‹ Œuvres philosophiques de Samuel ClarkeChapitre 56 sur 154 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

substance solide, divisible, capable de figure, de mouvement, etc., qu'il faut au contraire entendre par là une substance inconnue, qui a la faculté de penser, et un trèsgrand nombre d’autres propriétés que nous ignorons : si, dis-je, l’on tient ce langage, on tombe dans un misérable jeu de mots. On donne au terme de matière un sens ambigu, et on l’emploie pour signifier ce que nous appelons substance; or, dans ce sens-là, il est clair que nos adversaires ne peuvent rien gagner à dire que la matière est capable de penser; car on ne leur nie pas qu'il y ait une substance qui pense. Ajoutez à cela, que ce langage est moins clair et moins intelligible que celui qui distingue entre la substance immatérielle et la substance matérielle, qui assigne à chacune ses propriétés, et qui RER par conséquent qu’on ne les confonde.

Mais supposons, si l’on veut, en troisième lieu, que l'âme ne soit pas une substance réellement distincte du corps. Accordons à ces messieurs que la pensée et la volonté peuvent être et sont en effet des qualités des affections de la matière ; tout cela ne déciderait point en leur faveur la question pré— sente, qui roule sur la liberté, et ne prouverait pas qu’une volonté libre fût une chose impossible. Car, puisque nous avons déjà démontré que la pensée et la volonté ne peuvent pas être des productions de la figure et du mouvement, il est clair que tout homme qui suppose que la pensée et la volonté sont des qualités des affections de la matière doit sup poser aussi que la matière est capable de certaines propriétés entièrement différentes de la figure et du mouvement. Or, si la matière est capable de propriétés entièrement différentes de la figure et du mouvement, comment prouvera-t-on que les effets de la figure et du mouvement, étant tous nécessaires , les effets des autres propriétés de la matière entièrement distinctes de celles-là, doivent être pareillement nécessaires? Il paraît par là que l'argument dont Hobbes et ses sectateurs font leuf grand bouclier, n’est qu’un honteux so-

phisme. Car ils supposent d’un côté que la matière est capable de pensée et de volonté, d’où ils concluent que l’âme n’est que pure matière. Sachant, d’un autre côté, que les effets de la figure et du mouvement doivent tous être nécessaires, ils en concluent donc que toutes les opérations de l'âme sont nécessaires. Cest-à-dire, que lorsqu'il s’agit de prouver que l’âme n’est que pure matière, ils. supposent la matière capable, non-seulement de figure et de mouvement, mais aussi d’autres propriétés inconnues. Au contraire, s'agit-il de prouver que la volonté et les autres opérations de l'âme sont des choses nécessaires, ils dépouillent la matière de toutes ces prétendues propriétés inconnues, et n’en font qu’un pur solide, composé de figure et de mouvement. Ainsi il n’y a qu’à distinguer l’usage ambigu et confus qu’ils font du terme de matière, et ils seront nécessairement obligés d’avouer l’une ou l’autre de ces choses. Car, si par le terme de matière ils entendent une substance solide revêtue seulement de figure et de mouvement, il faudra qu’ils avouent que l’âme ne peut pas être purement matérielle. En effet, Hobbes lui-même confesse que la figure et le mouvement ne sauraient produire autre chose que mouvement et que figure. Or, si la figure et le mouvement ne peuvent produire autre chose que mouvement et que figure, ils ne produiront pas même un son, une couleur, ni aucune autre qualité sensible, à plus forte raison ne produiront-ils pas la pensée et le raisonnement. D'où je conclus que l’âme étant certainement immatérielle , ils ne prouveront jamais qu’elle n’a pas la puissance de commencer le mouvement, ce qui est une preuve évidente de sa liberté. Mais, si par le terme de matière ils s’avisent d'entendre une substance inconnue à qui ils attribuent des propriétés entièrement différentes de la figure et du mouvement, il ne faut plus qu’ils parlent de la liberté comme d’une chose impossible, ni qu’ils allèguent les effets inévitablement nécessaires de la figure et du mouvement, comme une preuve de son impossibilité; puisqu’alors la

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