CHAPITRE IV
La quatrième conséquence que je tire de ce principe, c’est que le monde matériel ne peut pas être cet Être premier, original, incréé, indépendant et éternel par lui-même; car il a été déjà démontré que tout être qui a existé de toute éternité, qui est indépendant et qui n’a point de cause externe de son existence, doit avoir existé par lui-même. On a démontré ensuite que tout ce qui existe par soi-même doit nécessairement exister en vertu d’une nécessité naturelle et essentielle. Or, de tout cela il suit évidemment que le monde matériel ne peut être indépendant et éternel par lui-même, à moins qu’il n'existe nécessairement et d’une nécessité si absolue et si naturelle, que la supposition même qu’il n’existe pas soit une contradiction formelle et manifeste. Mais il est de la dernière évidence que le monde matériel n’existe pas de la sorte; car la nécessité absolue d'exister et la possibilité de n’exister pas étant des idées contradictoires, il est évident que le monde matériel ne peut pas exister nécessairement, Si je puis sans contradiction concevoir ou qu’il pourrait ne pas être, ou qu’il pourrait être tout autre qu’il n’est aujourd'hui. Or qu’y -a-t-il de plus facile à concevoir que cela ? Soit que je considère la forme de l’univers avec la disposition et le mouvement de ses parties, soit que je fasse attention à la matière dont il est composé, sans aucun égard à la forme qu’il a maintenant, je n’y vois rien que d’arbitraire. L’entier composé et chacune de ses parties, leur situation , leur mouvement, leur matière et leur forme, tout en un mot m'y paraît très-dépendant et aussi éloigné de l'existence nécessaire qu'aucune chose puisse être. J'y trouve à la vérité une nécessité de convenance, c’est-à-dire que je reconnais qu’afin que l’univers fût bien, il fallait que ses parties fussent dans l’ordre où nous les voyons aujourd’hui. Mais je ne vois pas la moindre apparence à cette nécessité de nature et d'essence pour laquelle les athées combattent. On ne saurait imaginer rien de plus absurde que de dire dans ce dernier sens {comme tous les athées sont obligés de faire )
que la forme de l’univers, ou tout au moins sa matière et son mouvement, sont des choses nécessaires.
L'athée dira-t-il que la forme particulière de chaque être est nécessaire, c’est-à-dire que le monde et toutes les choses qui y sont existent par une nécessité de nature? Il faudra donc qu'il soutienne qu'il y a de la contradiction à supposer que la moindre partie du monde puisse être autrement faite qu'elle n’est aujourd’hui. Ce sera une contradiction que de supposer qu’il eût pu y avoir plus ou moins d'étoiles, plus ou moins de planètes, ou que leur grandeur, leur figure, leur mouvement eussent pu être autres qu’ils ne sont maintenant. Ce sera encore une contradiction que de supposer sur la terre plus ou moins de plantes et d'animaux qu’il n’y en a, ou de s’imaginer ce qui y est différent de ce qu’il est en figure et en grandeur. Il est vrai pourtant que tout cela est fort arbitraire, eu égard au pouvoir et à la possibilité, quelque nécessaire qu’il puisse être d’ailleurs, eu égard à la sagesse, et pour entretenir la beauté et l'harmonie de tout le composé.
Dira-t-il que le mouvement général de la matière est né— cessaire? Il faudra donc qu'il avoue que c’est une contradiction dans les termes que de supposer aucune partie de la matière en repos, ce qui est si ridicule et si absurde , que j'ai de la peine à croire qu'aucun athée, soit ancien, soit moderne, ait eu le front de le soutenir directement. II est vrai qu'un auteur moderne ‘ s’est hasardé de dire, et a prétendu prouver, que le mouvement, c’est-à-dire le conatus, la tendance au mouvement était nécessaire à la matière; il me suffit de cette seule considération pour faire voir combien sa philosophie est pitoyable. Dans le plein infini que cet auteur imagine, il faut que ce conatus , cet effort vers le mouvement, qu’il prétend être essentiel à la matière, soit un effort par lequel, ou chaque partie de la matière, ou toutes
