‹ Œuvres philosophiques de Samuel ClarkeChapitre 126 sur 154 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

« dans celles auxquelles leur conscience répugne, » c’est-àdire qu'ils sont positivement obligés de faire des choses qu’ils connaissent distinctement être contraires à leur devoir. Il avoue bien « que la loi de nature oblige toujours intérieure- « ment.et au tribunal de la conscience ', mais qu’elle n'o— « blige pas toujours devant les hommes ; qu’elle ne le fait « que dans les cas où l’on peut l’observer sans risque. » Mais ce langage n'est-il pas aussi absurde que s’il eût dit que les lois et les constitutions des princes peuvent faire que la lumière soit ténèbres, et les ténèbres lumière, le doux amer, et l’'amer doux? Et certes il dit quelque chose de fort approchant; car il soutient que c’est à la puissance civile à décider de toutes sortes d'opinions et de dogmes ?. Il veut qu’elle détermine les questions physiques * et mathématiques, et non-seulement celles-là, mais (à cause que la signification qu’on attache aux termes est une chose purement arbitraire) il prétend qu’elle a le même droit sur l’arithmétique, et que c’est à elle, par exemple, qu'il appartient de statuer si l'on dira que deux et trois font cinq #, ou si on ne le dira pas. Mais quand il s’agit de certains points sur lesquels il n’a pas osé trancher le mot, comme sur les autres, de peur de révolter ses lecteurs, ou dont il a eu besoin pour bâtir son système, il est forcé d’avouer qu’ils sont obligatoires par eux-mêmes, antécédemment à aucune loi positive, et indépendamment * d’aucune ordonnance humaine. Il met dans le premier rang l'obligation © « d’aimer Dieu, de l’honorer et de l’adorer,

1 « Concludendum est, legem naturæ semper et ubique obligare, in foro interno , sive conscientiæ : non semper in foro externo, sed tum solummodo, cum secure id fieri possit. » De Civ., cap. ITT.

? 1bid., cap. VI, par. 11.

# 1bid., cap. XVII, par. 12.

# Ibid., cap. XVIIT, par. 4.

5 « Legem civilem, quæ non sit lata in contumeliam Dei, cujus respectu ipsæ civitates non sunt sui juris, nec dicuntur leges ferre. » 1bid., cap. XIV, par. 10, et cap. III, par. 3.

° «Neque enim an honorifice de Deo sentiendum sit, neque an sil

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« celle de ne pas tuer son père et sa mère, » et quelques autres semblables ; et dans le second, l’obligation de tenir ponctuellement les contrats!, et d’obéir au magistrat civil. Or, qui ne voit que cette différence qu’il met entre ces différents devoirs de la morale, dont les uns obligent naturellement, selon lui, et indépendamment des lois humaines, et les autres dépendent entièrement des constitutions que les hommes ont faites ; qui ne voit, dis-je, que cette différence de langage manifeste que son système est la chose du monde la plus absurde et la moins suivie? Car si l’amour de Dieu, la fidélité dans les contrats, et tels autres grands et importants devoirs ne dépendent point du tout des lois humaines, et si pour éviter l'inconvénient de faire dépendre ces devoirs réciproquement les uns des autres, ce qui serait tomber dans un cercle vicieux, il faut confesser, malgré qu’on en ait, qu'ils sont éternels, immuables, fondés sur la nature même des choses et sur leurs relations; si la nature et la force de ces devoirs sont des choses qui ne manquent ni de clarté ni d’évidence, de sorte que quiconque ne rend pas à Dieu l'honneur qui lui est dü, et manque à tenir sa parole, se rend, selon le raisonnement dé Hobbes lui-même, coupable d’une aussi grande absurdité dans la pratique, tombe dans une contradiction aussi sensible, et pèche autant contre les lumières de la droite raison que celui qui est réduit dans la dispute à soutenir des choses qui se combattent les

amandus, timendus, colendus, dubitari potest. Sunt enim hæc omniunmi religionum per omnes gentes communia. » De Hom., Cap. XIV.

«Si is, Qui summum habet impérium se ipsum, imperantem dico, interficere alicui imperet, non tenetur. Neque parentem, — cum filius mori, quam vivere infamis atque exosus malit. Et alii casus sunt, cum mandata factu inhonesta sunt, etc. » De Civilate,; cap. VI, par. 13.

* « Lex naturalis est, pactis standum esse, sive fidem observandam esse. » 1bid., cap. IE, par. 1.

