‹ Œuvres philosophiques de Samuel ClarkeChapitre 103 sur 154 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

par lequel on puisse prouver que les contrats deviennent obligatoires, c’est de dire qu’il y a de toute éternité et dans la nature même des choses une convenance originale qui le demande ainsi, ce qu’ils ne sauraient reconnaître sans démentir leurs propres principes. Je me réserve à parler de cela dans la suite. En attendant, je dis que s’il n’y a pas réellement et naturellement de la différence entre le bien et le mal, entre la justice et l'injustice, il faudra dire que dans l’état de nature antécédemment aux conventions dont les hommes sont tombés d'accord, un homme en peut tuer un autre sans scrupule, non-seulement pour sa propre conservation, mais encore de gaité de cœur, sans y être porté par aucune espérance de profit, ou par aucune crainte de dommage; et que cet homicide est une action aussi bonne, aussi juste, et aussi honorable que le peut être celle d’un homme qui sauve la vie à un autre sans courir risque de la sienne. De là il faut conclure que le chemin le plus court et le meilleur que chaque particulier puisse prendre pour garantir sa propre vie, C’est de prévenir tous les autres {, comme Hobbes l'enseigne, et de faire main basse sur eux ?. Et nonseulement cela, mais il faudra convenir que les hommes pourront s’égorger les uns les autres pour la moindre bagatelle, ne fût-ce que pour dissiper leur humeur chagrine et bourrue. De sorte que, suivant ces principes, le monde se— rait un véritable coupe-gorge, et la place n’y serait pas tenable. Or l’état où le genre humain se trouverait dans cette supposition étant évidemment affreux et insupportable, Hobbes convient lui-même que la raison a dû porter les hommes à convenir entre eux de certaines règles, et à faire

* Vid. Hopges, de Cive, c. III, part. IV.

? « In tanto et mutuo hominum metu, securitatis viam meliorem habet nemo anticipatione (nempe ut unusquisque vi et dolo cæteros omnes tandiu subjicere sibi conetur, quandiu alios esse a quibus sibi cavendum esse viderit). Neque hoc majus est, quam et conservatio sua postulat, et ab omnibus concedi solet, » Hosr., Leviath., ce. XIII, p. 64.

22h DE LA RELIGION NATURELLE.

des contrats pour aller au-devant de ces désordres. Mais qui ne voit que si la destruction du genre humain est un si grand mal, que, pour l'empêcher, il a été trouvé convenable, et dans l’ordre de la raison de faire des contrats en vertu desquels les hommes se soient pris les uns les autres sous leur protection, qui ne voit, dis-je, qu'antécédemment aux contrats en question , il a dû être manifestement contre l’ordre et contre la raison que les hommes se massacrassent les uns les autres? Or, si l’on convient de cela, il faudra convenir aussi qu’antécédemment à tout contrat, il n’est ni convenable ni raisonnable qu’un homme en tue un autre de sang-froid sans en avoir reçu la moindre insulte, et sans être forcé d’en venir à cette extrémité pour la conservation de sa propre vie. Mais qu'y a-t-il de plus opposé à la sup— position de Hobbes ‘ qui prétend qu’il n’y a aucune distinction naturelle et absolue entre le bien et le mal, entre le juste et l’injuste antécédemment aux traités que les hommes ont faits entre eux ? Hobbes et ses sectateurs ne sont pas les seuls qui tombent dans cette absurdité; elle est commune à tous ceux qui, sous quelque prétexte que ce soit, enseignent que le bien et le mal dépendent originairement des lois positives , soit divines, soit humaines ; car si anté-' cédemment à toute loi positive, il n’y a dans la nature des choses ni bien ni mal, je ne vois pas comment une loi peut être meilleure qu'une autre, ni pourquoi une chose prescrite par la loi plutôt quele contraire. Je voudrais bien aussi qu’on me donnât une bonne raison ? de l'établissement des lois. Si avant la promulgation des lois, tout était de sa nature également indifférent , et que le oui ait pu être passé en loi tout comme le non, il s’ensuit que toutes les lois sans dis-

‘ «Ex his sequitur injuriam nemini fieri, nisi ei quo Cum initur pactum.» Hope., de Cive, c. TI, part. IV et sequentibus.

3 « Manifestum est rationem nullam esse legi prohibenti tales noxas, nisi agnoscunt tales actus, etiam antecedenter ad nullas leges, esse mala,» Cumerrr., de Leg. nat., pag. 194.

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