CHAPITRE X
Mais quelle contradiction trouvera-t-on à dire qu’il n’est nullement impossible qu’une espèce entière de chevaux ou de bœufs ait subsisté avec six pieds ou avec quatre yeux ? Mais j'ai honte de m’arrêter si longtems sur une chose si claire et si sensible *.
Il y aurait eu plus d'apparence de raison à dire que la cause suprème ne peut être libre, parce qu’il faut qu’elle fasse toujours ce qui est en général le meilleur. Mais cette objection ne servirait de rien à Spinoza; car la nécessité dont il s’agirait en ce cas, ne serait pas une nécessité aveugle et naturelle, mais une nécessité de sagesse et de convenance, qui est entièrement compatible avec la plus parfaite liberté. Le fondement, en effet, de cette nécessité nest autre chose que la rectitude de la volonté et la perfection de la
. sagesse de l’Être suprême qui le met dans une espèce de nécessité d'agir toujours sagement, et de se déterminer toujours pour le meilleur parti. C’est de quoi j'aurai occasion de parler plus amplement dans la suite, quand j'en serai venu à l'article des attributs moraux de la Divinité.
Je dis en troisième lieu que, s’il y a dans l’univers quelque fin, on ne peut se dispenser de conclure que la cause su— prème n’est pas un agent nécessaire, mais un agent libre. Cette conséquence est si inévitable, que Spinoza est contraint de admettre. De sorte qu’il ne lui reste d’autre moyen de se tirer d'affaire, que de tourner en ridicule les causes? finales, et de les traiter, avec une impudence qui n’a point de pareille, d'inventions de gens ignorants et superstitieux. C’est avoir selon lui un grand fonds de simplicité et de folie que de s’imaginer que les yeux soient faits pour voir, les oreilles
!« Sed jam pudet me ista refellere, Cum vos non puduerit ista sentire. Cum vero ausi sint etiam defendere, non jam eorum, sed ipsius generis humani me pudet, cujus aures hæc ferre potuerunt.» D. Aucusr. Ep..56%7
*« Naturam nullum finem sibi præfixum habere; et omnes causas finales nihil nisi humana esse figmenta. » Appendix ad Prop. XXXVI.
pour ouïr, les dents pour mâcher les aliments, l'estomac pour les digérer, le soleil pour illuminer, et ainsi du reste". Je ne crois pas qu’un homme qui est capable de soutenir de pareilles absurdités mérite qu’on s’amuse à disputer contre lui?. Pour en être pleinement convaincu, on n’a qu’à lire Galien, de Usu partium, Cicéron, de Natura deorum, M. Boyle, des Causes finales, et M. Ray, de la Sagesse de Dieu dans la création. J’ajouterai seulement que plus on avance dans les découvertes qu’on fait tous les jours en astronomie et en physique, plus on découvre d'arguments qui décident la question en notre faveur, et qui couvrent les athées de honte et de confusion.
Je dis, en quatrième lieu, que si la cause suprême était un agent purement nécessaire, il serait impossible qu'aucun effet de cette cause fût une chose finie; car un être qui agit nécessairement, n’est pas maître de ses actions pour les gouverner, ou les diriger comme il lui plaît : il faut de toute nécessité qu'il fasse tout ce que sa nature est capable de faire. Or, il est clair que chaque production d’une nature infinie (toujours uniforme et qui agit partout nécessaire—
* « Oculos ad videndum, dentes ad masticandum herbas et animantia ad alimentum, solem ad illuminandum,; mare ad alendum pisces. » In., ibid,
« Nullas unquam rationes circa res naturales a fine quem Deus aut patura in iis faciendis sibi proposuit desumemus. » CARTES. Princip., part. I, 28.
3 Lumina ne facias oculorum clara creata
Prospicere ut possimus, et ut proferre viai - Proceros passus, ideo vestigia posse
Surarum ac feminum pedibus fundata plicari; Bracäia tuin porro validis exapta lacertis
Esse, manusque datas utraque ex parte ministras Ut facere ad vitam possimus , quæ foret usus, Cætera de genere hoc inter quæcunque pretantur. Omnia perversa præpostera sunt ratione ;
Nil ideo natum est in nostro corpore ut uti
Pospues, sed quod natum est id procreat usum. à Lucrer, R. Te