‹ Œuvres philosophiques de Samuel ClarkeChapitre 43 sur 154 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ment de la même-manière), il est, dis-je, clair que chaque production d’une telle nature doit de toute nécessité être immense ou infinie en extension. Et par conséquent qu’il n’y a point de créature dans l'univers qui puisse être finie : ce qui est de la dernière absurdité et contraire à l'expérience. Pour se débarrasser de cette absurdité, voici le tour que Spinoza donne à cette conséquence tirée de sa doctrine. Il dit, « que de la nécessité de la nature divine doivent procé- « der des choses infinies diversifiées en une infinité de ma- « nières!, » et par les choses infinies, il entend des choses infinies en nombre. Mais quand on lit la démonstration de cette proposition avec attention, on remarque sans peine, pour peu qu’on soit accoutumé à ces sortes de spéculations, que si elle prouve quelque chose, elle prouve pareillement, « que de la nécessité de la nature divine il ne peut procéder « que des choses infinies, » d’une infinité d'extension. ‘De sorte qu’il ne faut que sa propre démonstration, pour faire voir l’absurdité de l'opinion qu’il a dessein d'établir.

Je dis, en cinquième lieu, que si la cause suprème n’est pas un agent libre et volontaire, chaque effet suppose nécessairement un progrès de causes à l'infini, sans cause première et originale. Je le prouve à l'égard du mouvement. S'il n’y a point du tout de liberté, il n’y a point d'agent. Il n'y a ni moteur, ni cause, ni principe, ni commencement de mouvement. Il n’y a rien dans l’univers qui puisse être actif, tout y doit être passif. Tout sera mü, et il n’y aura point de moteur ; tout sera effet et rien ne sera cause.

J’avoue que Spinoza nous parle de la nécessité de la nature divine, et qu’il la fait envisager comme la cause réelle, et la véritable origine de tout ce qui existe. Mais il se moque des gens quand il parle ainsi, et il cherche à leur en imposer par de grands mots qui ne signifient rien. Quand ils signifieraient quelque chose, la difficulté que je viens de propc-

! « Ex necessitate divinæ naturæ, infinita infinitishodis sequi debent. » Srix., Prop. XVI, Part. I, Eth.

ser serait toujours la même; car, si par ces choses qui existent par la nécessité de la nature divine, il entend une absolue nécessité d’existence, en sorte que le monde et tout ce qui y est, existe nécessairement et par soi-même, il s’ensuivra alors (comme je l’ai montré ci-dessus) qu'il y a une contradiction réelie dans les termes à supposer que le mouvement, etc., pourrait ne pas exister : ce que Spinoza luimême a eu honte de dire. Mais, si par la nécessité de la nature divine, il n'entend autre chose que cette autre nécessité qui fait que la cause produit nécessairement son, effet, ou que l'effet suit nécessairement de sa cause, il est clair que cette nécessité suppose toujours quelque chose d’antécédent qui la détermine, et ainsi à l'infini. Or, quoique Spinoza semble pencher quelquefois vers le premier sens (qui n’est pas moins absurde que ce dernier), il se déclare pourtant en propres termes pour le dernier ; car il dit, «qu'il n’y a point d'acte de la volonté qui ne soit produit « par une cause, celle-là derechef par une autre, et ainsi « de suite jusqu'à l'infini’. » Il ajoute, «que la volonté «n’est pas plus naturelle en Dieu que le mouvement ou « le repos : de sorte que dire que Dieu agit par la liberté de «sa volonté, est tout comme si l'on disait qu’il agit par la « liberté du mouvement ou du repos?. » Si on lui demande quelle est, selon lui, l’origine du mouvement ou du repos, il répond : «Que tout corps en mouvement ou en repos, a « dù être déterminé par un autre corps à se mouvoir ou à « être en repos; que celui-ci a dù pareillement être déter- «miné au mouvement ou au repos par un autre corps, cet

Ÿ « Unaquæque volitio non potest existere, neque ad operandum determinari, nisi ab alia causa determinetur, et hæc rursus ab alia, et sic porro in infinitum. » Srix., Prop. XXXII, Demonstr.

* « Voluntas ad Dei naturam non magis pertinet, quam reliqua naturalia ; sed ad ipsam codem modo sese habet, ut motus et quies.

« Deus non magis dici potest ex libertate voluntais agere, quam dici potest ex libertate motus vel quietis agere. » Coroll. ad Prop. XXXIL.

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