CHAPITRE X
« qu'aucune chose, ni aucune manière d’être de cette chose «n’a pu être produite autrement, ni dans un autre ordre « qu'elle a été produite. » Voici les raisons qu'il en allègue. Il dit premièrement « que, d’une nature infiniment parfaite ?,
«une infinité de choses doivent nécessairement procéder, « diversifiées en une infinité de manières. » Il ajoute en se— cond lieu que, « s'il était possible qu’une chose fût autre «qu elle n est, il faudrait supposer que la nature de Dieu est « sujette au changement ?. » Il dit enfin que, « si toutes les « choses possibles n'existent pas toujours et nécessairement «de toutes les manières possibles, elles ne pourront jamais «exister toutes; alors, les choses qui ne sont point ne se- « ront jamais que possibles, et n’existeront jamais actuelle— «ment, ce qui anéantit, » à ce qu'il prétend, « la toute- « puissance de Dieu ©. » Le premier de ces arguments suppose
Dei potentia omnia necessario effluxisse, vel semper eadem necessitate AE : eodem modo ex natura triangali ab æterno et in æternum sequitur, ejus tres angulos Fe duobus rectis. » Ethie., Part. I, Schol. ad Prop. XVII.
« Omnia ex necessitate naturæ divinæ determinata ‘sunt, non tantum'ad existendum, sed etiam ad certo modo Rare pi DE et operandum , nullumque datur Ke » In., ibid,, ad demonst., Prop. XXIX. ,
« Si res alterius naturæ doliseuns esse, vel alio modo ad operandum determinari ,-ut naturæ ordo alius sai ergo Dei etiam natura alia possel esse, quam jam est. » Prop. XXXIII, demonstrat.
« Quicquid COPA in Dei POtESta ler esse, id necessario est. » Prop. XXXV.
-«Deum non operari ex libertate voluntatis. » Coroll. ad Prop. XXXII. «Res nullo alio ordine, neque alio modo a Deo produci potuerunt, quam productæ sunt. » Prop. XXXIII. |
1 «Ex necessitate divinæ naturæ, infinita infinitis modis sequi debent. » Prop. XVI.
? « Si res alterius naturæ potuissent esse, vel alio modo ad operandum determinari ; ut naturæ ordo alius esset : ergo Dei alia etiam natura possel esse, qua jam est. » Prop. XXXIIT.
? « Imo adversarii (qui negant, ex necessilate divinæ naturæ, omnia necessario fluere) Dei omnipotentiam negare videntur. Coguntur enim fateri, Deum infinita ereabilia-intelligere quæ tamen nunquam cereare
JU: DE L'EXISTENCE DE DIEU. | évidemment ce. qui est en question. Car il est très-vrai qu’une nature infiniment parfaite a le pouvoir de produire une infinité de choses diversifiées en une infinité de manières. Mais qu’elle soit nécessitée d'agir toujours en vertu d’une nécessité absôlue et naturelle, sans liberté et sans choix, c’est ce qu'on ne prouvera jamais par la considération dé ses perfections naturelles, à moins qu’on ne s’avise de supposer que cet Être souverainement parfait est un agent né— cessaire , Ce qui est prendre pour principe ce qui est en question, et supposer ce qu'il faudrait prouver. Le second argument de Spinoza est peut-être encore plus faible. Car, comment prouvera-{-il que la supposition d’un Dieu, qui, conformément à ses décrets éternels et à sa sagesse nie ; produit diverses choses en différents temps et'en plusieurs manières différentes, comment prouvera-t-il, dis-je, que cette supposition entraine nécessairement après elle que c’est un être dont la volonté et la nature sont sujettes au changement? Mais outre cela, il est facile de rétorquer son: argument. Car si Dieu produit toujours et nécessairement toutes les différences possibles des choses , comme Spinoza le suppose, ne s’ensuivra-t-il pas aussi, at sa manière de raisonner que sa nature est ARE et infiniment muable, inégale? Son troisième argument n’est qu’une pure vétille, qu'une subtilité métaphysique. C'est comme si un homme prétendait détruire l'éternité de Dieu par ce bel ar gument : Si toute durée possible n’est pas actuellement 6 épui- . ‘sée, jamais elle ne pourra être tout épuisée, ce qui, comme. chacun voit, est une manière de raisonner pitoyable et ridicule. Mae quand les arguments de Spinoza seraient aussi P'ARAÈlES qu'ils le sont peu, il-est certain. que la thèse à
poterit. Nam alias, si scilicet omnia, quæ intelligit, crearct, suam, juxta ipsos, exhauriret omnipotentiam et se imperfectum redderet. Ut igitur Deum perfectum statuant, eo rediguntur, ut simul stätuere debeant , ipsum non posse omnia acer: ad quæ éjus potentia se extendit. » Coroll. ad Prop. XVII.
