CHAPITRE VIL
que s’il le voit, il ne s’en met aucunement en peine, ce qui porte des coups mortels à ses attributs moraux et ruine son existence même ; ou il faudra conclure que de toute nécessité il doit y avoir après cette vie un état où les récompenses et les peines seront distribuées à chacun selon ses œuvres, et où toutes les difficultés qu’on fait maintenant sur la Providence seront pleinement éclaircies par une dispensation de la justice qui sera égale et impartiale; or, j'ai déjà prouvé distinctement et en détail qu’il y a un Dieu et une providence. J'ai fait voir que Dieu est un être revêtu de toutes les perfections morales, et qu’il exige de toutes les créatures raisonnables qu’elles conforment toutes leurs actions aux règles de la justice. C’est done une chose directement démontrée, qu'il doit y avoir un état à venir de peines et de récompenses. « Que ton cœur ne porte point envie aux pé- « cheurs, dit le Sage ; mais adonne-toi à la crainte de l’Éter- « nel tout le jour : car pour certain il y aura bonne issue, et « ton attente ne sera point frustrée. » Prov. xxur , 17 et 18. Cet argument est un argument commun, à la vérité; mais tout commun qu’il est, il ne laisse pas d’être très-concluant, et les libertins ne sauraient y répondre. De sorte que tout homme qui nie les récompenses et les peines de la vie à venir, tombe nécessairement de conséquence en conséquence dans le pur athéisme. La seule opinion mitoyenne qu’on puisse opposer à ce que je viens de dire, c’est l'opinion des stoïciens, qui soutenaient que la vertu était seule suffisante à elle-même, qu’elle faisait son propre bonheur, et qu’elle portait avec elle sa récompense dans tous les cas, sans én excepter ceux où les hommes se trouvaient exposés pour l'amour d’elle aux plus grandes calamités. Ces philosophes qui n'avaient point de certitude d’une vie à venir (quoiqu'ils la missent au rang des choses fort probables), et qui ne voulaient pourtant pas abandonner la cause de la vertu, ne pouvaient la défendre qu’en soutenant qu’elle était abso-
lument suffisante par elle-même à faire le bonheur de ceux qui la pratiquaient, Ils auraient dû raisonner tout autrement qu'ils ne faisaient ; ils auraient dû conclure que, puisque la vertu n’est pas suffisante à elle-même, et que, malgré son insuffisance, elle est digne d’être recherchée avec empressement, elle doit être certainement récompensée dans une autre vie. Il n’y a personne qui ne doive convenir que la vertu a une beauté intérieure qui la rend aimable par ellemême, indépendamment d'aucune récompense. Mais, supposé qu’un homme souffre la mort pour l'amour de la vertu, s’il n’a d'autre bonheur à attendre que celui que lui procure le contentement intérieur qui naît du sentiment qu'il a fait courageusement son devoir, et qu’il s’est inviolablement attaché aux règles de la justice; et s’il n’y a point d’heureux avenir où il recueille le fruit de sa persévérance dans le bien, peut-on dire qu’il soit plus heureux en effet que celui qui meurt martyr d’une fausse opinion qu’il a entrepris de soutenir par caprice et par entêtement? Il faudra dire au contraire, supposé que la vertu n’ait-aucune récompense à attendre dans l’avenir, que Dieu lui a donné des charmes si grands, et qu’elle captive si nécessairement l'esprit et le cœur de l’homme, que l’homme ne peut s'empêcher de se déclarer pour elle, et qu'avec tout cela il l’a laissée destituée de motifs suffisants pour porter les hommes à soutenir rigoureusement son parti. J'avoue que quelques-uns des anciens philosophes ont dit de très-belles choses sur ce sujet, et qu’il y a eu quelques héros (parmi lesqueis Régulus tient un rang considérable), qui ont donné des exemples de vertu tout à fait extraordinaires; mais il est très-clair aussi, comme je l'ai déjà insinué, que si vous Ôtez l’espoir de la récompense, vous Ôtez à la vertu ce qui porte les hommes en général le plus efficacement à la pratiquer. Car il n’est pas possible ni même raisonnable que les hommes renoncent à la vie pour prendre le parti de la vertu, si l’attachement