CHAPITRE Ili
reluire dans les autres '. C'est ainsi que les hommes sont faits en général, sans en excepter les plus vicieux, et ceuxlà même qui portent la fureur jusqu’à persécuter les gens parce qu’ils valent plus qu'eux. Par exemple, les sergents envoyés par les sacrificateurs et par les pharisiens pour se saisir de Jésus-Christ, ne purent s’empècher de lui rendre ce témoignage : « Que jamais homme n'avait parlé comme lui , » Jean, VII, 46; et le gouverneur romain ne se trouva-t-il pas obligé de reconnaître l’innocence de ce divin Sauveur, et de déclarer solennellement qu’il ne le trouvait coupable d'aucun crime, au même moment qu'il prononçait la sentence qui le condamnait à être crucifié ? Jean, XVIII, 38. En un mot, les hommes ne peuvent s’empêcher d'estimer au fond de leur cœur les personnes vertueuses qu’ils n’ont pas la force d’imiter à cause de la violence supérieure de leurs passions qui les dominent, ou qu'ils sont obligés de traverser et de persécuter pour le bien de leurs affaires temporelles et pour leur intérêt présent. Ils souhaitent ardemment d’être autres qu’ils ne sont, et quoique leur inclination ne les porte pas à imiter la vie des justes, 1ls désirent pourtant, à l'exemple de Balaam, « de mourir de leur mort et d’avoir une fin semblable à la leur.» Sur ce fondement, Platon ? remarque très-judicieusement qu'il n'arrive que fort rarement, et peut-être jamais, que les plus méchants hommes tombent dans de faux jugements sur les personnes, comme il leur arrive de faire sur les choses ; car 1l y a dans la vertu un charme secret et je ne sais quelle force divine qui les oblige (en dépit de la confusion qu'ils s'efforcent d'introduire dans les choses par
* « Placent suapte natura : adeoque gratiosa virtus est, ut insitum etiain sit malis probare meliora.» SEx., de Beñef., lib. IV.
? OÙ yxp Ocov, oùsias aperñs Arecpaluévor ruyydvovou où mokot, Tocoüroy xx Toù xplvery toùs GXdous où nôvepor xai dypastor. Oetor dé Tu aat ebsroyéy êare xai Toïct uxos, Gore néunoldor xai Ty sPOÛpX RAR Y, eù rois Àdyous xai doËœus dtxipoüyrar Toùs auetous FOYy apres ka Tods yaipous. PLAT. de Leg. lib. XII.
leurs discours profanes et par leurs actions dépravées) de rendre justice aux personnes dans leur cœur, d'admirer les gens d'honneur et de probité, et de leur donner les louanges qui leur sont dues. Au contraire, le vice, l’injustice, la débauche, la profanation, sont des choses si odieuses de leur nature, qu’encore qu'elles coulent facilement dans la pratique , elles n’ont jamais pu obtenir l'approbation du genre humain. Ceux qui font mal ne laissent pas d'approuver les bonnes actions, et ils condamnent en autrui ce qu'ils pratiquent eux-mêmes. Souvent même ils ne peuvent s'empêcher de se faire le procès à eux-mêmes, et de sentir de fortes agitations d'esprit sur les vices auxquels 1ls s’abandonnent avec le moins de répugnance. Il est certain au moins qu’à peine trouvera-t-on de méchant homme à qui l’on fasse son portrait sous un nom emprunté, qui ne condamne sans balancer les vices dont il se rend lui-même coupable, et qui ne se récrie quelquefois sur l’iniquité en général avec beaucoup de sévérité. Ce sont là tout autant de preuves qui font voir que tout ce qui s'éloigne de la règle éternelle de la justice est une chose en elle-même et de sa nature absolument horrible et détestable. Cela fait voir aussi qu’une âme vide de préjugés refuse, en matière de morale, son approbation à l'injustice aussi naturellement qu’en autre chose elle rejette le mensonge et désapprouve ce qui est contre la bienséance. Quand nous lisons les histoires des siècles les plus reculés, avec lesquels nous n’avons aucune relation, et dont, par conséquent, nous pouvons juger sainement puisqu'il n’y a ni préjugé ni intérêt qui puisse nous passionner pour les événements qu’on y rencontre ou pour les personnages qui y font quelque figure, où est l’hommé qui ne sente naître au dedans de soi des mouvements d’admiration et des sentiments d’estime en faveur de ceux qui se sont signalés par leur équité, par leur sincérité et par leur fidélité? Où est celui, au contraire, qui puisse réprimer l’indignation et la haine qu’excite au dedans de lui la vue des barbaries, des
