CHAPITRE II
du genre humain, qui ne doive compter qu’en cette qualité il est obligé de contribuer autant qu’il est en lui au bien public * et à la félicité commune de ses semblables , et qui ne soit par conséquent dans l'obligation d’avoir pour tous les hommes cette bienveillance universelle, cet amour mutuel ? dont il s’agit ici, puisque cet amour et cette bienveillance sont les plus sûrs moyens de parvenir à cette grande fin; il ne peut donc sans pécher contre sa propre raison et sans s'écarter des vues pour lesquelles il a été. mis 5 au monde , faire du mal à personne ni lui causer aucun dommage, il ne peut pas même rendre injure pour injure ; l'amour du bièn public l’oblige au contraire à prendre dans ces occasions les voies de la douceur pour assoupir les animosités *, et ne lui permet pas de se venger, puisque la vengeance ne sert qu’à aigrir le mal et qu’à éterniser les querelles. Enfin, pour tout dire en un mot, il doit aimer son prochain comme lui-même, ce qui est le comble du devoir dont je parle. C’est la décision de Cicéron, ce grand maître dans la science de la morale, qui, dans un siècle infiniment moins éclairé que celui dans lequel Hobbes a vécu, a pourtant mieux connu que lui la nature et l’étendue des devoirs attachés originairement à la nature humaine.
En troisième lieu, la règle de la justice, pour ce qui nous
© « Hominem esse quasi partem quandam civitatis et universi generis humani, eumque esse conjunctum cum hominibus humana quadam 50cietate. » Cic., Queæst. acad., lib. I.
? « Homines hominum causa sunt generati, ut ipsi inter se alii aliis prodésse possint. » Ip., de Offic., lib. I. |
« Ad tuendos conservandosque homines hominem natum esse. » Ip., de Fin., lib. III. ,
$ «Ex quo efficitur, bominem naluræ obedientem, homini nocere non posse.» JIp., de Offic., lib. III.
4 Ode dpa ayridtrety 0e, oùre xaAûs mouty OÙdyx avOpHTey, 009” &y ruby mésyn 0” adTév. PLAT., in Crilone.
« Tum illud effici, quod quibusdam incredibile videatur, sit autem necessarium , ut nihilo sese plus quam alterum diligat, » Crc., de Leg., bee:
regarde nous-mêmes, porte : que chacun doit conserver sa vie aussi longtemps qu’il lui est possible, qu’il doit avoir soin de se tenir toujours dans la situation de corps et d'esprit qui le met le mieux en état de s'acquitter des devoirs auxquels il est engagé, c’est-à-dire qu’il doit être tempérant, et tenir par là ses appétits en bride, modéré dans ses passions, et s'appliquer avec plaisir et avec ardeur à remplir les devoirs de la profession qu’il a embrassée et du poste qu’il occupe dans le monde. Je dis que tout homme est obligé d’avoir soin de sa vie et de la prolonger le plus qu’il lui est possible. La raison en est évidente. On ne peut pas ravir légitimement ce qu’on n’a pas donné. Dieu, qui nous a mis au monde, qui est le seul qui sache combien de temps nous y devons être, et qui connaît lui seul si la tâche qu’il nous a donnée à faire est achevée ; Dieu, dis-je, est le seul à qui il appartient de juger du temps de notre délogement, le seul qui puisse légitimement nous donner notre congé et notre démission. Platon, Cicéron et plusieurs autres philosophes anciens se sont servis de cet argument et l'ont mis dans un très-beau jour. Il est vrai que les anciens stoïques ‘ et les déistes modernes ont soutenu le contraire, et que quelques-uns d’entré eux ont été assez fous pour se donner la mort à eux-mêmes. Mais ils n’ont jamais pu répondre à l'argumentation dont je parle, ni en éluder la force. En effet, il y a tant de clarté, tant d'élégance, tant de force dans la manière dont ila été proposé par ces philosophes que je viens de nommer, qu’il semble qu’il ne soit pas possible d’y rien ajouter. C’est pourquoi je me contenterai de rapporter leurs propres paroles. Platon introduit Socrate parlant de cette manière : « Nous « sommes, tous * tant que nous sommes, renfermés par or- « dre de Dieu dans une espèce de prison; il ne nous est pas « permis ni de la rompre, ni de nous en échapper. Nous
* Ils appelaient la mort qu’on se donne volontairement une sortie rai-
sonnable de la vie. "Ev)oyos ëæyey4. Dioc. LaErT., I, 7. ? PLar., ôn Phœd.