«Lex naturalis omnes leges civiles jubet observare.» 1bid., cap. XIV, par. 104

unes les autres ! ; si enfin l'obligation originale de s'acquitter de ces grands devoirs ne peut venir que de la raison intérieure et de la nature même des choses : si, dis-je, on avoue toutes ces choses, il faudra nécessairement qu’on avoue aussi que la bienveillance universelle, la justice, l'équité et tous les autres devoirs de la religion naturelle (qui tiennent, comme je l’ai prouvé ci-dessus, leur pouvoir obligatoire de la raison et des relations éternelles des choses) obligent, antécédemment à aucun accord positif entre les hommes ; qu'ils sont immuables et ne dépendent d'aucune autorité humaine, quelle qu’elle puisse être. Or cela une fois posé, tout le système de Hobbes tombe nécessairement en ruine. Il faut qu’il renonce à son prétendu état de nature, où il n’admet aucune distinction entre le vice et la vertu, entre la justice et l’injustice, et qu'il se rétracte aussi de son autre dogme favori, qui porte que les notions de juste et d’injuste sont arbitraires, et qu’elles dépendent absolument de la détermination positive des puissances civiles. D'un autre côté, si les règles du bien et du mal, du juste et de l’injuste n’ont dans l’état de nature et antécédemment aux contrats positifs, aucun pouvoir obligatoire, comme Hobbes l'enseigne, il est clair par la même raison qu’elles n’auront après le con— trat fait aucune force que celle qu’elles tirent de la contrainte des lois, de la crainte et de la punition, et c’est là apparemment à quoi aboutit au fond tout ce que Hobbes avance sur ce sujet. Car, si antécédemment au contrat on n’est pas

.* « Est similitudo quædam inter id, quod in vita communi vocatur injuria ; et id, quod in scholis soiet appellari absurdum. Quemadmodum .enim is, qui argumentis cogitur ad negationem assertionis, quam prius asseruerat, dicitur redigi ad absurdum , eodem modo ad is, qui pro animi impotentia facit vel omittit id quod se non facturum vel non omissurum paclo suo ante promiserat, injuriam facit ; neque minus in contradictionem incidit, quam qui in scholis reducitur ad absurdum. Est itaque injuria, absurditas quædam in conversatione, sicut absurditas, injuria quædam est in dispulatione. » De Civitate, cap. IT, par. 3.

obligé de suivre les règles de la justice, sur quoi Hobbes fondera-t-il l’obligation où il prétend qu’on entre par le contrat, et sur laquelle il suppose que toutes les autres obligations sont fondées ? Si avant les conventions faites il était permis à un homme d’ôter la vie à son prochain, quoiqu'il n’eût rien à craindre pour la sienne, je voudrais bien que Hobbes me dit pourquoi, après la convention faite, il ne peut pas en faire autant sans commettre une injustice? Comment prouvera-t-il que le manquement de parole est un crime plus grand et plus atroce que le meurtre d’un homme que l’on met à mort par la seule raison qu’on n’est entré avec lui dans aucun traité, ni dans aucun contrat positif ? Or, qui ne voit que ces considérations renversent de fond en comble ! tout le système de Hobbes?

4. Cet état que Hobbes appelle l’état de nature n’est nullement naturel, c’est au contraire l’état le moins naturel, le plus insupportable et le plus corrompu qu'il soit possible d'imaginer. En effet, la pure nature n’inspire à l'homme que des sentiments d'amour et de bienveillance pour tous les hommes. Les guerres, au contraire, la haine, les violences sortent du fond d’une extrême corruption ; il peut arriver, je l'avoue, qu’un homme soit obligé, malgré qu’il en ait, de faire la guerre à ses semblables pour sa propre défense, et sans s’écarter des lois de la nature et de la raison; mais les premiers attaquants, qui (selon les principes de Hobbes, que

? «Itaque patet, quod, si Hobbiana ratiocinatio esset valida, omnis simul legum civilium obligatio collaberetur; nec aliter fieri potest quin carum vis labefactetur ab omnibus principiis, quæ legum naturalium vim tollunt aut minuunt; quoniam in his fundatur et regiminis Civilis . auctoritas et securitas, et legum a civitatibus latarum vigor. » CumBER., de Leg. nat., pag. 303.

