CHAPITRE Ill
de très-excellents auteurs modernes ont travaillé là-dessus avec beaucoup de solidité et d'élégance, jy renverrai mon lecteur pour ne pas donner dans une trop grande longueur. Je me contenterai de dire un mot sur les trois principales branches, desquelles tous les autres devoirs moins considérables dérivent naturellement ou peuvent être déduits sans beaucoup de peine.
La règle de la justice à l'égard de Dieu consiste à avoir pour lui des sentiments d'amour, d’estime et de vénération dans le plus haut degré possible, et à manifester au dehors ces sentiments intérieurs par une vie qui y réponde et par un soin assidu d'empêcher que nos passions ne sortent des bornes de la raison. Elle nous prescrit que nous devons adorer, et n’adorer que lui seul, puisqu'il est lui seul le créateur souverain, le conservateur et le maître absolu de tout ce qui existe ; elle nous enseigne que nous devons employer l'être dont nous jouissons et les facultés qu’il nous a données à le servir et à le glorifier; que nous devons faire régner, autant qu'il est en nous, la justice dans le monde, et seconder de tout notre possible les desseins de la bonté de Dieu parmi les hommes, conformément à sa volonté connue ; enfin elle nous enseigne qu'’afin d’être en état de nous acquitter de ces devoirs, nous devons le prier instamment qu’il lui plaise de nous accorder les secours qui nous sont nécessaires, et que nous lui devons rendre nos très-humbles actions de grâces des biens qu’il nous a faits. Il n’y a point de proportion entre les corps ou entre les grandeurs, point de convenance entre des figures géométriques semblables et égales, qui soit visible et manifeste au point qu’il est visible et manifeste qu’il y a une liaison intime et une harmonie nécessaire entre les divers attributs de Dieu et les devoirs de tout ce qu’il y a dans l’univers de créatures raisonnables. La considération de son éternité, de son infinité, de sa connaissance et de sa sagesse infinie nous doit remplir nécessairement des sentiments de la plus vive admiration. Sa
toute-présence nous doit tenir dans un perpétuel respect. L'autorité souveraine qu'il a sur nous, en tant que créateur, conservateur et gouverneur du monde, nous doit porter à avoir pour lui tous les sentiments possibles d'honneur et de respect, à lui rendre l’adoration qui lui est due et à le servir de toutes les puissances de notre âme. Son unité ne nous permet d’adorer et de servir que lui seul; sa puissance et sa justice nous sollicitent de le craindre; sa bonté nous excite à l’aimer; sa miséricorde et sa placabilité affermissent notre espérance; sa véracité et son immutabilité sont les fondements de la confiance que nous avons en lui. L’existence qu’il nous a donnée et les facultés dont il a orné notre nature nous dictent qu’il est tout à fait raisonnable que nous employions cette existence et ces facultés à son service. Le sentiment de la dépendance continuelle dans laquelle nous sommes, et du besoin que nous avons de lui pour notre conservation, nous dicte que nous devons lui adresser nos prières. Tous les avantages dont nous jouissons, l’air que nous respirons, les aliments que nous mangeons, les pluies du ciel qui arrosent nos campagnes, la fertilité de nos récoltes, en un mot, toutes les bénédictions de la vie présente, et lattente de celles qui sont encore à venir, nous obligent à une vive et sincère reconnaissance ?. L'accord de ces choses, et la liaison qu’elles ont entre elles, éclatent d’une manière aussi sensible que la lumière du soleil qui paraît dans son midi avec tout son éclat; de sorte que les créatures à qui la raison est échue en partage, qui s'efforcent de renverser cet ordre et de rompre cette connexion nécessaire, tombent dans la plus grande absurdité et dans la plus affreuse dépravation qu'il y ait au monde. Tout ce qu’il y a de créatures inani-
! « Quem vero astrorum ordines, quem dierum noctiumque vicissitudines, quem mensium temperatio, quemque ea quæ gignantur nobis ad fruendum, non gratum esse cogant? » Crc., de Leg.
Vid. etiam ARRran., lib. I, cap. XVI.
Et yap voby elyopey, xT).
