CHAPITRE XI
liberté ne dépendra pas de la figure et du mouvement, mais de quelqu’une de ces propriétés inconnues de la matière, qui, par cela même qu’elles sont inconnues, ne peuvent ni être expliquées, ni servir de fondement à un raisonnement. Ce qu'il y a de certain, c’est que, pour donner quelque force aux arguments qu'ils mettent en avant contre la liberté, il faut qu'ils supposent que la pensée est un effét où un composé de figure et de mouvement, Et alors. ‘il sera question de savoir, non pas si Dieu peut faire que la matière pense, ou s’il ne le peut pas (car cet état de question ‘serait encore Sujet à équivoque, puisque ces messieurs abusent du terme de matière, l’employant pour signifier la substance en général), mais il sera question de savoir, si la figure et le mouvement, quelque division ou quelque composition qu’on en fasse, peuvent produire la pensée ou la connaissance. Or, j'ai déjà fait voir que c’est une question aussi impertinente que si on demandait si un triangle peut être un son, ou un cercle une couleur. En un mot, je dis que tous les arguments de Hobbes contre la possibilité de la liberté , fondés sur les propriétés de la matière, tombent nécessairement et ne sont que de vains sophismes , supposé que l'âme soit une substance immatérielle, comme elle est en effet, si l’idée que nous avons de la matière est juste. Mais
si nos adversaires veulent à quelque prix que ce soit, et. malgré l’absurdité que ce sentimenñt entraine après lui, si, dis-je , ils veulent soutenir que l’âme n’est que pure matière, il faut qu’ils prennent l’un ou l’autre de ces deux partis; ou qu'ils entendent par le terme de matière une substance inconnue, en qui se rencontrent des propriétés actives aussi bien que passives, ce qui détruira tous leurs arguments contre la liberté, qu'ils fondent entièrement sur les propriétés connues de la matière ; ou qu’ils tranchent hardiment le mot, et qu’ils disent rondement ce qu’ils pensent, c’est-à-dire que la pensée et la volonté ne sont que des effets, ou des composés de la figure et du mouvement : et alors je les renvoie
104 DE L'EXISTENCE DE DIEU. à la preuve de ma huitième proposition, où j'ai fait voir que c’est une contradiction réelle.
On fait encore quelques autres arguments contre la possibilité de la liberté, qui sont devenus considérables par l’honneur qu'on leur a fait dy répondre, bien qu'au fond ils soient tout à fait hors de propos. Je mets dans ce rang ceux qu’on tire de cette maxime, que la volonté est nécessaire- : ment déterminée par le dernier dictamen de l’entendement, et ceux qu’on prend de la certitude de la prescience divine.
Les premiers, je veux dire ceux qui ont pour fondement la maxime, que la volonté suit toujours nécessairement le dernier dictamen de l’entendement, ne sont pas grand’chose. Car quelle est cette nécessité? c’est une nécessité qui n’est telle qu’en vertu d’une supposition, et qui revient à peu près à ceci : que, supposé qu'un homme veuille une chose, il est nécessaire qu’il la veuille. C’est tout comme si je disais, que tout ce qui est actuellement doit nécessairement être, parce que tandis qu’il est il ne saurait n’être pas. Car le dernier dictamen de l’entendement n’est autre chose que la détermination finale d’un homme qui se résout à choisir une chose, ou à ne la pas choisir, après avoir délibéré là-dessus. Or, qui ne voit que c’est là précisément la volition ou l’acte de vouloir. Ou, si l’on distingue l’acte de la volition du dernier jugement de l’entendement, alors l’acte de la volition, ou, pour mieux dire, le commencement d’action, ne sera pas déterminé ou causé par ce dernier jugement, considéré en tant que cause physique efficiente, mais seulement considéré en qualité de motif moral. Car dans l’homme , la cause efficiente physique véritable, immédiate, ainsi proprement dite, est le pouvoir de se mouvoir soi-même, pouvoir qui se déploie librement en conséquence du dernier jugement de l’entendement. Mais ce dernier Jugement n’est pas lui-même une cause efficiente physique, ce n’est qu’un simple motif moral à l’occasion duquel la cause physique, ou le pouvoir soi-mouvant commence d'agir. De sorte que