CHAPITRE IL. 241 trahisons, des injustices des fameux scélérats ? Il y a plus, lors même que tous les préjugés d’une âme corrompue la portent à approuver l'injustice, comme :il arrive dans les occasions où la trahison et le manque de fidélité des autres hommes nous tourne à profit, dans ces occasions-là même, à peine peut-on s'empêcher de désapprouver l’action et d’avoir du mépris pour la personne, quoiqu’au fond on ne soit pas fâché que la chose soit arrivée. Mais lorsqu'il arrive qu’on est soi-même la partie souffrante, alors on voit s’évanouir tous les méchants arguments et tous les petits sophismes que les personnes injustes mettent en œuvre pour se faire illusion à elles-mêmes, et pour se persuader qu’elles ne sentent aucune différence naturelle entre le bien et le mal dans le temps qu’elles sont occupées à faire du mal aux autres et à les opprimer; car, lorsque les autres leur rendent la pareille, qu’on les opprime par violence ou que des gens plus fins qu’eux les attrapent, ils oublient toutes leurs objections contre la distinction éternelle du juste et de l’injuste. Ils prêchent alors hautement les louanges de l'équité et se récrient d’une manière tragique contre l’injustice. Ils voudraient rendre Dieu et le monde responsables du mal qu’on leur fait ; ils se plaignent amèrement de la Providence qui, à leur gré, ne devrait pas permettre de tels désordres, et ne trouvent pas que ni Dieu ni les hommes soient assez sévères dans la punition de ceux qui violent les règles de la justice et de la vérité. Or, si naturellement il n’y a point de distinction entre la justice et l’injustice 1 on ne saurait jamais avoir aucun sujet de se plaindre, que dans le cas où les lois sont claires et les contrats exprès, ce qui n’est pas en une infinité d'occasions. La seule objection plausible qu’on puisse faire, je pense, contre ce que je viens de dire sur le consentement et l'approbation que l’âme donne nécessairement à
* « Quis Pullum Numitorem Fregellanum proditorem, quanquam reipublicæ nostræ profuit, non odit? » Cic., de Fin., lib. V,
la loi éternelle de la justice, est prise de l'ignorance totale qui règne, à ce qu’on prétend, parmi des nations entières sur la nature et sur la force de ces obligations morales. Je ne vois pas que le fait soit bien avéré ; mais quand il le serait, n’y a-t-il pas un plus grand nombre de peuples qui ignorent entièrement les vérités mathématiques les plus claires, qui ne savent pas, par exemple, quelle est la proportion d’un carré à un triangle de même base et de même hauteur? Ce sont pourtant des vérités incontestables, et auxquelles l'esprit donne nécessairement son consentement dès qu’elles lui sont clairement proposées. Supposé donc la vérité du fait, voici tout ce que l’objection est capable de prouver : elle ne prouve pas que l'esprit de l’homme puisse refuser son consentement à la règle de l’équité ; elle prouve encore moins que le bien et le mal moral n’ont rien qui les distingue naturellement et nécessairement ; elle prouve seulement qu'il y a des vérités certaines, claires et faciles, sur lesquelles les hommes ont besoin d’être instruits, et qu’il y en a d’autres de très-grande importance qui ont besoin d’être appuyées par des raisons fortes et par des motifs puissants. Or, il n’y a rien de plus vrai que cela, et c’est ce qui nous fournit un argument très-fort pour la nécessité d’une révélation, comme j'aurai occasion de le faire voir dans la suite. | |
4. Il paraît, en général, par tout ce que je viens de dire, que la loi éternelle de la justice se concilie nécessairement l'approbation de la raison humaine, c’est-à-dire qu’il n’y a point d'homme qui ne soit obligé de reconnaître qu’il est convenable et dans l’ordre de la raison que l’on conforme ses actions à la règle de l'équité, et qui ne convienne aussi que le consentement qu’il donne à cette règle le met dans une obligation formelle de s’y conformer actuellement et constamment. Je pourrais maintenant déduire de ce prin« cipe que je viens d'établir, les différents devoirs de la morale ou de la religion naturelle l’un après l’autre, mais comme