CHAPITRE IIL
1re Prorosrriox. Que les mêmes relations différentes que diverses
choses ont les unes avec les autres nécessairement et éternellement, et que la même convenance ou disconvenance de l’application de certaines choses à d’autres, ou de certaines relations à d’autres, suivant laquelle nous concevons que la volonté de Dieu se détermine toujours et nécessairement à agir selon les règles de la justice, de la bonté et de la vérité, et cela pour le bien de l’univers; que ces mêmes choses, dis-je, doivent déterminer toujours la volonté des êtres raisonnables subordonnés, les porter à conformer toutes leurs actions à ces régles en vue de procurer, autant qu'il est en eux, le bien public, chacun dans la situation particulière où il se trouve; c’est-à-dire qu'il résulte de ces différentes relations que les choses ont entre elles nécessairement et éternellement, qu’il est convenable et dans lPordre de la raison que les créatures agissent d’une manière plutôt que d’une autre, et qu’elles sont obligées à la pratique de certains devoirs indépendamment d'aucune volonté positive ou d'aucun commandement exprès de Dieu, comme aussi antécédemment à toute espérance de profit et de récompense, ou à toute crainte de dommage et de punition, soit pour le présent, soit pour l’avenir, soit que ces récompenses et ces peines suivent naturellement de la pratique ou de la négligence de ces devoirs, soit qu’elles ÿ aient été attachées en vertu d’un réglement positif.
Cette proposition étant composée de plusieurs branches, il est nécessaire que nous nous attachions à les prouver séparément, et l’une après l’autre.
1. Je dis donc, premièrement, qu'il est aussi clair et aussi incontestable qu’il y a dans les choses des différences, c’està-dire diversité de relations, de rapports et de proportions, qu'il est clair et incontestable qu'une grandeur est plus grande ou plus petite qu'une autre grandeur, ou qu’elle lui est égale, et qu'un nombre est aussi ou plus grand ou moindre qu'un autre nombre, ou qu'il lui est égal. Or, que de ces différents rapports que différentes choses ont entre elles, il résulte nécessairement un accord de certaines choses
avec d’autres, et une convenance de l’application de certaines choses à d’autres, et vice versa, c’est encore une vé— rité aussi. constante, qu’il est clair en géométrie et en arithmétique, qu'il y a des grandeurs qui sont ou ne sont pas en proportion avec d’autres, ou, qu’en comparant les diverses figures des corps, on trouve qu’ils se ressemblent ou qu’ils ne se ressemblent pas. De plus, il est certain qu’il y a une convenance de l'application de certaines circonstances à certaines personnes, et que cette convenance est fondée sur la nature des choses et sur les qualifications des personnes antécédemment à aucun règlement positif. Il n’est pas moins vrai que des relations différentes que diverses personnes ont entre elles, il en résulte nécessairement de certains devoirs et de certaines manières d'agir les unes à l’égard des autres. C’est ce qui me paraît aussi évident qu'il est évident qu’il y a, entre les propriétés de différentes figures de mathématiques, des rapports et des différences, ou que, dans la mécanique, les poids ou les puissances ont plus ou moins de force, et font plus ou moins d’effet, à proportion de leurs distances différentes ou des positions différentes qu’ils ont les uns à l'égard des autres. Par exemple, il est aussi clair que Dieu est infiniment supérieur à l’homme qu'il est clair que l'infini est plus grand qu’un point, et que l'éternité a plus de durée qu’un moment. Il est donc certain qu'il est plus convenable que les hommes l’honorent, le servent, lui obéissent et l’imitent, que non pas qu’ils manquent à l’honneur et à l'obéissance qu'ils lui doivent. Cette dernière vérité est aussi évidente qu’il est évident que les hommes dépendent entièrement de Dieu, et que Dieu, de son côté, ne peut retirer aucun avantage de la part des hommes. Ce n’est pas tout, il est encore tout aussi certain que la volonté de Dieu, quand il commande, est nécessairement juste et équitable, qu'il est certain que sa puissance est irrésistible en tout ce qu’il entreprend de mettre en exécution. Je poursuis, et je dis qu’il est infiniment plus convenable que toutes
