L'IMMATÉRIALITÉ DE L'AMÉ ET SON IMMORTALITÉ
ä NATURELLE. | Fe
MONSIEUR
Je suis persuadé que dans ma dermière réplique ! j'ai mis - la question qui nous divise dans un point de vue si clair, qu’il n’est plus nécessaire de l’agiter et de fatiguer nos lecteurs à cet égard. Mais voyant que vous avez imaginé une distinction nouvelle en apparence, à l’aide de laquelle vous
cherchez toujours à éluder la force de mon argument, etai que vous avez jugé à propos d’insister dessus, comme si
vous croyiez réellement qu’elle a du poids et de la force, je vais, quoiqu’elle me paraisse extrêmement faible, tâcher de satisfaire au désir sincère que vous avez, dites-vous, de découvrir la vérité, en montrant, en peu de mots, la faiblesse
et l’inconséquence de ce que vous avez avancé He vos 1e,
fiexions
Pour prouver qu'il n’est pas possible que la pensée soit
une qualité ou une puissance de la matière, j'ai dit que toutes les qualités ou puissances connues ou inconnues, qui sont
dans la matière ou qu’on lui attribue ordinairement, doivent
nécessairement être :
41°, Ou des qualités réelles vraiment et proprement inhé-
mr cèue lettre fait partie d’une controverse sur la are del âme, qi # lié pute Clarke et Dodwell. ES
air
Fe MECS
326 LETTRE rentes au sujet auquel on les attribue, comme la grandeur = et le mouvement le sont à la matière. Ces qualités réelles sont toujours les ones ou collections des puissances ou qualités de même genre, qui sont distinctement. inhérentes | aux différentes parties du sujet matériel; ce qui n° ‘étant pas vrai de la pensée, il est manifeste que la pensée ne] peut pas être une puissance où une qualité de cette espèce qui Inhère dans un amas de parties ;
2°, Ou des qualités qui me soient pas réellement inhérentes dans le sujet auquel on les attribue ordinairement, mais, en effet, des modes produits dans quelque autre sujet dans lequel ils résident, telles que sont les couleurs, les sons et tout ce qu’on appelle communément les qualités sensibles de la matière. Ces qualités n’existent en aucune façon dans ce sujet auquel on les attribue ordinairement, mais existent dans quelque autre sujet. Ceci n'étant point encore applicable à la pensée, il s'ensuit manifestement que la pensée ne saurait être une puissance ou quahté de cette espèce dans un sujet matériel ;
39, Ou des qualités qui ne soient réellement inhérentes : dans aucun sujet, et qui soient de pures notions abstraites, ou des dénominations extérieures servant à exprimer certaines idées complexes formées dans nos imaginations, ou certains effets généraux extrinsèques et relatifs, produits des amas particuliers de matière par des agents étrangers, ou certaines dispositions d’amas particuliers de matières requises pour produire ces effets ; tels sont le magnétisme, l'électricité, l’attraction, la réflexibilité, la réfrangibilité et autres choses semblables. Ces qualités n'existent réellement dans aucun sujet par voie d’inhérence proprement dite. Or, étant également impossible d'appliquer ceci à la pensée, il est manifeste. que la pensée ne peut pas être non plus une puissance ou qualité de cette espèce dans un amas de matière.
Vous convenez que la pensée, pour les raisons que ÿ ai alléguées, ne saurait être une puissance ou qualité d ducung
- de ces trois espèces; mais vous distinguez à |’ égard de la
première espèce ; et vous prétendez :
Qu'il y a des qualités réelles, vraiment et proprement inhérentes dans le sujet auquel on les attribue, qui cependant ne sont pas, de même que la grandeur et le mouvement, les sommes ou collections des puissances ou qualités de même genre, distinctement inhérentes aux différentes parties du” sujet, et qu’ainsi la pensée, quoiqu’elle ne soit point une collection de puissances de même genre, peut néanmoins être une qualité réelle inhérente à la matière ;
Que les puissances numériques où les modes particuliers et individuels sont du nombre de ces qualités réelles et inhérentes qui résident dans un amas de matière, sans inhérer
. distinctement dans ses différentes parties : en quoi elles sont
opposées aux puissances génériques telles que la grandeur et le mouvement, que vous avouez être les sommes des grandeurs et des mouvements des différentes parties ; - Que, par exemple, le pouvoir que l’œil a de contribuer à l'action de la vue; le pouvoir d’une horloge de marquer l'heure du jour; le pouvoir qu’un instrument de musique a de produire en nous des sons harmonieux ; les figures parti culières qui se rencontrent dans les corps, telles que la figure ronde ou carrée, et les modes particuliers du mouvement, sont autant de puissances numériques qui ne résultent dautanes puissances du même genre inhérentes aux parties de l’amas de matière, et que de même, par consé-
quent, la pensée, bien qu’elle ne soit pas une collecte de re
puissances de même genre, peut néanmoins inhérer dans un amas de matière, comme un de ces modes numériques ( ou individuels de quelque puissance générique ; .
