CHAPITRE IIT
solument parlant, que l’entendement acquiesce à une vérité démontrée; et, comme en fait d’arithmétique, un homme qui porterait l'ignorance jusqu’à croire que deux fois deux ne font pas quatre, ou qui S’obstinerait à soutenir contre ses propres lumières que le tout n’est pas égal à toutes ses parties, se rendrait ridicule au dernier point ; ainsi, en morale, rien n’est plus absurde et plus digne de blâme que de se tromper par négligence sur la différence qui est entre le bien et le mal, et de donner à gauche lorsqu'il s’agit d’assigner aux choses leurs justes proportions : rien de plus extravagant que de transgresser sciemment les règles de la justice, c'est-à-dire vouloir que les choses soient ce qu’elles ne sont pas et ce qu’elles ne peuvent pas être. Toute la différence que je trouve en ce point, c’est qu'il n’est pas au pouvoir d’un homme de rejeter une vérité de spéculation claire et évidente, au lieu qu’il lui arrive souvent d’abuser de la liberté naturelle de sa volonté pour faire des actions qui sont visiblement contre tout droit et contre toute raison; mais il pèche en agissant de cette manière, puisqu'il est indispensablement obligé de se conformer aux règles de la justice et aux lumières de la raison. Un homme qui refuse de gaîté de cœur de rendre à l’Être souverain qui l’a fait et qui le conserve, l’honneur et l’obéissance qu'il lui doit, se rend réellement coupable dans la pratique d’une absurdité aussi grande et aussi palpable, que sil s’avisait de nier dans la spéculation que l'effet ne dépend point de $a cause, ou que le tout n’est pas plus grand que sa partie. Un homme qui n’observe pas les lois de l'équité envers ses semblables, et qui ne fait pas aux autres ce qu’il souhaite que les autres lui fassent, pèche autant contre la raison et tombe dans une aussi grande contradiction que celui qui affirme que les grandeurs égales à une même grandeur ne sont pas égales entre elles. Enfin, tout homme qui se reconnaît dans l’obligation d’observér certains devoirs tant à l’égard de Dieu qu'à l’égard des autres hommes, et qui cependant ne prend
aucun soin de la conservation de son être, ni de se tenir dans la situation d'esprit et de corps la plus propre à le mettre en état de s’acquitter de ses devoirs, est tout aussi inexcusable et, à tout prendre, aussi ridicule que celui qui, après avoir affirmé une chose, s’avise d’en nier une autre sans laquelle la première ne saurait être vraie, ou qui entreprend une chose dont il veut à toute force venir à bout,
en même temps qu'il sobstine à n’en pas faire une autre sans laquelle la première est impraticable. De là je conclus que toute créature à qui la raison a été donnée en partage, et dont pourtant la volonté et les actions ne sont pas dirigées constamment et régulièrement par les lumières de la droite raison, et suivant la distinction nécessaire entre le bien et le mal, d’une manière conforme aux règles éternelles et invariables de la justice, de la bonté et de la vérité : qui se laisse au contraire entraîner au torrent de ses vaines fantaisies et de ses passions brutales, qui est esclave de ses cupidités, de son orgueil, de son intérêt propre et de ses plaisirs sensuels, je conclus, dis-je, que toute créature ainsi disposée entreprend, autant qu'il est en elle, de changer la nature des choses pour mettre en la place sa propre volonté qui n’est pas conduite par la raison, et qu’il ne tient pas à elle qu’elle ne fasse que les choses soient ce qu’elles ne sont pas en effet, et ce qu’elles ne peuvent pas être. Or, c’est la plus haute présomption et la plus grande insolence dont la créature se puisse rendre coupable ; c’est en même temps la plus grande absurdité qu’il soit possible d'imaginer, c’est s’éloigner du dessein de Dieu dans le don qu’il nous a fait de l'entendement, de la raison et du jugement, puisqu'il ne nous a donné ces excellentes facultés que pour nous mettre en état de discerner le bien d’avec le mal ; c’est vouloir, par un attentat téméraire, renverser l’ordre au moyen duquel l'univers subsiste, c’est faire une injure sanglante au créateur de l’univers qui a voulu que les choses fussent ce qu’elles sont, et qui les gouverne toutes conformément aux lois