‹ Œuvres philosophiques de Samuel ClarkeChapitre 30 sur 154 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

1V° Prop, L’essence de l'Être qui existe par lui-même est incompréhensible.

Nous n’avons point d’idée de la substance ou de l'essence de l'Être qui existe nécessairement et par lui-même, et c’est une chose qu’il nous est absolument impossible de comprendre. Nous sommes bien assurés que cet Être existe actuellement hors de nous: nous venons de le démontrer d’une manière à ne laisser aucun doute. Nous avons démontré aussi ce qu'il n’est pas, je veux dire que le monde matériel n’est pas cet Être en question, comme nos athées modernes le prétendent. Jusque-là tout va‘de plain-pied. Mais lorsqu’il s’agit de déterminer ce qu’il est par rapport à son-essence, nous demeurons courts, et c’est pour nous un mystère incompréhensible. Cela ne fait pourtant aucun tort à la certitude de la démonstration de son existence. Car autre chose est de savoir certainement qu’une chose existe, et autre chose de connaître en quoi consiste son essence. La première de ces choses peut être prouvée démonstrativement, mais la seconde est absolument au-dessus de la portée de notré esprit. Je pose en fait qu'un sourd, qu’un aveugle de naissance ont infiniment plus de raison de nier l'existence «et la possibilité du son et de la lumière que n’en a l’athée pour révoquer en doute l'existence de Dieu. Toute la certitude que le sourd et l’aveugle peuvent avoir de l'existence du son et de la lumière se réduit au témoignage de personnes croyables; du reste, il est absolument impossible qu'ils aient la moindre idée, je ne dis pas seulement de leur essence, mais même de leurs effets et de leurs propriétés. Il ne faut, au contraire, à l’athée qu'un peu de raisonnement pour avoir une certitude entière de l'existence d’un Être suprême, et

CHAPITRE V. 43 pour connaitre plusieurs de ses attributs, quelque incompréhensible que soit son essence, comme je me propose de le | faire voir dans les Mopositions suivantes. La conduite de l’athée qui nie l'existence de Dieu, par la raison que son esprit faible et fini ne saurait se former une idée juste de l’essence de cette première et suprême cause, est donc la chose du monde la plus faible et la plus déraisonnable. La substance ou l'essence de toutes les autres choses nous est entièrement inconnue ; je n’en excepte pas même les choses que nous voyons, que nous touchons et que nous croyons le mieux connaître. Il n'y à point de plante, tant petite et méprisable soit elle, point de vil animal qui ne pousse à bout et ne confonde le génie le plus profond et le plus sublime ; que dis-je, l’essence des êtres inanimés les plus simples et les plus communs à pour nous des profondeurs et des ténèbres impénétrables. Quelle extravagance donc de faire ser— vir l’incompréhensibilité de la nature de Dieu à combattre son existence? Quelle absurdité de se récrier si fort sur l'existence d’une substance immatérielle dont l'essence n’est pas compréhensible, et d’en parler comme de la chose du monde la plus étrange et la plus incroyable? N’est-il pas mille fois plus étrange de voir qu’il y ait un si grand nombre d'objets que nos sens aperçoivent, que nous manions tous les jours et que nous pouvons tourner de tous côtés pour les examiner, et qu'avec tous ces avantages nous soyons encore bag st connaitre l'essence réellé du moindre de ces bras Pa AE

Cependant il est nécessaire de remarquer ici en passant , que de là il ne suit pas qu’il puisse y avoir réellement de la contradiction entre nos idées claires et la substance inconnue ou l'essence de Dieu. Car, comme un aveugle qui n’a aucune idée de la lumière et des couleurs, ne laisse pourtant pas d’avoir une connaissance certaine et infaillible qu'il est impossible qu’il y ait une espèce de lumière qui ne soit pas lumière, et de couleur qui ne soit pas couleur, nous, de

hlh sa DE L’EXISTENCE DE DIEU.

même, bien que nous n’ayons aucune idée de la substance de Dieu ni de la substance d'aucun autre être, nous savons certainement qu’il est impossible qu'il y ait des modes ou des propriétés contradictoires-dans l’une ou dans l’autre, et Ja certitude que nous en avons est aussi infaillible que si nous avions des idées distinctes de ces substances.

Ce que je viens de dire sur ce sujet me donne lieu de faire ces deux remarques : la première, sur le peu de justesse d'esprit de ceux qui se sont imaginé d’avoir trouvé dans l’espace infini une juste représentation où une idée adéquate de l'essence de la cause suprême. C’est la plus pauvre imagination du monde. Elle vient de la mauvaise coutume que les hommes ont de faire leurs sens les juges de tout ; ce qui fait qu'ils se figurent les substances immatérielles et spirituelles comme de purs néants, à cause qu’elles ne tombent point sous leurs sens : semblables aux enfants qui s’imaginent l'air sur le pied d’un vide ou d’un néant, parce qu’ils ne le peuvent pas voir. Mais l'erreur est trop grossière et trop puérile pour mériter que nous nous y arrêtions plus longtemps. Peut-être y a-t-il dans le monde un nombre in- -nombrable de substances dont les essences sont aussi peu connues et aussi peu capables d’être représentées à notre imagination, que les couleurs à celle d’un aveugle-né, et les sons à celle d'un homme qui a été sourd toute sa vie. Je dis'plus, il n’y a point de substance dans l’univers qui nous soit connue autrement que par quelqu’une de ses propriétés ou de ses attributs. Nous connaissons plus de propriétés de lune que nous n’en connaissons de l’autre ; mais voilà tout, notre science ne s'étend pas au delà: L'espace infini n est. après tout, qu’une idée abstraite de l’immensité, de la même manière que la durée infinie est une idée abstraite de l’éternité; de sorte qu’on pourrait aussi vraisemblablement faire ec l'essence de la cause ‘suprême dans l'éternité que dans l’immensité. La vérité est que l’une et l’autre ne sont que des attributs d’une essence qui nous est incompréhen-

jet VGHAPITRES VE. 3 HE 45 sible. Toutes les fois que notre imagination faible entreprend de se représenter la substance réelle de quelque être que ce . soit, elle tombe dans la même erreur à peu près que je viens

de renal. L | .

Ma seconde remarque regarde les philosophes scolastiques et la vanité de leurs spéeulations sur la nature de l'Être qui existe par lui-même. Ici, comme partout ailleurs, viennent-iis à trouver sur leur chemin des choses qu’ils ne peuvent ni expliquer ni comprendre, plutôt que d’avouer humblement et de bonne foi qu'il y a des choses qu'’ils‘ignorent, ils payent leurs lecteurs de quelque.terme d’artet de paroles amusantes qui, au fond, ne signifient rien, et c’est ce qui s’appelle chez eux expliquer une matière. C’est ainsi qu’en parlant de l’essence de Dieu, ils nous disent qu'il est purus actus, mera forma, et telles autres bagatelles!; car, ou ces termes n’ont aucun sens, ou, S'ils en ont un, ils signifient seulement la souveraine puissance de Dieu ou quelqu’autre de ses attributs, ce qui est bien différent de ce qu ils ont voulu dire.

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