CHAPITRE IIL
leurs principes naturels et pris un tel ascendant sur leur raison, qu’ils lui imposent silence pour n’écouter que la voix de leurs préjugés, de leurs passions et de leurs cupidités. Ces gens, plutôt que de se rendre et de passer condamnation sur leur conduite, vous soutiendront impudemment qu’ils ne sauraient voir cette distinction naturelle entre le bien et le mal, le juste et l’injuste, qu’on leur prêche tant. Ils vous diront qu’ils ont beau se consulter eux-mêmes, qu’ils ne trouvent point que leur raison leur dicte que les devoirs, à la pratique desquels on les exhorte, soient si indispensables qu’on voudrait le leur faire croire, et que, tout bien considéré, leur plaisir et leur propre volonté est la seule règle qu’ils aient à suivre. Mais ces gens-là , quelque affreuse que soit leur dépravation , et quelque peine qu'ils se donnent pour cacher au reste des hommes les reproches qu’ils se font à eux-mêmes et le démenti qu’ils donnent intérieurement à leurs discours, ne peuvent quelquefois s'empêcher de laisser échapper leur secret, et de se découvrir dans de certains moments où ils ne sont pas assez en garde contre eux-mêmes. Il n’y a point d'homme, en effet, si scélérat et si perdu qui, après avoir commis un meurtre ou un vol hardiment et sans scrupule, n’aimät mieux ?, si la chose était mise à son choix, avoir obtenu le bien qu’il se proposait d’une autre manière et sans avoir été obligé de commettre ces crimes, quand bien même il serait sûr de l'impunité. Je suis même persuadé qu’il n’y a point d'homme, imbu des principes de Hobbes et placé dans son état de nature, qui, toutes choses égales, n’aimât
1 « Quis enim est, aut quis unquam fuit, aut avaritia tam ardenti, aut tam effrænatis cupiditatibus, ut eamdem illam rem, quam adipisei scelere quovis velit, non multis partibus malit ad sese. etiam omni impunitate proposita, sine facinore, quam illo modo pervenire ?» Crc., de Fin., lib. III. « Dic cuilibet ex istis, qui rapto vivunt, an ad illa quæ latrociniis et furtis consequuntur, malint ratione bona pervenire? Optabit ille, cui grassari et transeuntes percutere quæstus est, potius illa invenire quam eripere. Neminem reperies, qui non nequitiæ præmiis, sine nequitia, frui malit, » SEN,, de Benef., 1. IV, e. XVII.
ES
beaucoup mieux pourvoir à sa propre conservation | qui est sa grande fin), sans être obligé d’ôter la vie à tous ses semblables, qu’en la leur ôtant; supposez, d’un et d’autre côté, l'impunité égale et les avantages égaux, je suis sûr qu’il se rangera au premier parti. Le système de Hobbes lui-même, qui prétend que les hommes se sont accordés par contrat à se conserver les uns les autres, mène évidemment à cela : ce qui fait voir d’une manière convaincante que l’homme, considéré antécédemment à tout contrat et à toute loi positive, est obligé de reconnaître cette distinction naturelle et nécessaire entre le bien et le mal que j'ai dessein d'établir. Mais pour être mieux convaincu que l’âme de l’homme donne naturellement et nécessairement son consentement à cette loi éternelle de la justice, il n’y a qu’à faire attention aux jugements que les hommes portent sur les actions d'autrui. Ils découvrent en ce point leurs sentiments intérieurs d’une manière bien plus sensible que dans les occasions où ils prononcent sur leur propre conduite; car ils peuvent dissimuler et dérober à la connaissance du public le jugement de leur conscience; ils peuvent même, par la plus étrange et la plus bizarre de toutes les partialités, se faire illusion à euxmêmes, et se tromper sur ce qui les regarde. Où est l’homme, en effet, à qui il n'arrive quelquefois de condamner en autrui ce qu’il trouve innocent en lui-même? Mais lorsqu'il s’agit des actions du prochain, qui ne le regardent pas directement et qui n'ont rien de commun avec son intérêt propre, il juge ordinairement sans partialité, et par là il manifeste ce qu’il pense naturellement sur la distinction immuable du bien et du mal. La vertu, en effet, la bonté, la justice sont des choses si excellentes, si nobles, si aimables, si dignes de vénération, et que les lumières de la raison et de la conscience approuvent si nécessairement, que ceux-là même qui s’éloignent du chemin de la vertu et qui s’abandonnent à leurs cupidités, ne peuvent s'empêcher de leur rendre les justes éloges qui leur sont dus lorsqu'ils les voient