Qu’en supposant ainsi que la pensée est un mode numérique de quelque puissance générique de matière, on peut. conceyoir qué comme la rondeur d’un corps n’est pas la somme des rondeurs des parties, ni la figure carrée la somme les LIeURes carrées des parties, ni le pouvoir qu'un
fi
instrument de musique a de produire un son harmonieux, la -
somme‘des puissances du même genre qui se rencontrent
- dans les parties considérées séparément, ni aucun mode
particulier du mouvement, la somme des mêmes modes de mouvement qui se trouvent dans les différentes parties : aussi le sentiment intérieur qui est inhérent dans un amas
“de matière, peut cependant ne point être la somme des sen-
timents intérieurs des parties ;
Qu’ainsi l'argument tiré de ce que le sentiment intérieur n’est point formé de différents sentiments intérieurs , ne conclut pas plus contre la possibilité qu’il réside dans un amas de matière, que le même argument conclurait contre la
possibilité de l'existence de la rondeur ou Le tout autre mode
numérique dans un Corps.
Car la rondeur ne résulte pas plus de différentes rondeurs, que la pensée ou le sentiment intérieur résulte de différents sentiments intérieurs.
Et la rondeur diffère aussi i spécifiquement des autres figures dont elle peut être composée , que le sentiment intérieur diffère d’un mouvement circulaire.
En sorte que la sensation peut être conçue exister dans les parties du corps d'un animal, justement comme la rondeur existe dans les parties qui composent un corps rond : chaque partie a autant de sensation, lorsqu'on la considère séparément, que chaque partie d’un corps rond a de rondeur; et lorsque les. parties sont exactement disposées, la pensée est produite en entier, de même que la rondeur est produite en entier, par l’union des parties.
‘Car le sentiment intérieur étant supposé être une puissance réelle numérique, telle qu’est la rondeur, il peut résulter de la composition de différentes qualités, de même que la rondeur résulte de différentes espèces de figures , et est par conséquent une nouvelle qualité dans le même sujet d’un genre ou espèce différents de toutes les qualités prises ensemble qui composent le sujet.
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Cest pourquoi, bien que le sentiment intérieur soit une qualité réelle, et différente de toutes les autres qualités connues ou inconnues, que l’on avoue être privées de ce sentiment, il peut cependant résulter de ces qualités qui, prises séparément, sont destituées de ce sentiment; de la même façon que la rondeur est une qualité réelle, spécifiquement différente des autres qualités destituées de rondeur, et cependant peut résulter ou être composée de ces qualités.
Que le sentiment intérieur, peut être particulièrement considéré comme un mode ou une espèce individuelle de mouvement. |
Car de même qu'il suffit, pour composer la rondeur, de
réunir différentes petites parties qui, prises séparément, sont é destituées de rondeur; aussi, d’après cette supposition, il n’est pas nécessaire, par phos au pouvoir, de penser qu gius
intervienne autre chose que l'union de différentes petites par-
ties qui sont destituées chacune en particulier de cette espèce de mouvement appelé pensée.
- Voilà, si je ne me trompe, la substance de vos ae à et ce que vous avez avancé de plus fort.
J'y oppose les réponses suivantes :
Il est absolument impossible, et il y a une contradiction évidente à dire qu'aucune qualité réelle puisse être véritablement et proprement inhérente dans un amas de matière, sans qu'elle soit la somme ou la collection d'un nombre de puissances ou qualités qui résident distinctement dans les différentes parties de l’amas, et sans qu’elle continue d’être du même genre que le tout qui résulte d’elles. Car comme la substance d’un amas de matière n’est elle-même autre chose que la somme de ses parties, qui existent chacune distinctement et indépendamment de l’autre, et que le tout ne peut être que du même genre que les parties qui le constituent; aussi nulle puissance ou qualité de substance ne saurait être autre chose que la somme ou collection des puissances des différentes parties; et cette somme ou collection
ne peut, à moins de créer quelque chose de rien, qu'être du même genre que les puissances qui la constituent. Si les parties de la substance sont similaires, alors l’amas lui-même est une substance uniforme ou homogène; si les parties ne sont pas similaires, la substance est alors difforme ou hétérogène : mais elle ne cesse pas d’être du même genre ou des mêmes genres que les parties qui la composent. Pareillement , si les puissances des différentes parties de amas sont similaires, la puissance du tout sera une puissance simple et uniforme ; si les puissances des différentes parties sont dissimilaires , la puissance du tout sera une puissance composée
et difforme, mais sera toujours nécessairement du même . genre ou des mêmes genres que les puissances qui la com-
posent. Puis donc que vous avouez que la pensée n’est pas une puissance composée d’une multitude de pensées, et qu'il est évident, comme je le montrerai amplement dans la suite, que nulles puissances destituées de pensées ne peuvent être du même genre que la puissance de penser, de telle sorte qu’elles en soient les parties, et que de leur union il en résulte le pouvoir de penser, il s’ensuit que la pensée n’est point du tout une puissance composée de parties, et par conséquent qu’elle ne saurait résider dans une substance qui est
formée de parties distinctes et indépendantes, telles que l’on
avoue que toute matière est.
