CHAPITRE IV
Où l’on fait voir l’absurdité du système de Hobhes touchant l’origine du droit.
Après tout ce que je viens de dire dans le chapitre précédent, il est aisé de voir que le système de Hobbes est la chose du monde la plus faible et la plus fausse. Il prétend qu’originairement et dans la nature des choses, il n’y à aucune distinction entre le bien et le mal, le juste et l’injuste. Il soutient que l’homme, considéré dans son état naturel, antécédemment aux conventions faites avec les autres hommes, n’est pas obligé à leur vouloir du bien, ni à aucun autre devoir quel qu’il puisse être. Il prétend enfin qu’il n'appartient qu'à ceux qui gouvernent de décider si une chose est juste ou injuste, et que tout roule en ce point sur leur autorité et sur les lois positives ’ qu’ils font. Je ne crois
1 On attribue ce sentiment à Archélaüs, maître de Socrate, To déxauov slyat #4 Td ais x Pov où purst, a ))à védu. Di0G. Larnr., lib, 2, pars 16,
CHAPITRE IV, 271 pas qu’il soit nécessaire d'entrer ici dans un long détail pour faire voir l’absurdité de ces propositions. Je pense avoir prouvé dans le chapitre précédent le contraire d’une manière démonstrative. Je me contenterai donc de faire ici quelques remarques qui serviront à faire voir que les principes sur lesquels Hobbes a bâti tout son système mènent à des conséquences affreuses, et dont l’absurdité saute aux yeux.
Premièrement, tout le système de Hobbes roule sur ce principe : « Que * tous les hommes étant égaux par nature, « et tous portés naturellement à désirer les mêmes choses, « ont tous un même droit ? de s'approprier tout ce qu’ils « trouvent à leur bienséance, qu’ils aspirent tous à exercer « un pouvoir absolu sur les autres hommes, et qu’ils peuvent « justement mettre en œuvre tous les moyens possibies « pour parvenir à Ce pouvoir suprême, s'emparer du bien « d'autrui par force, et ôter la vie sans scrupule à quiconque « se trouve dans leur chemin. » Or, il n’y à point de différence entre ce langage et celui d’un homme qui soutiendrait que le tout n’est pas plus grand que sa partie, où qu’un corps peut être présent en un million de lieux à la fois. Car, dire qu'un homme a un droit absolu aux mêmes choses in: dividuelles auxquelles un autre homme a pareïllement le même droit, C’est dire en effet qu'un droit peut être contradictoire à un autre droit, c’est-à-dire qu’une chose peut être juste et injuste en même temps 5. Par exemple, si tout homme a le droit de conserver sa propre vie, il est évident
« Ab æqualitate naturæ oritur unicuique ea, quæ cupit, Li qu spes.» Leviath., cap. XIII.
? « Natura dedit unicuique jus in omnia. Hoc est, in statu mere naturali, sive antequam homines ullis pactis sese invicem obstrinxissent, unicuique licebat facere quæcunque et in quoscunque licebat; et possidere, uti, frui omnibus, quæ volebat et poterat.» De Civ., c. 1, par. 10.
* «Si impossibile sit singulis, omnes et omnia sibimet subjicere, ratio quæ banc finem proponit singulis, qui uni tantum contingere potest, sæpius quam millies proponeret impossibile et semel tantum possibile. » CumBErL., de Leg, nat, pag. 217.
que je ne puis avoir aucun droit de la lui ravir, à moins qu'il ne soit déchu de son droit en entreprenant * de m'ôter la mienne. Autrement, je pourrais avoir droit de faire une chose que je ne saurais faire après tout sans injustice, puisque pour la faire je serais obligé de violer le droit d'autrui, ce qui est la plus grande de toutes les absurdités. Voici donc en un mot ce que c’est. Chaque homme, considéré dans l’état d'égalité et de nature où Hobbes le pose, ayant un droit égal à la conservation de sa propre vie, doit évidemment avoir un pareil droit à une portion égale de toutes les choses nécessaires à la conservation ou à la commodité de cette même vie. Il est donc si peu vrai que chaque homme ait originairement le droit de s'approprier toutes choses, qu'il est au contraire très-clair que quiconque entreprend de se rendre maître d’une plus grande portion que celle à laquelle il a droit de prétendre, tombe dans une injustice, et se rend responsable de tout le mal qui en arrive, à moins qu'il ne le fasse du consentement des autres hommes, et pour des raisons de bien public.
2. Hobbes n’a pu esquiver cette première absurdité qu’en tombant dans une seconde; car il a été obligé de soutenir que, « puisque, de l’aveu de tout le monde, chaque particu- «lier a droit de défendre sa vie, et par conséquent de faire « tout ce qu’il juge nécessaire pour la conserver, et puisque « dans l’état de nature les hommes doivent nécessairement «être soupçconneux, jaloux les uns des autres, et perpc- «tuellement en garde contre les usurpations des autres « hommes ?, le soin que chacun doit prendre de sa propre « conservation l’autorise à prévenir les autres hommes ;
‘ «Nec potest cujusquam jus seu libertas ab ulla lege relicta, eo extendere ; ut liceat oppugnare ea, quæ aliis eadem lege imperantur facienda. » CuMBERL., pag. 219.
2? « Omnium adversus omnes, perpetuæ suspiciones.— Bellum omnium in omnes.» De Cive, cap. I, part. 12. :
3 «Spes unicuique securilatis conservationisque suæ in eo sita est,