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les choses du monde soient gouvernées et dirigées à de certaines fins constantes et régulières par le Créateur souverain de l’univers, que de les voir abandonnées aux caprices du hasard, agir à l'aventure, sans règle ni dessein. Il est plus à propos et plus convenable, que le souverain maître de l’univers prenne toujours soin de procurer le bien universel de toutes les créatures, que s’il les rendait continuellement misérables en renversant l’ordre de l’univers pour satisfaire aux désirs déréglés de quelques êtres particuliers tombés dans la dépravation. Enfin, il est infiniment plus convenable que le souverain maître de l’univers procure le bonheur d’une créature pure et innocente, que s’il la rendait malheureuse sans fin et sans espérance de retour. Je dis la même chose du commerce que les hommes ont les uns avec les autres; n'est-il pas infiniment plus convenable que chacun travaille de tout son pouvoir à procurer le bien commun de la société, que s’il ne s’étudiait qu’à le traverser et à le détruire? N’est-il pas beaucoup plus convenable que tous les hommes, considérés même antécédemment à tout contrat positif, observent entre eux les règles connues de la justice, que si chacun foulait aux pieds sans scrupule les devoirs auxquels il est engagé envers ses prochains pour ne consulter que son intérêt propre? Ne vaut-il pas mieux rendre à chacun ce qui lui appartient, que de le tromper, ou de lui ravir ce qui est à lui à juste titre ? N’est-il pas enfin beaucoup plus séant et plus raisonnable que je conserve la vie d’une personne innocente que j'ai en mon pouvoir, ou que je la tire d’un danger imminent, encore que je ne sois engagé à le faire par aucune promesse, que si je la laissais périr ou mettre à mort sans qu’elle m’eût donné aucun sujet de la traiter si cruellement?
Toutes ces choses sont si claires et si évidentes par ellesmêmes, qu'il faudrait avoir une stupidité d'esprit surprenante , et le cœur horriblement gâté, pour pouvoir en douter le moins du monde. Je pose en fait qu'il est aussi peu
possible qu’un homme qui pense et qui raisonne nie ces vérités, qu’il est possible qu’un homme dont les yeux sont en bon état soutienne qu’il n’y a point de lumière dans le monde au même moment qu'il contemple le soleil. C’est tout comme si un homme savant en géométrie et en arithmétique s'avisait de nier les proportions les plus élaires et les plus connues des lignes ou des nombres, et s’opiniâtrait à soutenir que le tout n’est pas égal à toutes ses parties, ou qu'un carré n’est pas le double du triangle de même base et de même hauteur. Qu'on prenne, si l’on veut, un homme de médiocre capacité, pourvu seulement qu'il ait le jugement droit : si cet homme n’a jamais ni lu ni ouï dire qu’il s’est trouvé des philosophes qui ont dit et soutenu sérieusement qu'il n’y à point de distinction nécessaire et naturelle entre le bien et le mal moral, je suis persuadé que du premier abord il aura tout autant de peine à croire que des gens d’esprit aient pu avancer des choses si absurdes et si extravagantes, qu'il en aurait à croire les gens qui lui diraient qu'un géomètre à osé affirmer sérieusement qu'une ligne courbe a ses parties posées aussi également entre ses extrémités que la ligne droite. Or, cela étant ainsi, on pourrait fort bien se passer de prouver la distinction éternelle du bien et du mal moral, sans un ordre de gens tels que sont Hobbes et ses semblables, qui nous mettent dans la nécessité de le faire. Ils ont osé soutenir qu’il n’y a originairement et nécessairement aucune différence réelle entre le bien et le mal moral; mais que tous nos devoirs envers Dieu ne viener que de son pouvoir absolu et irrésistible, et que tout
à quoi nous sommes obligés envers nos semblables n’est pe que sur un contrat positif. C’est là-dessus qu ils ont bâti tout leur système de politique. Mais comme en parlant ainsi ils ont contredit tout ce qu'il y a jamais eu dans le genre humain de plus sage et de meilleur, aussi n’ont-ils pu éviter, malgré leur esprit et leur subtilité , de se contredire eux-mêmes, Je laisse maintenant à part que le seul moyen