| CHAPITRE X: “a
laquelle ils servent de preuve , & qu'aucune chose ni aucune « manière d’être de cette chose n’a pu être produite autre- « ment ni dans un autre ordre que celui où elle est actuelle- «ment, » -que cette thèse, dis-je, est d’une absurdité et d’une fausseté si palpables , si contraire à l’expérience et à “la nature des choses, si opposée aux règles les plus simples et les plus claires du sens commun, qu'il suffit de la proposer pour en faire voir l’extravagance, Parcourez toutes les choses du monde, vous y trouverez partout des caractères qui font voir, de la manière du monde la plus claire, qu’elles. sont : l'ouvrage. d’un agent libre. Vous n’y voyez aucune ombre de nécessité ; tout y prèche la liberté et la sagesse de son auteur. Vous y remarquez une nécessité, il est vrai, mais une nécessité de convenance, c’est-à- dre qu'on aperçoit sans peine que l'univers n'aurait pu être disposé autre ment sans perdre de sa beauté et dé son harmonie. Mais cette nécessité de convenance accommode si peu les adversaires que je combats, qu’elle nous fournit une démonstration directe qui nous assure que toutes les choses du monde ont été faites et arrangées par un agent libre et intelligent. Je prendrai donc le contre-pied de la proposition de Spinoza, et je dirai qu'il n’y a dans les choses du monde aucune apparence de nécessité absolue et naturelle. Le mouvement lui-même, sa quantité, ses déterminations, les lois de gravitation, tout cela, dis-je, est parfaitement arbitraire, et pourrait être tout à fait différent de ce qu’il est aujourd’hui. [n’y a rien dans le nombre et dans le mouvement des corps célestes qui autorise le moins du monde cette absolue nécessité des spinozistes. Le nombre des planètes aurait pu être plus grand ; il aurait aussi pu être plus petit. Leur mouvement sur leurs axes pourrait être à proportion plus rapide ou plus lent, Que dirai-je de l’uniformité du mouvement progressif des planètes , tant principales que subälternes? Leur cours constant et uniforme de l'occident à lorient ne marque-t-il pas visiblement que c’est une affaire de choix et de sagesse,
Re
puisqu'il parait, par le mouvement des comètes ‘, qu’elles
auraient pu se mouvoir également dans tous les sens et de tous les côtés imaginables aussi bien que de loccident à Porient? Il n’y à en toutes ces choses aucune ombre de né-
cessité. Non-seulement elles pourraient être diversifiées à
l'infini, mais les découvertes faites depuis peu dans l’astro-
nomie nous font voir qu’actuellement elles sont sujettes à de
très-grands changements. Toutes les choses’ qui sont sur la terre nous paraissent aussi l'ouvrage d’un Être libre, d’une
manière d'autant plus évidente, qu’elles sont. plus à notre
portée. Il n’y en a aucune où vous n’aperceviez des carac-
ières de sagesse, une volonté et un dessein ; elles n’ont rien
au contraire qui sente tant soit peu la nécessité. Quelle
absolue nécessité qu’il y eût justement un tel nombre d’es-
pèces de plantes et d'animaux? Et qui est-ce qui n aurait honte de dire que ni la forme, ni l’arrangement: +, mile moindre circonstance des chdbes terrestres. n’a pu être faité
en rien autre qu’elle n’est par la cause suprême ? Quelle né-
cessité, par exemple, qu'il y eût une si grande uniformité . qu'est celle qu’on remarque dans la ressemblance et dans le nombre des parties dont les corps des plus grands animaux sont. composés 5? Croira-t-on, en bonne foi ; qu'il y ait de la contradiction à supposer la possibilité d’une plus grande diversité ? Il y aurait sans doute une contradiction réelle à supposer la continuation de ces monstres que le poëte Lucrèce prétend être péris faute des principaux organes de la vie.
1 « Narn dum cometæ moventur in orbibus valde excentricis, undique et quoquoversum in omnes partes cœli; utique nullo modo fieri potuit, ut cæco falo tribuendum sit, quod planetæ in orbibus concentricis motu
consimili ferantur omnes. Tam miram uniformitatem in planetarum
systemate necessario fatendum ” intelligentia et consilio fuisse effectam. » Newrow, Opt., page 345.
2 Spin, ub. sup., Prop. XXXIIL. ù à *.« Idemque dici possit de uniformitale illa, quæ in corporibus animalium : necessario fatendum € est, intelligentià et consilio fuisse effectam. » NEW'roON, Oplic., page 316