‹ Œuvres philosophiques de Samuel ClarkeChapitre 55 sur 154 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

« dire, à l'exemple de quelques philosophes, que toute ma- « tière a naturellement et essentiellement la faculté de con- « naître, et qu'il ne lui manque que les organes et la mé- « moire des animaux pour exprimer au dehors ses sensa- «tions. » Il ajoute, « que si l’on suppose * un homme qui « ne possède d’autre sens que celui de la vue, qui ait ses « yeux immobiles, et toujours attachés à un seul et même « objet, lequel de son côté soit aussi invariable et sans le « moindre changement; cet homme ne verra pas, à parler « proprement, mais qu’il sera dans une espèce d’étonnement « et d’extase incompréhensible. Ainsi, dit-il, il pourrait bien « être que les corps qui ne sont pas organisés eussent des sensations, mais, comme faute d'organes, il ne s’y ren- «contre ni variété, ni mémoire, ni aucun autre moyen « d'exprimer ces sensations, ils ne nous paraissent pas en « avoir. » Quoique Hobbes ne se déclare pas pour cette opinion, il la donne pourtant comme une chose possible. Mais il le fait d’une manière si peu assurée et avec tant de réserves, qu’il est aisé de voir que ce n’est qu’une porte de derrière qu’il s’est ménagée à tout événement, en cas qu’il se trouvât trop pressé par les absurdités dont fourmille la supposition qui envisage la sensation comme un pur résultat de figure et de mouvement. Il a raison de se tenir sur la réserve. Ce n’est qu’un misérable subterfuge à tous égards, aussi absurde que lopinion qui fait consister la pensée dans le mouvement; car qu'y a-t-il au monde de plus ridicule que de s’imaginer que la connaissance est aussi essentielle à

! « Itaque sensioni adhæret proprie dictæ ut ei aliqua insita sit perpetua phantasmatum varietas; ita ut aliud ab alio discerni possit. Si supponamus enim esse hominem, oculis quidem claris, cæterisque videndi organis recte se habentibus compositum nullo autem alio sensu præditum, eumque ad eamdem rem eodem semper colore et specie sine ulla vel minima varietate apparentem obversum esse; mihi certe, quicquid dicant alii, non videre videretur. — Attonitum esse, et fortasse aspectare eum, sed stupentem dicerem : adeo sentire semper idem, et non sentire, ad idem recidunt. » Hogges, Phys., Cap. 25, sect. v.

la matière que l’étendue? Quelle sera la conséquence de cette supposition ? Il en faudra conclure qu’il y a, dans chaque portion de matière, autant d'êtres pensants qu’elle a de parties. Or, chaque portion de matière étant composée de parties divisibles à l'infini, c’est-à-dire de parties qui, malgré leur contiguïté, sont aussi distinctes que si elles étaient à une très-grande distance les unes des autres, elle sera aussi composée d’une infinité d’êtres pensants. Mais c’est trop arrêter mon lecteur sur les absurdités qui naissent de cette supposition monstrueuse. Il y en à d’autres qui.ont imaginé une autre hypothèse. N’osant, par pure honte, prendre ni l’uné ni l’autre de ces routes que Hobbes leur a tracées, et ne voulant pourtant pas renoncer à la supposition que la pensée est une affection de la matière, ils ont prétendu que Dieu, dont la puissance est infinie, revêt, par un eflet de son bon plaisir, certaines portions de la matière de la faculté de penser. Mais c’est ne rien dire que cela. Je laisse à part l'absurdité qu’il y a de supposer que Dieu ne fasse de tout un assemblage innombrable d'êtres distincts, dont chaque portion de matière est composée, qu’il n’en fasse, dis-je, qu’un seul être individuel, qui connaisse et qui pense ; et je dis qu’il faut de deux choses l’une, ou que l’idée que nous avons de la matière soit une idée véritable et distincte, ou qu’elle ne le soit pas. Si l’on dit que c’est une idée distincte et véritable, et que la matière n’est autre chose qu’une substance solide, divisible, capable de figure et de mouvement (telle qu’en effet elle nous paraît, après l'examen le plus exact que nous soyons capables. de faire); il faudra dire aussi qu'il est absolument impossible que la pensée convienne à la matière. La raison en est évidente. C'est qu'il n’est pas possible que la pensée sorte d'aucune des modifications, ou des compositions des qualités de la matière dont je viens de parler. Mais si l’on dit que l’idée que nous avons de la matière, n’est pas juste, et qu’il ne faut pas entendre par la matière, comme on fait ordinairement, une

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