Pour développer clairement tout cet argument, et en dé-
fendre le sens contre les objections et les prétendues preuves.
que vous avez alléguées au contraire , il faut observer que les termes genre et espèce et de même genre où espèce, sont des … termes fort équivoques et employés dans un grand nombre de significations, quoique, parmi les personnes qui cherchent la vérité, qui tâchent de s'exprimer avec le plus de clarté qu'il est possible, et qui cherchent à s'entendre l’un l’autre, ils ne produisent pas souvent d’erreurs considérables.
Par exemple, il est évidemment vrai que tous les cercles de quatre pieds de diamètre, sont d’un seul et même genre
ou espèce ; c’est ce que les logiciens appellent Species specialissima. Il est vrai, dans un autre sens, que tous les autres cercles quelconques sont de la même espèce; dans un autre que toutes les figures curvilignes sont de la même espèce; dans un autre que toutes les figures plates, soit rectilignes, soit curvilignes, en tant qu'opposées aux solides, sont de la même espèce; et dans un autre, que toutes les figures quelconques, soit plates ou solides, sont du même genre ou espèce, en tant que distinguées du mouvement, de la pensée ou de toute autre chose d’un genre entièrement différent : c'est ce que les logiciens appellent genus generalius. Excepté cela, on ne peut dire en aucune façon , et le sens du discours ne se serait ni vrai ni exact si l’on disait que la figure et le mouvement, ou la figure et la couleur, ou bien la figure et la pensée ou du même genre, parce qu'il n’y a rien de . commun dans les idées de ces choses qui puisse les faire ranger où comparer ensemble, si ce n’est qu’on les comprenne peut-être toutes sous la dénomination purement abstraite de qualité en général.
Pareillement, tous les carrés de deux pieds de diamètre sont spécifiquement différents de tous les carrés d’un pied de diamètre; mais ils ne le sont pas dans le même sens ni dans le même degré que les uns et les autres le sont de parallélogrammes, et tous les parallélogrammes diffèrent spécifiquement de tous les carrés; mais ce n’est pas de la même manière qu’ils diffèrent les uns et les autres des triangles, et tous les triangles différent spécifiquement de toutes les figures quadrilatères; mais ce n’est pas de la même manière que les uns et les autres diffèrent des sphères ou des cylindres ; et les sphères ou les cylindres diffèrent spécifiquement de toutes les figures rectilignes , mais ils n’en diffèrent pas de la même manière qu'ils diffèrent, et que toutes les autres figures diffèrent du mouvement, du goût et du son, ou comme la figure ou le mouvement diffèrent d’une pensée. Cela fait connaître en passant quelle vérité et quel sens il y a d’affir-
332€ ” LETTRE mer comme ÿous faites « que la rondeur est aussi spécifique- « ment différente de toutes autres figures, que le sentiment «Cintérieur est différent d’un mouvement circulaire; » c'està-dire qu’un cercle diffère , supposons, d’une ellipse ou d’une parabole, non-seulement autant qu'il diffère d’un cube, mais même autant qu’il diffère de la raison d’un homme, ou comme les logiciens s’exprimeront, que le species specialior diffère autant du species qui est immédiatement au-dessus de lui, qu’il diffère du genus generalissimum , et non-seulement autant, mais qu'il diffère encore de tout ce qui ne saurait même être renfermé dans ce genre. | . J'ajoute que toute couleur d’un bleu clair diffère spécifi=… quement de toute couleur d’un bleu obscur, mais elle n'en
diffère pas autant qu’elles diffèrent l’une et l’autre du jaune : ou de l’écarlate ; et l'écarlate diffère spécifiquement du bleu,
mais iLn’en diffère pas autant que l’un et l’autre diffèrent du son d’une trompette.
: Faisons présentement l'application de ceci à notre question. Lorsque j'affirme que chaque puissance ou qualité réelle qui est inhérente dans un amas de matière, doit nécessairement être la somme ou la collection des puissances de même genre qui résident distinctément dans les différentes parties, de cet amas, il est clair que par ce terme de même genre, il ne faut point entendre le species specialissima, mais quelqu’une d’entre les species generaliores; par exemple, quand je dis que la. ‘grandeur d’un pied cube d’or est la somme ou la collection des grandeurs de ses parties,
je ne veux pas dire qu’elle est une collection de pieds cubes, mais qu’elle est une collection d’autres grandeurs qui constituent un pied cube et qui sont du même genre qu’elle, dans le sens que toutes grandeurs sont du même genre et peuvent être parties l’une de l’autre : or, grandeur et mouvement, ou grandeur et figure ne sont en aucun sens du même genre et ne peuvent être parties l’un de l’autre : donc figure ou mouvement ne saurait être partie d’une pensée.
Ps -