XXXIV INTRODUCTION
un honneur à lui d’avoir, comme Platon dans l'Ewtypluron , comme Leibniz dans la Thcodicce , marqué la justice de ce caractère d’immutabilité absolue qui la rend
: indépendante même du décret de Dieu auquel elle est préexistante, puisqu'elle le règle, étant la nature même et l'essence de Dieu, non pas une décision purement arbitraire de sa volonté, et de lui à nous une loi qu’il nous propose de suivre comme il la suit lui-même, non pas un ordre sans raison émané de sa toute-puissance. Mais, après cela, Clarke se fourvoie quand, à cette simple exposition
* des caractères de la justice, et à cette belle défense de la sainteté du devoir, il veut-joindre une définition du bien;
tentative déjà faite, souvent renouvelée depuis, et, Si nous
ne nous trompons, toujours impuissante. Selon Clarke,
la notion du bien moral se résout dans l’idée des rapports
réels et immuables qui existent entre les choses, en vertu
de leur nature; conforme à ces rapports, la conduité hu-
maine est bonne, mauvaise, si elle y est contraire. On a
déjà bien fait voir’ que cette définition est trop étendue ;
en effet, il y des rapports ct très-réels et très-permanents
des choses, auxquels il est indifférent de conformer ou non
sa conduite; il y en a auxquels il serait coupable de l’accommoder. Jl faut donc faire un choix de ces rela-
tions, et lesquelles choisir ? apparemment les relations
morales, c'est-à-dire que les relations morales sont et
resteront toujours des relations d’un ordre spécial, sui
+ generis, irréduetibles à toute autre. On les désigne par leurs caractères; on les compte; la conscience les recon-
naît entre toutes à l'obligation qu’elles entraînent ;- mais
! Voyez Jourrroy, Cours de Droil naturel, 24° leçon, t£. IT, p. 376.
INTRODUCTION. XXXV on ne peut les définir. Donc, la définition de Clarke, prise en son entier, est trop vaste et devient fausse dans l'application ; réduite à ses justes limites, elle n’est plus qu'un cercle, une frivole tautologie : elle revient, en effet, à ceci : le bien moral est la conformité de notre conduite avec les relations morales, qui sont immuables; c’est bien Rà définir idem per idem.
En somme, Clarke n’est pas un philosophe du premier ordre ; ce West pas un de ces esprits féconds et hardis, qui changent , en philosophie, la face des choses, soit en apportant de nouveaux principes, soit en poussant les principes déjà posés à des conséquences inconnues. Il n’a eu guère qu'une idée neuve, et, cette nouveauté s’est F. trouvée fausse. Il a fait une double et honorable opposition R aux excès dù sensualisme , comme aux extravagances du rationalisme , à Collins, à Dodwell, à Hobbes d’une part, à Spinoza de l’autre ; maïs parce que ses arguments n’allient pas jusqu’au fond. des choses, ils n’ont suffi à renverser ni l’une ni l’autre des deux doctrines attaquées, ni Locke en Angleterre, ni ce cartésianisme outré qui régnait : alors en France. Clarke a bien pu gagner à sa cause quelques bons esprits, quelques âmes bien faites, qui répugnaient par nature à l’athéisme et à la fnorale de l'intérêt ; mais il n'a pas opéré de révolution. Ses livres se recommandent plus par la pureté dés intentions, par l'élévation d'âme qui s’y montre, par la générosité des sentiments qui les animent que par la profondeur et la pénétration métaphysiques. Esprit, s’il faut le dire, assez médiocre, il à eu la vertu des esprits médiocres , je veux dire cette modération qui se refuse à tous les excès , cette fermeté dé bon sens qui suffit à sentir le ridicule ou le danger des
AE