CHAPITRE IV
hors de nous, n’y est pas assez clairement développée pour qu’on puisse conclure de l’un à l’autre; car il ne suffit pas que j'aie dans mon esprit l’idée de cette proposition : «Il y a «un Être en qui toutes les perfections se trouvent; » ou «il y a «un Être qui existe par lui-même.» Mais il faut aussi que j'aie quelque idée de la chose. Il faut que j'aie l’idée de quelque chose existante actuellement hors de moi; il faut que j'aie raisonné sur l'impossibilité absolue d’anéantir cette idée, et que je me sois convaincu de l’absurdité qu’il y aurait à supposer que cette chose n’existe pas ; il faut, dis-je, que toutes ces opérations soient faites avant que je puisse raisonner de cette manière‘: « J’ai l’idée d’une telle chose, donc cette « chose existe actuellement. » L'idée simple et nue de cette proposition : «Il y a un Être existant par lui-même, » prouve, à la vérité , que la chose n’est pas impossible (car, à parler proprement, on n’a pas d’idée des propositions impossibles ); mais je n’en puis pas conclure son existence actuelle, à moins que je ne puisse faire voir qu'en ce point il y a une liaison si intime entre la possibilité et la certitude, que l’une suit nécessairement de l’autre. C’est ce que plusieurs savants hommes ont cru, et peut-être que les arguments subtils qu’ils ont employés pour prouver leur assertion, ne sont päs si faciles à réfuter que l’on pense. Quoi qu'il en soit, ma manière d’argumenter est beaucoup plus claire et plus convaincante. Je prouve l'existence actuelle d’un Être existant nécessairement et par lui-même, en deux mänières. Premièrement, je démontre que la supposition du contraire ren: ferme une contradiction manifeste, et c’est ce que j'ai fait voir ci-dessus, Ensuite je fais voir que ous avons des idées, comme celles de l'éternité et de limmensité, qu’il nous est absolument impossible d’anéantir ou de bannir de notre esprit; idées qui doivent être par conséquent les attributs d’un Être nécessaire actuellement existant: car si je trouve dans mon esprit l’idée d’une chose, et qu’il me soit aussi impossible de me défaire de cette idée qu’il m'est impossible de 5)
me défaire de l’idée d'égalité entre deux fois deux et quatre ; il est clair que la certitude de l’existence de cette chose est la même, et s’appuie sur le même fondement que la certitude de la relation entre deux fois deux et quatre. Car la relation d'égalité entre deux fois deuxet quatre, n’a d’autre certitude que ceci: qu'il est impossible de changer ou d’abolir l’idée de cette relation sans tomber dans une contradiction réelle. L'existence d’un Être suprême et indépendant est donc une vérité certaine, puisqu’on peut démontrer qu’il y a quelque chose dans l’univers actuellement existante hors de nous, dont la non-existence est une supposition qui implique contradiction. | |
Quelques auteurs ont prétendu que la cause première n'ayant et ne pouvant avoir rien avant elle, elle doit de toute nécessité exister absolument sans cause, et qu’ainsi c'est perdre son temps que de s’amuser à chercher les fondements ou les raisons de son existence. J'avoue qu'il ne peut y avoir d’être existant avant la cause première, de qui la cause première ait reçu l’existence. Cela est évident; mais dire qu'originairement, absolument et antécédemment à toute supposition d’existence, il n’y a ni fondement ni raison nécessaire de l'existence de la cause première plutôt que de sa non-existence ; dire qu’on peut affirmer véritablement de la cause première qu’elle existe sans fondement ni raison quelconque de son existence, c’est ce qui est absurde ‘; car il suivrait inévitablement de là qu’il est possible que la cause première cesse aussi d'exister sans fondement ni raison de cette cessation. Il est donc évident que la raison, quelle qu’elle soit, qui fait que la cause première ne peut jamais cesser d'exister, est aussi et a toujours été la raison véritable pourquoi elle a toujours existé, et ne peut qu’exister : c’est-à-dire que cette raison est précisément le fondement et la raison véritable de son existence.
* Voyez, à la fin de ce Traité, la lettre sur l’argument qui prouve l'existence de Dieu a priori.