CHAPITRE I
trouve parmi les savants même qui disputent entre eux pour savoir si certaines choses sont justes ou injustes, surtout en matière de politique, et enfin les lois diamétralement opposées les unes aux autres qu’on a faites sur toutes ces choses en divers siècles et en divers pays. Mais, comme on voit dans la peinture qu’en détrempant ensemble doucement et par degrés deux couleurs opposées il arrive que de ces deux couleurs extrêmes il en résulte une couleur mitoyenne, et qu'elles se mêlent si bien ensemble que l'œil le plus fin et le plus pénétrant ne l’est pas assez pour pouvoir marquer exactement où l’une finit et où l’autre commence, quoique pourtant ces couleurs soient aussi différentes l’une de l’autre qu'il se puisse, et qu’elles ne diffèrent pas seulement en degrés, mais en espèce, comme vous diriez le rouge et le bleu, le noir et le blanc; ainsi, quoique dans de certains cas douteux et délicats (qui arrivent très-rarement), il puisse se faire que les confins où se fait la séparation de la vertu et du vice, de la justice et de l'injustice, soient très-difficiles à marquer précisément, de sorte que les hommes se sont trouvés partagés là-dessus, et que les lois des nations n’ont pas été partout les mêmes; cela n’empêche pourtant pas qu'il n’y ait réellement et essentiellement une très-grande différence entre le juste et l’injuste, et qu’ils ne diffèrent autant l’un de l’autre que le blanc diffère du noir et la lumière des ténèbres. Peut-être pourrait-on mettre en question si la loi de Lacédémone, qui permettait le larcin clandestin à la jeunesse !, était nécessairement injuste ou si elle ne l'était pas. On pourrait dire en faveur de cette loi, quelque absurde qu’elle soit, que chaque particulier étant le maître de son propre bien, les membres d’une société peuvent convenir entre eux de transporter à d’autres la propriété de ces biens aux conditions qu’il leur plait, Mais si l’on suppose
KËmreu vevépuora Toïs naidas é)eovbépous, Gti vis Qüvauro. PLur., Apophtheg. Lacon.
une loi faite à Lacédémone, à Rome ou dans les Indes, qui autorise le vol à force ouverte, qui permette de tuer le premier qu'on rencontrera en son chemin, ou qui dispense de tenir la foi promise et d’observer les traités ; il n’y a point d'homme dans le monde, qui ait tant soit peu de bon sens, qui ne juge d’abord, quelque grande que soit en d’autres choses la diversité d'opinions qu'on rencontre parmi les hommes, il n’y a point d'hommes, dis-je, qui ne juge que cette loi est absurde et insoutenable. La raison en est évidente. Les hommes peuvent bien transporter à d’autres la propriété de leurs biens ; ils sont les maîtres de cela, mais ils ne sont pas les maîtres de faire que le mensonge soit vérité. Or, si l’on m’avoue que dans ces cas criants dont je viens de parler, la différence essentielle entre le bien et le. mal, le juste et l’injuste, paraït d’une manière incontestable et qui saute aux veux; il faudra que l’on m'avoue aussi que dans les cas embarrassés et délicats, cette même différence se trouve nécessairement et essentiellement, quoiqu’elle ne soit pas si frappante ni si aisée à distinguer; car, si l’on s'avisait de conclure que le juste et l’injuste ne sont pas essentiellement distincts, qu'ils ne le sont qu’en vertu d’un établissement positif et d’une coutume reçue, sous prétexte qu'il y a plusieurs cas obscurs et embarrassés où il n’est pas facile de marquer au juste les bornes précises du bien et du mal : il faudrait dire aussi qu'il n’y a absolument aucune distinction réelle entre ces deux choses, non pas même dans les cas les plus clairs et les plus sensibles; assertion si ab- Surde, que Hobbes lui-même n’y est venu qu'avec peine. Il paraît qu’il en à eu honte tout le premier, et les manières de parler ambiguës qu’il emploie dans cette occasion, montrent assez qu'il n’était guère persuadé de ce qu'il disait, et que son cœur démentait sa plume. Il y a donc dans les choses des différences nécessaires et éternelles ; il y a aussi des relations différentes dont l'application convient à certaines choses et ne convient pas à d’autres, et ces diffé