, et des objets de motion dont il s'est servi pour mettre cette cause en jeu, il n'a employé dans le fait que des éléments fantastiques dont le composé ne saurait produire aussi qu'un fantôme ; et pourtant, ces éléments avaient été pris en commençant pour de véritables réalités, indépendantes même de notre manière de les concevoir ; sans quoi, il n'y aurait même pas eu lieu à l'hypothèse , et il

eût été impossible de la former. Mais qu'est-ce qu'une hypothèse qui , au lieu de vérifier les données premières sur lesquelles elle s'appuie, conduit très-logiquement à ce résultat, que ces données mêmes n'existaient pas ? Sont-ce donc ici ces données qui sont en défaut? N'est-ce pas plutôt l'hypothèse , où l'on a renfermé quelque contradiction? Ici la contradiction est bien en effet de poser un être tout passif qui ne fait que sentir, et pourtant qui est dit apercevoir , se souvenir, juger, penser, le tout conformément aux définitions arbitraires substituées aux faits de conscience, et transformées de manière à établir ce qu'on veut. La contradiction, c'est de faire ainsi de la logique pure après avoir commencé par faire de la psychologie.

C'est en ayant égard à ce commencement qu'il faut rendre à Condillac la justice de dire que si son Traité des sensations , considéré comme doctrine d'enseignement, a été vraiment nuisible aux progrès d'une véritable psychologie, il a, d'un autre côté, influé utilement sur une analyse plus approfondie et une connaissance plus exacte des faits primitifs de l'esprit humain.

Locke avait trop équivoque sur les idées prétendues simples de sensation et de réflexion , sur les facultés considérées tantôt comme nominales et purement abstraites, tantôt comme se rapprochant des idées innées de Descartes.

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Condillac leva l'équivoque; l'âme ne foil que sentir, elle n'est rien, ou du moins on ne peu! savoir ce qu'elle est, ni même si elle est hors de la sensation; il n'y a pas deux espèces de matériaux employés à construire l'édifice de ces connaissances : une seule espèce suffît; ce sont des matériaux passifs , des sensations homogènes entre elles , dont la première ouvre l'âme de la statue et la crée en quelque sorte.

Le système de la connaissance formé sur ce plan est-il le vrai système de l'homme? Oui, si l'hypothèse explicative suivie jusqu'au bout reproduit fidèlement tout ce qui est dans l'intelligence humaine, tout ce que la réflexion ou l'observation de nous-mêmes peut en apprendre. Mais si ce système laisse à l'écart une classe entière de notions, et précisément celles qui sont régulatives ou qui ont le caractère de lois de l'esprit humain auxquelles aussi nul esprit ne peut se soustraire, il faudra en conclure , non pas que ces lois sont chimériques par cela seul qu'elles ne rentrent pas dans les cadres artificiels de l'hypothèse , mais bien que cette hypothèse est fausse , incomplète comme ne suffisant pas aux premiers besoins de notre nature intellectuelle.

Condillac aurait donc bien mérité de la psychologie, quand il n'aurait fait que constater par une hypothèse ingénieuse si bien liée dans toutes ses

parties, qu'en employant une seule espèce d'éléments sensibles , il est impossible d'expliquer l'intelligence humaine comme elle est, et en reconnaissant qu'il pouvait y avoir sensation dans l'âme sans aperception ni conscience du moi. C'est ce que Locke ne comprenait pas.

Condillac doit être considéré comme ayant ouvert la voie d'une analyse toute nouvelle des faits de conscience : analyse destinée à rectifier, à compléter toutes les sciences en faisant ressortir ce qu'il y a d'essentiel dans l'homme, dont le Traité des sensations n'avait montré qu'une partie, précisément celle qui constitue l'homme animal en dépendance des objets sensibles , en laissant à l'écart tout ce qui constitue l'homme intelligent et libre, supérieur par là aux objets et à tout ce qui est passion.

Quoique Condillac ait voulu poser la base de sa doctrine hors du domaine de la physiologie, il n'en est pas moins vrai que le Traité des sensations tend naturellement à se rejoindre à la science des phénomènes de la vie; aussi, ceux qui ont considéré cette branche de faits compris sous le titre vague et trèsimpropre, à mon avis, de physiologie intellectuelle, invoquent-ils sans cesse l'école de Condillac, qui aurait pu aussi réciproquement appuyer utilement sur des faits physiologiques son Traité des sensations qui n'en eût été ainsi que plus instructif : car, tout ce qui se passe dans l'homme hors la lumière de

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