CHAPITRE XI
contraire des choses purement arbitraires? La même puissance qui nous a donné les cinq sens que nous avons, ne peut-elle pas en avoir donné d’autres, tout différents des nôtres, à d’autres êtres que nous ne connaissons pas ? N’aurait-elle pas pu, enfin, si tel avait été son bon plaisir, nous en donner d’autres à nous-mêmes dans l’état présent où nous nous trouvons, Où nous avoir rendus capables d’en avoir d’autres en nous mettant dans un autre état? Or, si ces voies de perception sont des choses purement arbitraires, qui ne voit qu'en les anéantissant on n’anéantit pourtant pas toute perception, puisque la même âme qui, dans l’état présent où elle se trouve , possède bien les facultés de réfléchir, de raisonner et de juger, qui sont des facultés entièrement différentes des sens, pourrait sans difficulté avoir, dans un autre état, d’autres moyens de perception différents de ceux que nous avons maintenant? On dira peut-être qu’il n’est pas possible qu’il y ait aucune autre voie de perception que celle que nous avons maintenant par la voie des sens. Mais ce n’est que le préjugé ‘, qui vient de la mauvaise coutume que nous avons de nous en rapporter à ce que nous déposent nos sens plutôt qu'aux lumières de la raison, qui nous fait tenir ce langage. Supposons que les hommes eussent été créés avec quatre sens au lieu de cinq, et que l'usage de la vue leur fût inconnu, n’auraient-ils pas les mêmes raisons de soutenir que ces quatre sens sont les seules voies de perceptions possibles? Ne diraient-ils pas que la faculté de voir est une chose impossible et entièrement chimérique? C’est ainsi que raisonneraient sans doute, en pareil cas, ceux qui traitent ce qu’on dit des facultés des êtres immatériels, de vaines chimères. Les hommes devraient
« Has tamen imagines (Mmortuorum) loqui volebant, quod fieri nec sine lingua, nec sine palato, nec sine faucium, laterum, pulmonum vi et figura potest. Nibil enim animo videre poterant : ad oculos omnia referebant. Magni autem ingenii est, revocare mentem a sensibus, et cogitationem à consuetudine abducere. » Cre., Tuscul. Queæst.,T.
avoir honte de cet excès de vanité, qui leur fait prendre leur ignorance pour principe , et qui les porte à nier, contre toute sorte d'apparence, la possibilité de l'existence des êtres immatériels, pendant que toutes les raisons du monde s'accordent à leur persuader qu’il y en a, et qu’ils ne sauraient alléguer d'autre raison de leur négation que l’impossibilité qu'ils trouvent à imaginer ce que c’est et à s’en faire une idée. Mais, dira-t-on encore, le moyen de concevoir la nature de l’union de l’âme avec le corps, et la manière dont elle se fait? Je réponds que ce sont là des choses qu’il nous est impossible de comprendre. Il en est en ce point tout comme de l’union ou de la cohésion des parties d’un corps toutes divisibles à l'infini dont personne ne doute et dont pourtant il n’est pas possible d'expliquer et de comprendre la manière. Comme donc notre ignorance en ce dernier point n'empêche pas que nous ne tenions la dernière de ces choses pour constante et indubitable, elle ne doit pas nous empêcher aussi d’être persuadés de la première.
Je dis, en second lieu, qu'une puissance infinie peut donner à une créature le pouvoir de commencer le mouvement. Tous les athées s'accordent à rejeter cette proposition, parce que la liberté de la volonté en est une suite nécessaire, comme j'aurai occasion de le faire voir dans le paragraphe suivant. Il faut donc la prouver. Voici comment : Si le pouvoir de commencer le mouvement est une chose possible en elle-même, et qui puisse aussi être communiquée, il est évident que la créature peut être revêtue de ce pouvoir. Or, le pouvoir de commencer le mouvement est une chose très possible. Cest ce que j'ai prouvé ci-dessus dans l’endroit où j'ai fait voir qu’il faut de toute nécessité que le pouvoir de commencer le mouvement réside quelque part, puisque, autrement, il faudrait supposer que le mouvement est de toute éternité, et qu’il n’a point de cause extérieure de son existence. Jai fait voir aussi que le mouvement est une chose qui ne renferme point en soi l'existence nécessaire :