CHAPITRE X
« autre derechef par un autre, et ainsi de suite à l'infini.» Or, puisque le mouvement n'existe nécessairement et par luimême dans aucun de ses degrés de communication, comme je l’ai démontré ci-dessus, il est évident que Spin0za, dans Son opinion, doit admettre « une succession «infinie d'êtres dépendants, qui se sont produits les uns « les autres dans un progrès à l'infini, sans aucune cause « première et originale. » Mais j'ai prouvé dans la démonstration de ma seconde proposition générale, que c’était une contradiction formelle. Puis donc que le seul moyen d'éviter ‘cette absurdité, c’est de reconnaître un principe d’action et de mouvement, je crois avoir prouvé démonstrativement que la cause suprême est sans contredit un Être libre et qui n'agit que par le mouvement de son bon plaisir.
De tout ce que je viens de dire dans ce chapitre, il paraît évidemment qu’il n’y à dans l’idée de la liberté-ni impos- Sibilité absolue, ni contradiction, comme le prétendent les partisans du destin; car ce qui est actuellement n’est certainement pas impossible. Or, il vient d’être prouvé, nonseulement qu'il y a une liberté, mais qu’elle doit nécessairement se rencontrer dans la cause première et suprême.’ Ceux qui nient la possibilité de la liberté et qui se déclarent pour un aveugle destin, appuient beaucoup sur cet argument, dont ils font leur plus grand fort. Ils disent que puisqu'il n’y a rien qui ne tire son origine de quelque cause, il faut nécessairement que chaque volition ou chaque détermination de la volonté ? d’un Être, intelligent procède de quelque cause, cette cause d’une autre, et ainsi à l'infini,
! « Corpus motum vel quiescens ad motum vel quietem determinari debuit ab alio corpore; quod etiam ad motum vel quietem determinatum fuit ab alio ; et illud iterum ab alio, et sic in infinitum. » Eth., Part. II, Prop. XII, Lem. III.
? « Mens ad hoc vel illud determinatur a causa, quæ etiam ab alia determinata est, et hæc iterum ab alia, et sic in infinitum. » Sprx., Eth., Part. IT, Prop. XLVIII,
78 DE L’EXISTENCE DE DIEU. ü
Mais (outre qu’en raisonnant de cette manière ces gens-là confondent toujours grossièrement les motifs moraux avec les causes efficientes physiques, choses pourtant qui n’ont entre elles aucune relation) outre cela, dis-je, leur argument prouve précisément le contraire. Car puisque tout ce qui existe doit avoir une cause de son existence, soit externe soit interne, et puisque j'ai déjà fait voir que la supposition d’une chaîne infinie d’êtres dépendants, dont aucun n’existe nécessairement et par lui-même, est une chose tout à fait contradictoire, n'est-il pas évident qu'il faut, de toute nécessité, qu'il y ait dans l'univers un Être qui n’ait tiré son existence que de son propre fonds, et qui existe en vertu d’une nécessité d'essence et de nature, et n’est-il pas clair encore que eet Être doit nécessairement avoir en lui-même un principe d’action et le pouvoir de commencer le mouvement en quoi consiste en effet l’idée de la liberté? J'avoue que cet argument prouve seulement la liberté de la cause première et suprême, et qu’il ne conclut rien pour la liberté des êtres créés. Mais il prouve tout ce que j'ai dessein de prouver maintenant, que tant s’en faut que la liberté soit en ellemême impossible et contradictoire, qu’il est au contraire absolument nécessaire qu’elle se trouve quelque part. Or, ceci une fois posé, il me sera facile d'établir dans la suite que c’est une faculté qui peut être communiquée aux êtres créés. C’est ce que nous prouverons en son lieu.