CHAPITRE XI
de sorte que, si le pouvoir de commencer le mouvement ne se rencontre nulle part, il faudra dire que le mouvement existe sans avoir eu aucune cause de son existence, ni extérieure, ni intérieure, ce qui est contradictoire, comme je l'ai démontré dans ce qui précède. J’infère de Là que le pouvoir de commencer le mouvement doit nécessairement être quelque part, et par conséquent que c’est une chose en elle-même très-possible. J’ajoute que, comme le pouvoir de commencer le mouvement n’est pas une chose impossible, puisqu'il est nécessaire dans la cause première, il se peut aussi très-bien faire que ce pouvoir soit communiqué à des êtres créés. La raison en est évidente; car il n’y a rien d’incommunicable que ce à quoi l’idée d’existence nécessaire et d'indépendance absolue se trouve jointe. Qu’un être subordonné existe par lui-même et soit indépendant, c’est ce qui est absurde et contradictoire; mais il n’y a nulle contradiction à le concevoir revêtu de facultés et de pouvoirs qui n’ont point de liaison avec ces attributs. Je sais que les fatalistes , si je puis les appeler ainsi, c’est-à-dire ceux qui attribuent tout à un aveugle destin, objectent avec beaucoup d'assurance que le pouvoir de commencer le mouvement renferme l’indépendance réelle, ou le pouvoir d'agir indépendamment d'aucune cause supérieure. Mais cette objection n’est qu’un pauvre jeu de mots; car il y a‘bien loin de ce pouvoir d'agir indépendamment, dont je viens de parler, que la cause suprême communique selon son bon plaisir, et qui ne dure qu'autant que ce bon plaisir dure; il y a, dis-je, bien loin de ce pouvoir-là à lindépendance réelle et absolue. Il en est de cela comme de la faculté d'exister, de celle de réfléchir sur soi-même, et, pour tout dire, en un mot, comme de toutes les autres facultés qui sont en nous, et qui ne sont pourtant pas des preuves de notre indépendance. Je pose en fait qu'il n’y a pas moins de difficulté à concevoir comment la faculté de connaître et de réfléchir sur ce qu’on connait peut être communiquée à un être créé, qu’il y en a à con-
cevoir la communication du pouvoir de se mouvoir soi-même. À moins qu’on ne dise que la connaissance et la réflexion ne sont autre chose qu’une simple réception de l'impulsion extérieure. Mais à qui persuadera-t-on cette doctrine? F’aimerais autant qu’on me dit qu’un triangle est un son, et qu’un carré est une couleur. Or, comme il n’y a point d'homme qui doute qu’il ne soit véritablement revêtu de la faculté de connaître et de réfléchir, je suis persuadé pareillement qu’il n’y à point d'homme à examen qui ne demeure convaincu qu'il a actuellement le pouvoir de se mettre en mouvement, quelque difficulté qu’il ait à concevoir comment cela peut être. En effet, les arguments pris de l'expérience continuelle sont si forts pour prouver que nous avons ce pouvoir, que, pour nous faire avoir le moindre doute sur cet article, il ne faudrait pas moins qu’une démonstration en forme, qui nous fit voir que la chose est absolument impossible et qu’elle implique contradiction. En un mot, l'expérience et la raison s'accordent si bien à nous persuader que l’homme a, en effet, le pouvoir de se mouvoir lui-même , que je ne conçois pas comment il se trouve des gens qui ont le courage de dire, en dépit de la raison et de l'expérience, que les esprits qui mettent les membres de notre corps en mouvement, ou qui servent à arranger les pensées de notre âme, sont mis eux-mêmes en mouvement par l'air, ou par la matière subtile qui s’insinue dans notre corps; que cet air ou cette matière subtile reçoit son mouvement de quelque autre matière extérieure, et ainsi de suite, à peu près comme les roues d’une horloge sont mises en mouvement par les poids, les poids par la gravitation, et ainsi du reste. À moins d’avoir en main une démonstration dans toutes les formes, qui prouve que l’on ne saurait attribuer à l’homme le pouvoir de former une pensée, ou de mettre lui-même en mouvement les esprits, par le moyen desquels il remue les membres de son corps, sans tomber dans une contradiction aussi évidente qu'il ést évident que deux fois deux ne font pas