« Etiam extra regimen civile, a malis omnigenis simul consideratis tutior erit qui actibus externis leges naturæ constantissime observabit, quam is qui juxta Hobbianam doctrinam, vi aut insidiis alios omnes conando præoccupare, securitatem quæsierit.» In,, ibid., pag. 304.

les hommes ont naturellement ‘ un penchant qui les porte à se faire du mal et que chacun dans l'état de la nature *? a droit de faire tout ce qui lui plaît), les premiers attaquants, dis-je, qui, selon ces principes, viennent les armes à la main piller tous ceux qui leur sont inférieurs en forces, sans consulter ni équité ni proportion, sont des gens dont on peut dire à coup sùr qu’ils ont entièrement dépouillé l’humanité 5, et qu'en dépit des lois de la raison et de la nature, ils introduisent dans le monde les plus affreuses calamités, et sont les auteurs de la plus étrange confusion dont le genre humain soit capable, lorsqu'il abuse de ses facultés naturelles. Il est vrai que Hobbes prétend que le désir de s’agrandir et de dominer sur les autres, qui se # trouve nécessairement dans tous les hommes, est un des premiers et des plus naturels principes de la vie humaine, et que ce désir porte naturellement les hommes à mettre en usage la force et la violence pour parvenir à leur fin. Mais l’une et l’autre de ces choses est fausse ; il est faux que les hommes, demeurant dans les termes de la raison et de la nature innocente, aspirent à plus de pouvoir et de domination sur les autres hommes qu’il ne leur appartient den avoir; et quand bien même ils seraient naturellement portés à souhaiter de dominer sur les autres, on ne prouvera jamais que la pure nature leur dicte que pour y parvenir ils puissent employer

» «Voluntas lædendi omnibus inest in statu naturæ. » Hogees, de Civ., cap. I, par. 4. |

2 «In statu naturali unicuique licebat facere quæcunque et in quoscunque libebat. » In., ibid., par. 10.

# « Si nihil existimat contra naturam fieri, hominibus violandis; quid cum eo differas, qui omnino hominem ex homine tollat? » Cic., de Offic., lib. LIT. Vid. etiam PLar., de Legibus, lib. X.

4 « Homines libertatis et dominii per naturam amatores. » Leviath., cap. XVII.

« Nemini dubium esse debet quin avidius ferrentur homines natura sua, si metus abesset, ad dominationem , quam ad socielatem,. » De Civ., cap. I, par..2.

des moyens violents et malfaisants. Car il n’y à que le désir d’être dans une situation à pouvoir faire plus de bien qui puisse justifier l'ambition qu’un homme aurait d’étendre les limites de son autorité et de son empire. Or cela étant, il est clair que cet homme ne saurait, sans s’écarter des lois que lui prescrit la nature innocente, désirer de s’agrandir par des voies destructives et pernicieuses au genre humain, puisqu'il ne peut désirer légitimement de s’agrandir que dans la vue de travailler plus efficacement à la félicité commune du genre humain. La guerre et la violence tirent donc leur origine de l'extrême dépravation attachée à la nature humaine, et non pas de nos penchants naturels. C’est ce que Hobbes lui-même prouve sans y penser, et c’est à quoi aboutissent les arguments qu’il emploie pour établir que la guerre est plus naturelle à l’homme qu'aux abeilles et aux fourmis; car ce qu'il dit là-dessus retombe sur lui-même et renverse ses propres principes. Il remarque, en effet, qu’au lieu que ces animaux ne connaissent point de différence entre le bien particulier et le bien commun de l’espèce, les hommes au contraire « disputent entre eux des honneurs et des digni- « tés !, de sorte que cette dispute dégénère enfin en haine, «en envie et en guerre ouverte. » Il ajoute que parmi les hommes « ce qui plaît le plus dans la jouissance des biens « qu'on possède, c’est la pensée qu’on en possède une plus « grande quantité que son voisin?. » Il dit « que les hommes «se plaisent à censurer la conduite des autres, et que la « bonne opinion qu’ils ont d'eux-mêmes * ouvre la porte aux

! « Homines inter se de honoribus et dignitatibus perpeltuo contendunt ; sed animalia illa (apes et formica) non item. Itaque inter homines invidia, odium, bellum , etc. » Leviath., cap. XVII.

? «Inter animalia illa, bonum publicum et privatum idem est. — Homini’autem in bonis propriis, nihil tam jucundum est, quam quod alienis sunt majora. » 1bid.

