CHAPITRE III
les plus convenables à leur nature ; en un mot, toute méchanceté volontaire, tout renversement de droit est, en fait de morale, une aussi grande absurdité et une présomption aussi insolente que le serait, en fait des choses naturelles, la prétention d’un homme qui entreprendrait de changer les proportions constantes et immuables des nombres, de s’inscrire en faux contre les relations et les propriétés démontrables des figures mathématiques, « de faire les ténèbres lumière «et la lumière ténèbres, ou d’appeler l’amer, doux, et le « doux , amer ‘. »
J'ai fait voir jusqu'ici, par la raison et par la nature même des choses, considérées absolument et par abstraction, que toute créature raisonnable est indispensablement obligée de conformer sa volonté et ses actions aux règles éternelles de la justice. J'ajoute maintenant que la certitude et l’universalité de cette obligation paraissent manifestement par la considération suivante : c’est que, comme il n’y a point d'homme entendu en mathématiques qui ne donne son consentement à toutes les démonstrations géométriques dont il entend les termes, soit qu’il les ait appris lui-même, soit que d’autres lui en aient donné l'explication; ainsi il n’y a point d’homme qui ait eu occasion de réfléchir lui-même sur les relations nécessaires des choses, qui ait eu la patience de faire rouler son examen là-dessus ou qui ait eu les moyens de se faire instruire tant soit peu sur ce point, qui ne convienne qu'il est juste et raisonnable que la loi dont je viens de parler soit la règle de toutes ses actions. Il donne intérieurement son approbation à cette loi, lors même qu’en trainé par la force de ses convoitises brutales, il la néglige et la transgresse formellement. Sa raison lui dicte qu'il est indispensablement obligé de s’y soumettre ; il sent toute la force de cette obligation, dans le temps même qu’il fait voir par sa conduite qu’il la méprise et qu’il la foule aux pieds.
‘ Esa., V, 20.
23h DE LA RELIGION NATURELLE.
Ce qui oblige véritablement et formellement, c’est le dictamen de la conscience, le jugement intérieur que l’homme porte sur telle ou telle loi dont l'observation lui parait juste et conforme aux lumières de la droite raison. C’est en cela proprement que consiste le fondement de l’obligation ; c’est ce qui la rend bien plus forte que ni l’autorité du législateur ni la vue des peines et des récompenses. En effet, quiconque agit contre ce sentiment intérieur et contre les lumières de sa conscience, prononce nécessairement lui-même sa propre condamnation. Or, la plus grande et la plus forte de toutes les obligations, est celle qu’on ne saurait violer sans se condamner soi-même. Je n’ignore pas que la crainte des puissances supérieures, la dénonciation des peines et la promesse des récompenses, sont des freins absolument nécessaires pour tenir en bride des créatures faibles et fragiles comme sont les hommes, et qu’il n’y a point de meilleurs moyens que ceux-là pour les tenir dans leur devoir. Il est vrai cependant que l'obligation qui en résulte n’est, à vrai dire, qu’une seconde obligation ‘ajoutée à la première pour lui donner plus de force et plus de poids. L'obligation originale est fondée sur la raison éternelle des choses : cette raison, suivant laquelle Dieu s’est fait à lui-même une loi de gouverner toujours le monde, encore qu’il ne reconnaisse point de supérieur, et que, parfaitement heureux par luimême, il n’y ait rien qui puisse augmenter son bonheur ou le diminuer ; or, plus les créatures sont parfaites et excellentes, plus elles s'efforcent de s'acquitter de cette obligation, plus elles prennent de plaisir à le faire ; c’est ce qui les rend en quelque manière semblables à Dieu, et qui les approche le plus de ce glorieux original, de ce parfait modèle. Les hommes sont donc obligés d’agir à proportion de la connaissance qu’ils ont du bien et du mal; et il est évident que cette règle éternelle de justice dont je viens de parler, doit produire sur leur cœur le même effet qu’elle produit sur leur esprit, c’est-à-dire qu’ils sont aussi indis—