CHAPITRE V
qui par conséquent ‘doit exiger de toutes les créatures qu’elles travaillent, chacune selon sa puissance et selon ses facultés, dans les mêmes vues et pour la même fin. Or, le moyen le plus certain et le plus direct de procurer le bienêtre et la félicité de tous les hommes en général, en tant qu'ils vivent en société , et de chaque homme en particulier, tant pour le corps que pour lâme; le meilleur moyen, dis-je, de parvenir à cette fin, c’est l’exacte observation de tous ces grands devoirs de morale qui découlent nécessairement, comme je l'ai prouvé ci-dessus, de la nature des choses et de leurs relations, c’est-à-dire la pratique constante des règles immuables de la justice, de la droiture et de la vérité. Cest ce qui est si évident que les plus grands eünemis de la religion en général en tombent d'accord; car, ‘en supposant qu’elle doit son origine à des raisons d’État et à des motifs de politique, ne supposent-ils pas qu’elle doit être regardée comme un frein propre à retenir les peuples dans leur devoir, et par conséquent qu’elle contribue puissamment au bien commun du genre humain? Cest une chose , en effet, qui est entièrement incontestable : car il® est aussi clair que la félicité commune du genre humain dépend de la pratique des vertus morales, qu’il est clair que certains effets physiques sont produits par de certaines causes, ou que certaines vérités mathématiques sont des con— séquences naturelles de certains principes. Il est même certain que le monde ne peut être heureux qu’à proportion de l'exactitude avec laquelle on s’applique à la pratique de ces vertus. Je n’en veux point d'autre preuve que la triste description que Hobbes lui-même fait des malheurs auxquels le genre humain se trouverait exposé dans cet état
! «Pari sane ratione (ac in arithmeticis operationibus ) doctrinæ moralis veritas fundatur in immutabili cohærentia inter felicitatem summam quam hominum vires assequi valent, et actus benevolentiæ universalis, » CumBEr£,, de Leg.nat., pag. 23.
qu’il appelle faussement, contre toute raison, l'état de nature, quoiqu’en effet ce soit l’état le plus contre nature, le plus corrompu, et le plus en contradiction avec les facultés naturelles de l’homme qu’il soit possible d'imaginer ; car, puisque la constitution de nature est telle que nous avons un besoin continuel de nous entre-secourir les uns les autres, et que sans les secours mutuels qu’on se donne il n'ya point de repos, point de bonheur à espérer dans la vie; et puisque nous avons en partage la raison, la parole et plusieurs autres facultés naturelles que Dieu nous a évidemment données à dessein de nous mettre en état de nous aider les uns les autres dans toutes les affaires de la vie, de faire régner parmi nous l'amour mutuel et de travailler à notre commun bonheur, il est manifeste que la nature et la volonté de Dieu, qui nous a donné ces facultés , s'accordent à nous enseigner qu'il est de notre devoir de les employer entièrement à arriver à cette bonne et grande fin. D'un autre côté, il est aussi très-évident que lorsqu'on abuse de ces facultés et qu’on les emploie à faire du mal, à détruire, à fourber, à frauder, à opprimer, à insulter et à tyranniser le prochain, on pèche directement contre le dictamen de la nature, et on transgresse la volonté de Dieu : car il est clair que Dieu, perpétuellement attentif à faire du bien à ses créatures et à leur donner ce qui leur est le meilleur et le plus expédient, ne peut pas vouloir leur dépravation et leur destruction. Il conserve seulement leurs facultés naturelles, qui, quoique bonnes et excellentes en elles-mêmes, sont pourtant sujettes à être employées à de mauvais usages; et cette conservation de ces facultés, dont on abuse , renferme nécessairement la permission du mal fait en conséquence de cet abus.
Le péché donc est une préférence authentique que des créatures fragiles , finies et faillibles, donnent à leur propre volonté, sur la raison éternelle des choses, sur les plus sai-
CHAPITRE V. 295 nes lumières de leur esprit, sur le bien commun du genre humain, et sur leur intérêt propre. Il ya plus : par le péché elles s'élèvent contre Dieu lui-même; &lles mettent leur propre volonté en parallèle avéc la volonté du maître souverain de l'univers et du créateur de toutes choses, celui de qui elles tiennent l’être et toutes les facultés dont elles sont revêtues. Elles mettent opposition à la volonté du conservateur et du gouverneur suprême .de l'univers, de la bonté duquel elles dépendent absolument dans tous les moments par rapport à la conservation de leur vie et à la continuation de leur existence. Elles foulent aux pieds la volonté de leur bienfaiteur, à la bonté duquel elles sont redevables de tous les biens dont elles jouissent actuellement, et de toutes les douces espérances que la pensée de l’avenir leur inspire :
c’est.ce qui aggrave le crime de ceux qui pèchent contre les devoirs de la morale. C’est la plus insigne de toutes les extravagances, accompagnée d’une désobéissance obstinée et d’une affreuse ingratitude.