3 « Animantia quæ rationem non habent, nullum defectum vident, vel videre se putant, in administratione suarum rerum publicarum. Sed in multitudine hominum plurimi sunt, qui præ cæteris sapere se existi-

« innovations et aux usurpations ; qu'ils cherchent par toutes « sortes de moyens à se tromper les uns les autres; que « pour cet effet ils appellent le bien, mal, et le mal, bien; « qu'ils sont rongés d'envie de la prospérité d'autrui, et fiers « de se trouver eux-mêmes dans le repos et dans l’abon- « dance ‘ ; qu'ils sont obligés d’avoir recours aux contrats et à la rigueur * des lois pour conserver la paix parmi « eux : » toutes choses qui ne se rencontrent point dans les animaux. Mais qui ne voit que tous ces désordres ne sont point des effets naturels des productions de la raison humaine ? Qui ne voit au contraire que ce sont des preuves aussi claires et aussi sensibles de sa dépravation, qu’il soit possible d’en alléguer?

5, Enfin je dis qu'il n’est rien de plus faux et de plus absurde que le grand argument de Hobbes, qui sert pourtant de fondement principal à son système et à celui de ses sectateurs. Cet argument le voici. Il soutient que l’unique fondement de l'empire que Dieu exerce sur les créatures, et la véritable mesure du droit ® qu’il a sur elles, gît « dans sa puis- « sance, à laquelle il est impossible de résister. » De là il conclut que chaque être partitulier n’a- d’autres bornes de

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mantes, Conanlur res novare; et diversi novatores innovant diversis modis; id quod est distractio et bellum civile.» De Cive, cap. V, par. 5.

« Animantia verborum arte illa carent, qua homines, alii aliis videri faciunt bonum , malum, et malum, bonum. » Leviath,, cap. XVII.

« Animalia bruta, quandiu bene sibi est, non invident cæteris; homo autem tum maxime molestus est quando otio opibusque maxime abundat. » Ibid. |

? « Consensio creaturarum illarum brutarum naturalis est; hominum pactitia tantum, id est artificiosa. » De Cive, cap. V, par. 5.

# « Regni divini naturalis jus derivatur ab eo, quod divinæ potentiæ resistere impossibile est. » In., Leviath., cap. XXXI.

« In regno naturali, regnandi et puniendi eos qui leges suas violant, jus Deo est a sola sua potentia. » De Cive, cap. XV, par. 5.

«IÏis quorum potentiæ resisti non potest, et per consequens Deo omnipotenti, jus dominandi ab ipsa potentia derivatur. » Ibid.

son droit que celles de sa puissance naturelle ‘, c’est-à-dire que chaque être a un droit naturel de faire tout ce qu'il a le pouvoir d'exécuter. Je laisse maintenant à part les preuves que j'ai alléguées ci-dessus, pour faire voir que les autres perfections de Dieu servent, aussi bien que sa puissance, de fondement à l’autorité qu’il exerce sur l’univers ; je ne veux que cette seule considération * pour renverser cette hypo-— thèse. Je suppose que le démon (qu'on ne soit pas surpris de cette supposition, car quand les hommes s’avisent d’avancer des dogmes impies, ils ne doivent pas trouver mauvais qu’on leur réponde par des suppositions qui ont du rapport avec leurs doctrines) ; je suppose, dis-je, qu’un être malfaisant, cruel et injuste au possible, tel que nous concevons le démon, se trouve revêtu d’une autorité souveraine et d’un pouvoir absolu, et que tout l’usage qu’il fait de son autorité et de son pouvoir aboutisse à rendre le monde le’ plus misérable qu’il peut, et à le traiter de la manière du monde la plus cruelle et la plus tyrannique. Qu'est-ce qui s’ensuivra de cette supposition, suivant le système de Hobbes, qui pose que le domaine est fondé sur la puissance, et que la puissance est la règle et la mesure du droit, et par conséquent qu’une puissance absolue donne un droit absolu et illimité ? Il s'ensuivra que l’empire de cet être malfaisant ne serait pas seulement un empire auquel il faudrait nécessairement se soumettre, mais qui serait, outre cela, juste et légitime, et dont on aurait aussi peu de raison de se plaindre * qu’on en a maintenant que l'univers est sous la conduite d’un Dieu infiniment bon et infiniment juste, dont l’amour, la bonté et la gratuité se manifestent dans tous les ouvrages de ses mains.

! «Nam quoniam Deus jus ad omnia habet; et jus Dei nihil aliud est, quam ipsa Dei potentia; hinc sequitur, unamquamque rem naturalem tantum juris ex natura babere quantum potentiæ habet,. » SP1Noz., de Monarch., cap. II. Vid. etiam Tract. theol. polit., cap. X VI.

2 Vid. Cumeerr., de Leg. nat., loc. sup. citat., cap. IT, par. 6.

+ Hoppes, de Cive, cap. UT, par. 4.

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