‹ Œuvres philosophiques de Samuel ClarkeChapitre 109 sur 154 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

pensablement obligés d’y conformer leurs actions qu’ils sont obligés dans la spéculation d'y donner leur HA ES et leur consentement.

L'expérience universelle du genre humain nous montre évidemment que ce que je viens de dire est la vérité même : je veux dire que la distinction éternelle du bien et du mal, la règle inviolable de la justice se concilie sans peine l’approbation de tout homme qui réfléchit et qui raisonne; car il n’y à point d'homme, à qui il arrive de transgresser volontairement et avec délibération cette règle dans des occasions importantes, qui ne sente qu’il agit contre ses propres principes et contre les lumières de sa raison, et qui ne se fasse là-dessus de secrets reproches. Au contraire, il n’y a point d'homme qui, après avoir agi conformément à cette règle dans les occasions où l'intérêt, le plaisir, la passion et telles autres tentations le portaient d’un autre côté, ne se sache gré à lui-même et ne s’applaudisse d’avoir eu la force de résister à ces tentations, et de n’avoir fait que ce que sa conscience lui dicte être bon et juste. C’est ce que saint Paul a voulu dire dans ces paroles du chapitre IT de son épître aux Romains, ÿ 44, 15: « Que les gentils qui n’ont point de « loi font naturellement les choses qui sont de la loi, et que «n'ayant point de loi, ils sont loi à eux-mêmes ; qu’ils mon- « trent l’œuvre de la loi écrite en leurs cœurs, leur con « science leur rendant témoignage et leurs pensées entre « elles s’accusant où s’excusant. »

Il y a dans Platon une chose très-digne de remarque, qu’il avait apprise, dit-il, de son maître Socrate. Il pose en fait que, si l’on prend un jeune homme sans instruction dans les sciences, sans expérience du monde, qui n’ait point encore pris de parti, et dont l'esprit n’ait pas été gâté par les préjugés, et qu’on l’examine sur les relations et les proportions naturelles des choses ou sur la distinction du bien et du mal moral, on le fera {sans instruction directe, uniquement en le questionnant) répondre d’une manière juste sur les prin-

cipales vérités géométriques, et donner des décisions exactes et véritables en fait de justice ou d’injustice. De là il s’imaginait de pouvoir conclure que la science n’est qu’une pure réminiscence, c’est-à-dire qu'un acte de la mémoire qui se rappelle dans l’occasion ce qu’on a su autrefois dans une autre vie antécédente à celle-ci. Il y en a d’autres, tant anciens que modernes, qui ont conclu de là que les idées des premières et des plus simples vérités, soit morales, soit naturelles, devaient être innées, c’est-à-dire imprimées originairement dans l’âme. Je suis persuadé que les uns et les autres se trompent dans la conséquence qu’ils tirent de cette observation ; mais ce qu’elle prouve, à mon avis, d’une manière incontestable, c'est que les différences, les relations et les proportions des choses, soit dans la nature, soit dans la morale, que toutes les personnes vides de préjugé s’accordent à recevoir, sont réelles, certaines et immuables. Elle nous donne, outre cela, à connaître que ces proportions, ces différences des choses ne dépendent en aucune manière des opinions, des fantaisies et des imaginations variables des hommes gâtés par les préjugés qui viennent de l'éducation, des lois, des coutumes ou des mauvaises pratiques. Elle nous fait connaître enfin que l'esprit de l’homme consent naturellement et donne son approbation aux vérités de morale, aux règles éternelles de la justice, lorsqu'elles lui sont proposées clairement et sans enveloppe, avec la même facilité qu'il reçoit et embrasse les vérités naturelles et géométriques.

Je ne disconviens pas qu'il n’y ait des gens qui, gâtés par une mauvaise éducation, perdus de débauche et accoutumés au vice par-une longue habitude, ont furieusement dépravé

* Avéuvyncs. Vid. Men. et Phæd. Platonis. Voici comment Cicéron explique sa pensée. « Homines scire pleraque ante quam nati sint, quod jam pueri, cum artes difficiles discant, ita celeriter res innumerabiles arripiant, ut eas non tum primum accipere videantur, sed reminisei et recordari. » De Sen., sub fine.

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