‹ Œuvres philosophiques de Samuel ClarkeChapitre 114 sur 154 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

devoirs qui naissent des différentes relations que les hom— mes ont entre eux, tout cela, dis-je, est la plus grande et la plus énorme dépravation dans laquelle des créatures rebelles et corrompues soient capables de tomber ; c'est ce que les plus injustes avouent sans peine, toutes les fois qu’il leur arrive d’être la partie souffrante ‘. En un mot Pinjustice, la tyrannie, la méchanceté sont par rapport au monde raisonnable et intelligible précisément la même chose que serait le soleil par rapport au monde matériel si ce bel astre, s'écartant de sa course accoutumée par laquelle la chaleur se répand dans toutes les parties de l’univers à proportion du besoin qu’en ont les divers êtres qui le composent, s’approchait si fort des uns qu'il les consumât par sa chaleur, et s’éloignait si fort des autres qu'il les laissât périr de froid. La seule différence que je trouve en ce point, c’est que le premier de ces désordres est infiniment plus considérable que ne serait le second; car, au lieu que l’on remarque dans l’un un déréglement volontaire, une étrange dépravation des créatures faites à l’image de Dieu, une violation des lois éternelles et immuables, vous ne trouvez dans l’autre qu’une simple catastrophe, qu'un changement de la structure du monde qui est après tout arbitraire , et qui n'a pas été faite pour durer éternellement.

L'amour et la bienveillance envers tous les hommes est la seconde branche des devoirs auxquels nous sommes obligés à l'égard de nos semblables ; en effet nous ne sommes pas simplement tenus à être justes dans les commerces qu’il nous arrive d’avoir avec notre prochain, mais il est aussi de notre devoir de contribuer, autant qu’il nous est possible , au bien

1 « Justitia tanta vis, ut neilli quidem qui maleficio et scelere pascun- (ur, possint sine ulla particula justitiæ vivere. Nam qui eorum cuipiam, qui una latrocinantur, furatur aliquid, aut eripit, is sibi ne in latrocinio quidem relinquit locum. Ille autem qui archipirata dicitur, nisi æquabiliter prædam dispertiat, aut occidetur a sociis, aut relinquetur. Quin

etiam leges latronum esse dicuntur, quibus pareant.» Crc., de Offic., Cut

public et à la félicité commune du genre humain. Il est facile de prouver la nécessité indispensable de ce devoir par les principes déjà établis : car s’il est vrai, comme on l’a fait voir ci-dessus, qu’il y ait une distinction naturelle et nécessaire entre le bien et le mal; s’il est convenable et dans l’ordre de la raison de s’appliquer à la pratique du bien et de fuir le mal; s’il est convenable enfin et raisonnable de choisir toujours le parti où le plus grand bien se rencontre ; il est clair que toute créature raisonnable est obligée d’employer toutes les facultés que Dieu lui a données à faire à ses semblables tout le bien dont elle est capable, suivant la situation dans laquelle elle se trouve placée, et qu’elle doit imiter en ce point la bonté divine qui se répand généralement sur tous les ouvrages de ses mains, et qui fait toujours ce qui est, à tout prendre, le meilleur et le plus expédient pour le bien général de l’univers ; or cet amour universel , dont je parle , contribue évidemment à cette fin aussi directement et aussi certainement qu'il est certain en mathématiques que plusieurs points mis bout à bout composent une ligne , ou en arithmétique que l’addition de deux nombres compose une somme, ou dans la physique qu’il y a de certains mouvements qui servent à la conservation de certains corps, que d’autres mouvements corrompraient *. Les hommes en général sont si persuadés de cette vérité, que si vous en exceptez quelque petit nombre de scélérats qui, à force

* « Universaliter autem verum est, quod non certius fluxus puncti lineam producit, aut additio numerorum summam, quam quod benevolentia effectum præstat bonum. » CumBEerLanp, de Leg. nat., pag. 10.

« Pari ratione ac (in arithmeticis operationibus) doctrinæ moralis veritas fundatur in immutabili cohærentia inter felicitatem summam quam hominum vires assequi valent, et actus benevolentiæ universalis.» 1n., ibid., pag. 23.

« Eadem est mensura boni malique, quæ mensura est veri falsique in proportionibus pronunciantibus de efficacia motuum ad rerum aliarum conservalionem et Corruptionem facientium » 1p., tbid., pag. 30.

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