1 Toranb, Letl, 3.
ensemble, soient déterminées à se mouvoir où d’un certain côté ou de tous les côtés à la fois. Le conatus au mouvement d’un côté déterminé ne peut être essentiel à aucune partie de la matière, il faut qu’il vienne du dehors, puisqu'il n'y a rien dans la nature d’aucune des parties de la matière, qui puisse la déterminer à se mouvoir d’un côté plutôt que d’un autre nécessairement et essentiellement. Si l’on dit que ce conatüs est un effort vers le mouvement qui se fait également de tous côtés, et dans tous les sens, on dit une chose qui implique contradiction, ou qui est pour le moins directement contraire à la supposition, puisqu’un tel conatus ne serait propre à produire dans la matière qu'un repos éternel de toutes ses parties.
Je poursuis, et je dis que si l’athée suppose le mouvement essentiel et nécessaire à quelque partie de la matière seulement, et non pas à toute la matière, la même difficulté touchant la détermination du mouvement revient: il retombe dans la même absurdité. Il se charge même d’une absurdité de plus, puisqu'il suppose une nécessité absolue qui n’est pas universelle, c’est-à-dire que, selon lui, le mouvement sera si essentiel à certaine partie de la matière, que la supposer en repos, ce sera tomber en contradiction, pendant qu'il est obligé de reconnaître que l’autre partie de la matière est actuellement en repos. | Se contentera-t-il de dire que la simple matière existe nécessairement? Mais outre que dans cette supposition , il faudra qu’il attribue le mouvement et la forme de l'univers au pur hasard (opinion si absurde et si extravagante, que tous les athées modernes l'ont, je pense, abandonnée ; c’est pourquoi je n’en parlerai point dans la suite de ce discours ); oùtre cela, dis-je, nous avons plusieurs arguments pris de la nature même et des propriétés de la matière, qui prouvent qu’elle n’est pas un être nécessaire. Par exemple, j’argumente ainsi : Si la matière existe nécessairement, il faut que dans son existence nécessaire elle renferme le pouvoir
de gravitation, ou qu’elle ne le renferme pas. Si elle ne l’a pas , il s’ensuivra que-le mouvement n’aura pu entrer dans un monde purement matériel, à la formation duquel aucun être intelligent n’a présidé, puisque le mouvement n’est pas nécessaire par lui-même , comme il a été prouvé, et comme ceux contre qui je dispute maintenant le supposent. S’ils disent que le pouvoir de gravitation est compris dans la prétendue existence de la matière, il faudra nécessairement qu’ils admettent le vide, comme l’incomparable chevalier Isaac Newton l’a prouvé démonstrativement. Or, s’ils admettent le vide , il faut qu’ils avouent que la matière n’existe pas nécessairement ; car si le vide existe actuellement, il est plus que possible que la matière n’existe pas. Si les athées prétendent que la matière peut être nécessairement, encore qu’elle ne soit pas partout nécessairement, je réponds qu'ils se contredisent formellement; car une nécessité absolue est absolue nécessité également partout, et s’il est possible que la matière soit absente d’un lieu, il n’y a point d’impossibilité qu’elle se trouve absente de tout lieu : j'entends une impossibilité absolue et naturelle ; car c’est de celle-là seule dont il s’agit ici, et non pas d’une nécessité de relation ou de conséquence dont il n’est pas question dans cet argument. |
Spinoza, le plus célèbre défenseur de l’athéisme de notre temps (qui enseigne qu’il n’y a point de différence de substances, mais que le monde matériel dans son tout et dans chacune de ses parties est un être qui existe par lui-même, et qu’il n’y a point d'autre Dieu que l'univers), Spinoza, dis-je, pour donner le change sur les nombreuses absurdités
1 « Una substantia non potest produci ab'alia substantia. » Spin., Eth, Par. I, Prop. VI.
« Omnis substantia est necessario infinita. » In., ibid., Prop. VIII.
« Ad naturam substantiæ pertinet existere. ÿ Ibid., Prop. VII.
« Præter Deum nulla dari neque concipi potest substantia. » 1bid., Prop. XIV.