CHAPITRE II. 245 mées et destituées de raison obéit par la nécessité de sa nature aux lois du Créateur d’une manière constante et uniforme, et ne s’écarte jamais des fins pour lesquelles il a été fait. La créature à qui Dieu à donné la raison en partage, et qu'il a ornée de la liberté, cette excellente faculté qui l'élève infiniment au-dessus de tous les autres êtres, fera-t-elle seule un mauvais usage de ce privilése insigne, et sera-t-elle la seule partie de la création qui soit dans le désordre ? Il y a certainement là-dedans quelque chose qui tient du prodige. Je pose en fait que la vue d’un arbre planté dans un terroir fertile, continuellement humecté par la rosée du ciel et échauffé par les rayons du soleil, qui avec tout cela ne porte ni feuilles ni fruits, n’est pas un objet à beaucoup près si irrégulier et si contraire à la nature, que de voir un être raisonnable créé à l’image de Dieu, persuadé que Dieu fait en sa faveur tout ce qu’un être infiniment bon peut faire pour le bien de ses créatures, négliger cependant de s’acquitter envers lui des devoirs qui naissent nécessairement de la relation que la créature a avec son Créateur.
La seconde branche de nos devoirs comprend ce que nous devons à notre prochain. La règle de la justice à l’égard de nos semblables consiste à rendre à chacun ce qui lui appartient , et à faire, dans toute les circonstances, pour le prochain ce que nous souhaitons que le prochain. fasse pour nous en pareilles circonstances ; en un mot, elle nous enseigne que nous devons contribuer de tout notre pouvoir au bien public et.à la félicité commune du genre humain. La première partie de cette règle c’est l'équité, et la seconde l'amour.
Les mêmes raisons qui nous obligent dans la spéculation de convenir que si une ligne est égale à une autre ligne, cette seconde est réciproquement égale à la première, nous obligent pareillement dans la pratique à faire pour les autres ce que nous voudrions que les autres fissent pour nous en pareille occasion. L’injustice est précisément dans la pra-
tique, ce qu'est la fausseté et la contradiction dans la théorie; de part et d'autre l’absurdité est égale. Tout ce que mon prochain est obligé de faire pour moi, je suis obligé à . mon tour de le faire pour lui en pareilles circonstances : je ne Saurais nier cette règle sans tomber dans une absurdité aussi palpable que si, ayant avoué que deux et trois sont égaux à cinq, je m’avisais de nier que cinq ne sont pas égaux à deux et trois pris ensemble. Si donc le genre humain ‘ n’était pas corrompu d’une manière étrange, s’il n’était pas entêté d’un grand nombre d’opinions erronées, et s’il ne se laissait pas emporter au torrent des mauvaises coutumes et des habitudes vicieuses, en dépit des plus pures et des plus claires lumières de la droite raison; il est sûr que l'équité universelle régnerait sans contradiction par tout le monde. Il est certain au moins que d’égal à égal elle ne manquerait jamais d’être religieusement observée , puisque la proportion d'équité entre personnes égales est simple et sensible, et que ce que l’on peut dire d’un homme en particulier on le peut dire également de tous les autres hommes. Îl serait aussi impossible qu’un homme * se portàt, malgré la raison éternelle des choses, à rechercher le moindre petit avantage au préjudice de son prochain, qu’il est impossible qu’il donne les mains au ravissement des choses qui lui sont nécessaires pour satisfaire l’avarice ou l’ambition d'autrui; en un mot, les hommes n'auraient pas moins de honte de commettre une iniquité qu’ils en ont de croire des choses contradictoires. J’avoue que les devoirs des su-
&Nihil est unum uni tam simile, tam par, quam omnesinter nosmetipsos sumus. Quod si depravatio consueludinum, si opinionum vanitas, non imbecillitatem animorum torqueret, et flecteret quocumqne cœpissel; sui nemo tam similis esset, quam omnes sunt omnium— et colerelur jus æque ab omnibus. » Cic., de Leg., lib. I.
? « Hoc exigit ipsa naturæ ratio, quæ est Lex divina et hümana; cui parere qui velit, numquam committat ut alienum appetat, et id quod alteri detraxerit, sibi assumat. » C1c., de Offic., lib. III,